Apeloig, Philippe - Laneyrie-Dagen, Nadeije: Détails, 191 x 235 mm, 240 p., illustrations couleurs, EAN13 : 9782732439501, 29 euros
(Éditions de La Martinière, éditions du Musée du Louvre, Paris 2009)
 
Compte rendu par Clotilde Roth-Meyer, Université Paris IV-Sorbonne
(rougedevenise@hotmail.fr)

 
Nombre de mots : 1281 mots
Publié en ligne le 2010-10-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1046
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          Thème cher à de nombreux historiens de l’art, le détail fait de nouveau parler de lui. C’est ainsi que Nadeije Laneyrie-Dagen s’attaque à ce sujet dans un ouvrage de vulgarisation publié en partenariat entre les éditions de la Martinière et celles du Musée du Louvre.

 

          Ce livre se compose de trois parties très inégales : une première de 11 pages, une partie centrale de 207 pages et une troisième de 7 pages. Avant même l’introduction, l’accent est mis sur un graphisme audacieux et original de Philippe Apeloig, véritable zoom sur le mot « détail », graphisme qui se poursuit dans l’introduction par l’utilisation d’une taille de police assez grande. Ce parti-pris ne se retrouve plus dans le reste de l’ouvrage.

 

          Dans la première partie, qui constitue un préambule, l’auteur explique les raisons pour lesquelles il lui semblait intéressant de consacrer un ouvrage sur le détail et insiste beaucoup sur la notion d’« artefact ». Ce livre permettrait ainsi, selon les dires de l’auteur, d’offrir des gros plans sur certains détails « là où, à l’œil nu, il semble qu’il n’y eût rien à voir ». À plusieurs reprises Nadeije Laneyrie-Dagen évoque la technique de l’artiste, sa pâte, sa touche et espère par le choix des détails présentés dans le reste de l’ouvrage, inciter le spectateur à regarder différemment un tableau. Pour elle, le détail, tel qu’elle l’entend dans son choix, est moins à considérer comme le support d’une histoire que le moyen d’être en contact avec la matérialité de l’œuvre. Partant, elle donne les raisons de ses choix, c’est-à-dire les détails qui l’auraient surprise. Par le biais du détail qu’elle considère comme la véritable quintessence d’une œuvre, elle espère ainsi donner à voir autrement une crucifixion ou un nu féminin allongé. Bien entendu, la notion de choix inhérente au peintre, créateur de son œuvre et, seul décisionnaire des détails qui y prennent place, est ensuite abordée rapidement. Pour conclure ce préambule, l’auteur évoque les travaux incontournables dans ce domaine de Giovanni Morelli, Erwin Panofsky et Daniel Arasse. Contrairement à eux, et notamment à Arasse, elle avoue ne pas souhaiter offrir de « clés » à ses lecteurs.

 

          La deuxième partie se compose d’une sélection d’une centaine de tableaux présentés comme des dossiers. C’est généralement en page de gauche que le lecteur trouvera la fiche technique de l’œuvre (nom et dates de l’artiste, titre de l’œuvre, date de création et matériaux utilisés), un commentaire (trop) succinct et une reproduction de l’œuvre dans son intégralité. En pleine page de droite, figure le détail retenu par l’auteur. Les œuvres sont présentées chronologiquement.  La sélection débute par La Vierge et l’Enfant en majesté entourés de six anges de Cimabue et se termine par Le Pont de Mantes de Corot. Six siècles de peintures occidentales sont donc examinés dans ce livre.

 

          Une troisième et dernière partie est consacrée, cette fois, aux notices biographiques des soixante-treize peintres dont les œuvres figurent dans cet ouvrage. Un renvoi de page est indiqué à la fin de chacune d’elles.

 

          Pour reprendre un système cher à l’auteur, celui des questions, quel est donc le but de ce livre ? Il est évident que tout musée est confronté à un véritable défi lorsqu’il doit faire connaître ses œuvres une fois publiés les catalogues des chefs-d’œuvre et celui de l’intégralité des collections. Ici le parti-pris d’inclure dans un bel ouvrage des reproductions de détails de qualité est ingénieux même s’il n’est pas nouveau. Il suffit de se rappeler le travail fourni dès 1938 par Kenneth Clark permettant de voir différemment cent détails de peintures provenant de la National Gallery de Londres. Afin de justifier l’orientation de ce livre, l’auteur soulève de nombreuses pistes dans l’introduction dont certaines sont alléchantes : comment regarder au plus près une œuvre, la touche de l’artiste et surtout envisager son processus créatif par le biais de ses choix. C’est une chose de regarder une œuvre achevée. C’en est une autre de se demander ce qui a incité le peintre à placer tel détail à tel endroit. Il est donc légitime d’espérer que ces questions soient développées dans le commentaire des détails évoqués dans la deuxième partie. Cette attente est d’autant plus justifiée que la mise en page laisse une véritable place à une analyse fouillée de chaque œuvre puisque chacune a droit à deux voire quatre pages. Or, malheureusement, il faut déplorer le manque de réponses à ces questions. En effet, les commentaires emphatiques et littéraires ne donnent presque aucun élément en relation avec les problématiques soulevées dans l’introduction.

 

          Concernant la présentation même de l’ouvrage, il est surprenant que les détails sélectionnés ne soient pas mentionnés sur les reproductions intégrales des œuvres situées en vis-à-vis. En effet, il aurait suffi d’un simple encadré de couleur pour permettre au lecteur de visualiser immédiatement l’emplacement de la partie étudiée, ce qui en faciliterait la lecture et la compréhension. Bien sûr, pour beaucoup d’œuvres, le détail est très aisément localisable, mais ce n’est pas toujours le cas. De même, il aurait pu être judicieux d’insérer en fin d’ouvrage un plan du Louvre pour permettre au lecteur/visiteur de savoir où sont accrochés les tableaux puisqu’il s’agit presqu’uniquement de chefs-d’œuvre de la collection permanente.

 

          Un autre regret porte sur le choix même des œuvres : il ne s’agit que de tableaux occidentaux. Serait-ce à dire que le Louvre ne recèle pas d’autres chefs-d’œuvre dignes de figurer dans cet ouvrage ? Les peintres italiens, flamands, français, etc. seraient-ils les seuls artistes à s’être distingués dans leur souci du détail ? Qu’en est-il des arts de l’Islam et de l’Égypte ? Idem pour les orfèvres, les sculpteurs, les ébénistes ? Et surtout, pourquoi choisir une présentation chronologique alors que le thème ne s’y prête pas obligatoirement ? Ici, il semblerait en effet qu’une présentation thématique eut été plus percutante pour le lecteur. Mais cela nous amène à nous demander quel est le lectorat visé. L’ouvrage est certes beau et agréable à manipuler, mais il est lourd et ne peut donc pas être emporté par le visiteur dans les salles, ce qui aurait été un outil réel pour l’acheteur. On imagine que ce livre est destiné à un large public et susceptible d’être offert. Si tel est le cas, pourquoi alors ne pas avoir écrit des commentaires plus développés afin de fournir des clés générales de lecture ? Puisqu’il s’agit d’inciter à voir autrement les œuvres d’art, il semble qu’il aurait été préférable d’aller plus loin dans les commentaires, notamment ceux concernant la touche du peintre, d’autant que ces pistes étaient évoquées dans l’introduction. On comprend aisément que les œuvres choisies et les commentaires sont un complément de la rubrique « Les Œuvres à la Loupe » publiée sur le site Internet du Louvre et qui présente des dossiers très précis d’une dizaine d’œuvres. On comprend aussi que l’objectif de Détails vus au Louvre était sans doute de ne pas rendre ces commentaires redondants. Mais un juste milieu aurait pu être envisagé.

 

          On regrettera par ailleurs qu’il n’y ait pas de bibliographie en particulier pour l’introduction.

 

          Il est également dommage que le choix de la reproduction pour la couverture soit celui du détail du téton de Gabrielle d’Estrées puisque dans la description de ce tableau, ce n’est pas cette partie qui fait l’objet d’explications. Cela nous amène à soulever la question fondamentale : qu’est-ce qu’un détail ? Peut-on considérer cette main qui presse ce sein comme un détail alors qu’il s’agit d’un élément central de la composition ? Un détail est-il simplement la part d’un tout ou est-ce un élément peu visible au premier abord ? Malheureusement aucune réponse à cette question n’est apportée dans l’ouvrage. Il est bien sûr difficile d’écrire sur ce sujet après les travaux de Panofsky et Arasse et même si le but de ce livre n’est pas de resituer dans son contexte socioculturel tel ou telle partie d’un tableau, il est un peu fâcheux de ne pas avoir mentionné ces pistes de lecture (l’absence de bibliographie, encore une fois, nuit fortement).

 

          Pour conclure, il était important de publier un ouvrage permettant de présenter différemment certaines pièces majeures du Louvre, mais il aurait sans doute été plus juste d’intituler ce livre Gros plans sur des tableaux du Louvre, plutôt que Détails vus au Louvre, car alors les attentes du lectorat seraient différentes si elles étaient purement d’ordre esthétique et visuel.