Avery, Charles: Le dauphin et les dieux. Art, légendes et mythes. Volume relié 18 x 24 cm. 224 pages - 200 illustrations, dont 50 en couleurs. ISBN : 978-2-87811-336-5. 32 €
(Thames & Hudson, Paris 2009)
 
Compte rendu par Anne-Laure Gallon-Sauvage
(aligal@orange.fr)

 
Nombre de mots : 1397 mots
Publié en ligne le 2017-07-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1017
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          Le sujet de cet ouvrage, comme en témoigne son sous-titre (« Art, légendes et mythes ») est extrêmement large : il s’agit en effet d’aborder les différentes symboliques du dauphin dans l’art et la littérature occidentaux, de l’Antiquité à nos jours. Pour ce faire, l’auteur a privilégié une organisation thématique à l’intérieur de laquelle se trouve souvent une évolution chronologique, soutenue par une iconographie abondante consistant en plus de cent cinquante images dont beaucoup sont en couleurs, variée et de qualité très soignée, conformément aux habitudes de l’éditeur Thames & Hudson.

 

         L’introduction cherche à établir des constantes dans le comportement de l’animal réel, qui auraient inspiré les auteurs et artistes. On peut regretter toutefois que certaines interprétations soient avancées sans être mieux étayées que par « nous savons que... » et des opinions qui apparaissent avant tout subjectives. Ainsi, p. 18, les dauphins de la monnaie de Syracuse qui entourent la tête de la nymphe Aréthuse sont supposés être représentés dans une disposition réaliste, reflet de leur « comportement protecteur », alors que ceux qui sont peints sur une coupe reproduite à la page suivante évoqueraient « désordre et panique » car tournés vers l’extérieur. La différence établie ne semble pas s’appuyer sur des éléments objectifs.

 

         Après cette introduction générale, l’organisation de l’ouvrage elle-même combine une approche plus thématique dans les deux premières parties autour des mythes, légendes et dieux associés au dauphin, et une approche liée aux supports iconographiques avec les blasons et les éléments de mobilier urbain ou domestique. L’intérêt de l’auteur se porte nettement sur les questions d’ordre esthétique, les autres aspects de l’usage du dauphin y étant plutôt subordonnés dans son étude, mais on peut remarquer une construction globale qui va du plus littéraire au plus visuel, du sens le plus explicite au plus ornemental.

 

         Le premier chapitre (p. 20-39) est consacré aux mythes et légendes impliquant des dauphins, autour de deux grands groupes de récits : le thème du garçon au dauphin, à partir de textes de Pline et Elien (donnés en version à peu près complète en traduction à la fin de l’ouvrage, dans un classement chronologique des textes) permet de proposer des œuvres de l’Antiquité à 1975 représentant un jeune garçon chevauchant un dauphin ; dans un deuxième temps, le musicien Arion, sauvé par un dauphin, prend le relais du jeune homme anonyme et se trouve représenté notamment par un plafond sculpté de Mantegna, p. 31, et par une aquarelle de Dürer, p. 32-33.

 

         Le deuxième chapitre (p. 40-107) s’intéresse ensuite aux nombreuses divinités associées au dauphin, certaines de façon évidente, d’autres moins : Cupidon, Vénus, Neptune et les divinités marines dont les Néréides, Jupiter avec Europe, Fortune, Dionysos, Apollon. Bien qu’il soit ici question de dieux et de religion, de nombreuses représentations appartiennent aux arts décoratifs, comme une salière avec Neptune et Amphitrite assis sur un dauphin, p. 77. La valeur religieuse associée à l’animal est traitée plus rapidement et surtout à propos d’Apollon, p. 82, 96, 102. Les versions des mythes sont données de façon synthétique, certaines d’entre elles se trouvant un peu mélangées. Pour Fortune, par exemple (p. 84), on passe directement d’une Ode du poète latin Horace (Ier siècle de notre ère), où Fortune est qualifiée de « Maîtresse des mers » à des pots à pharmacie de la Renaissance. P. 92, le topos littéraire du dauphin nageant au milieu des arbres lors du déluge, repris chez Lycophron et Ovide, est présenté comme le récit anecdotique d’un épisode mettant en jeu un dauphin particulier. La fonction de psychopompe du dauphin, c’est-à-dire conducteur des âmes dans l’au-delà, est également évoquée ici en fin de chapitre (p. 93-101), mais sans faire l’objet de débat, comme si, sur toutes les œuvres présentées là à titre d’exemple, le dauphin était sans discussion reconnu comme exerçant une fonction de psychopompe. Or la question mériterait certainement d’être nuancée.

 

         Le troisième chapitre (p. 108-171) se penche sur les devises, blasons et emblèmes. Là encore, ce sont des thèmes iconographiques qui sont développés : le dauphin avec un trident d’abord, initialement attribut de Neptune, permet des développements stylistiques ; son utilisation avec l’ancre, des mosaïques hellénistiques à l’emblème de l’éditeur vénitien Alde Manuce au début du XVIe siècle, est d’une interprétation moins immédiate et moins simple. La devise « Festina lente »  (« Hâte-toi avec lenteur ») est citée mais le développement n’est pas tout à fait clair. Dans l’art paléochrétien et de la Renaissance, des dauphins apparaissent sur de multiples supports dont l’interprétation est parfois difficile et semble parfois plus ornementale que symbolique. On peut noter tout de même que l’auteur reste prudent dans ce chapitre et ne cherche pas à surinvestir le motif d’une signification forcée. Il s’appuie lui-même sur de nombreuses citations d’autres auteurs commentant les mêmes œuvres. Le passage concernant le titre de Dauphin comme héritier de la couronne de France propose un ensemble de représentations de toutes sortes, allant du blason à l’éventail commémoratif en passant par le mobilier. Le développement suivant s’attache à la ville de Venise et à sa forme s’approchant sur certains plans de celle d’un dauphin, complété par une extension sur les arts décoratifs vénitiens. Le chapitre s’achève sur Londres, des bateliers à la reine Victoria, les fontaines servant de transition avec le chapitre suivant.

 

         Le quatrième et dernier chapitre (p. 172-205) étudie un aspect purement visuel du dauphin : son emploi dans les fontaines et le mobilier, en tant que support. Les dauphins des fontaines sont passés en revue en particulier en Italie et à Rome, puis en Angleterre et aux États-Unis dans une succession qui cherche à établir des filiations et influences stylistiques. Les rapprochements sont parfois conjecturaux comme celui qui est proposé entre une fontaine de Donatello et un Cupidon en bronze ornant une fontaine de Pompéi, datant du Ier siècle de notre ère, mais découvert seulement au XVIIIe siècle, bien après Donatello par conséquent. L’auteur ne prétend d’ailleurs pas que le sculpteur de la Renaissance ait pu voir le bronze de Pompéi mais suggère qu’il se soit inspiré d’une œuvre semblable ou proche. L’étude se clôt sur le mobilier et les arts décoratifs, avec des dauphins servant de pieds ou d’accoudoirs.

 

         L’ouvrage s’achève plaisamment sur un épilogue dédié à son éditeur, Thames & Hudson, dont l’emblème est précisément formé de deux dauphins nageant dans des directions opposées entourant verticalement les initiales de l’éditeur T&H. Ce logotype a été modernisé en 1999 ne conservant que deux dauphins bondissant tête bêche.

 

         Les annexes, outre un index des noms propres et les crédits photographiques, contiennent une brève bibliographie sur deux pages et surtout huit pages de textes littéraires citant des dauphins. Une bonne partie d’entre eux est évoquée dans le corps de l’ouvrage. On y trouve des textes célèbres (fables d’Esope, extraits d’Aristote, de Pline l’Ancien) mais aussi des vers isolés de poètes tels que Yeats ou Dylan Thomas. Cette rapide anthologie a le mérite de fournir les extraits dont il est question précédemment dans l’ouvrage mais elle ne le fait qu’à titre d’information puisque les traductions sont anonymes et la précision « adapté » figure pour certains passages sans que le lecteur ne sache en quoi consiste cette adaptation.

 

         L’ouvrage rassemble ainsi une multiplicité de représentations artistiques, parmi les plus importantes, contenant des dauphins, à toutes les époques. Par son format, il s’agit d’un intermédiaire entre les sommes imposantes et les collections plus simples brochées et plus proches d’éditions pratiques de poche. La qualité de l’illustration en fait un volume de référence pour son sujet. Ainsi, à défaut d’être tout à fait exaustif, Charles Avery parcourt à peu près tous les aspects de la représentation et de la symbolique du dauphin occidental. Le ton adopté, souvent descriptif, est vivant mais n’échappe pas à la subjectivité, parfois excessivement appuyée avec de nombreux jugements esthétiques tels que « la représentation la plus sublime de dauphins de l’ensemble de la peinture postclassique » à propos de la fresque le Triomphe de Galatée de Raphaël, p. 82, ou « deux dauphins particulièrement séduisants » à propos d’un « magnifique élément décoratif » en noyer, p. 145. Certains jugements de valeur semblent également être un peu rapides et reposer sur des préjugés valorisant par exemple le passé au détriment de l’époque contemporaine, comme cette présentation du logo de la compagnie vénitienne de transports, annoncée par la transition suivante : « Pour passer du sublime du XVIe siècle au ridicule du XXIe siècle (...) ». L’ensemble est toutefois honnête et intéressant de par l’ampleur du champ envisagé et accessible au grand public, sachant qu’il faudra aller vers d’autres sources pour une approche plus critique et plus complète.