Meeks, Dimitri: "Mythe et légendes du Delta d'après le papyrus 47.218.8"
MIFAO 125
ISBN:2-7247-0427-4
Format 27 x 35,50
Prix 85 €
(Institut français d'archéologie orientale du Caire (IFAO) 2006)
 
Compte rendu par Sylvain Dhennin, doctorant en égyptologie, Université Charles-de-Gaulle - Lille 3
(sylvain.dhennin@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1878 mots
Publié en ligne le 2008-01-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=105
Lien pour commander ce livre
 
 

La publication attendue du « papyrus du Delta » (Pap. Brooklyn 47.218.84) constitue la reprise d’une tâche entamée par Serge Sauneron dans les années 1960, avant sa disparition prématurée en 1976. Le papyrus fait partie d’un groupe de textes issu de la collection de Charles Edwin Wilbour et déposé par sa famille au musée de Brooklyn, parmi lesquels ont été édités le n° 47.218.156 (« Papyrus magique illustré de Brooklyn »), le n° 47.218.50 (« Confirmation du pouvoir royal au Nouvel An »), le n° 47.218.48 et 45 (« Traité égyptien d’ophiologie ») et plus récemment le n° 47.218.135 (« Late Period Hieratic Wisdom Text ») (1).

Dans cette editio princeps, Dimitri Meeks nous livre la copie, la traduction et le commentaire très fourni d’un document essentiel pour la connaissance des phénomènes religieux touchant à la Basse Égypte. Ce texte constitue une sorte de recueil de mythes de cette région, certains très obscurs, dont la partie conservée se concentre surtout sur la région d’Héliopolis, en ayant également trait à d’autres localités comme Létopolis, Bubastis, Mendès, Hermopolis, Sébennytos ou encore Behbeit el-Hagara.

L’ouvrage bénéficie d’une luxueuse présentation. Le large format (27 x 35,5 cm) propre à la collection des Mélanges de l’Institut français d’archéologie orientale (MIFAO), s’il ne facilite pas la maniabilité du livre, a permis une appréciable reproduction des photographies du papyrus à l’échelle 1:1 et une mise en page aérée nécessaire pour un contenu dense.

Le texte dont il est question est écrit en égyptien de tradition, dans un hiératique bien régulier, disposé en lignes. Le document ne comportant pas de date, l’étude paléographique complète et minutieuse a conduit l’auteur à situer la copie du papyrus Brooklyn 47.218.84 à la XXVIe dynastie, plus précisément pendant la première moitié du règne de Psammétique Ier.

L’édition est découpée en six parties : texte et traduction, commentaire textuel, commentaire mythologique, paléographie, indices et planches.

Dans la première partie (p. 5-38), l’auteur établit une traduction compartimentée du texte, découpant celui-ci de manière à isoler les notices selon des critères géographiques, puis en les présentant par unité d’action mythologique. Ce découpage permet une navigation rapide à travers les mythes de la Basse Égypte, aussi bien qu’une lecture complète du texte. L’absence de translittération suivie est largement compensée par l’abondance des notes lexicographiques, que l’on trouve pour chaque endroit requis dans le commentaire textuel.

La deuxième partie (p. 39-162), directement liée à la première, rassemble les notes philologiques, indiquant fréquemment les lectures particulières, nouvelles ou incertaines, ainsi que les formes rares, emplois particuliers et vocables absents jusqu’ici des dictionnaires. La traduction de nombreuses expressions est revue en fonction de leur contexte, avec beaucoup de précision et à l’appui de nombreuses références lexicographiques. De même, les nombreux toponymes et désignations géographiques sont abordés dans ces notes, offrant parfois une nouvelle interprétation. Ainsi, p. 77 (note 166), la lecture de l’emblème de la deuxième sepat de Basse Égypte est rectifiée, permettant de clore une discussion ancienne, en assurant la lecture ḫm plutôt que ḫpš, ỉwʿ ou mẖʿq.t.

Le commentaire mythologique qui constitue la troisième partie (p. 163-318) est introduit par un développement très appréciable, bien que concis, sur la nature du texte, de son écriture et de son auteur. Cette entrée en matière livre au lecteur les clés indispensables à la compréhension d’un document qui est une compilation complexe et synthétique de mythes, dont la lecture est ardue de prime abord. Le découpage en paragraphes reprenant les unités d’action mythologiques et la conservation des divisions géographiques permettent des va-et-vient faciles entre le texte, son commentaire et les développements sur la mythologie. Les différentes notices qui composent ce commentaire sont extrêmement précises et témoignent d’une connaissance irréprochable des textes religieux et mythologiques, ainsi que d’une incessante et fructueuse recherche des parallèles. L’auteur décrypte les mythes et démêle l’écheveau des « référés mythologiques » du texte, qui sont souvent accolés de manière assez descriptive, sans explicitation, égarant parfois le lecteur contemporain par des ruptures ou des juxtapositions inattendues.

Quelques réflexions sur différentes notices pourront à ce titre servir d’exemples :

Au sein des paragraphes consacrés à Héliopolis se trouve l’explication du rôle du taureau Mnévis comme porteur des viscères d’Osiris (II, 8-11 et § 5), rôle généralement dévolu au taureau Apis. Cette constatation est l’occasion pour l’auteur de revenir sur l’étymologie du nom Wr-mr « le Très-ficelé » (note 36, p. 51-52) et de préciser le trajet des reliques d’Osiris et leur transformation depuis Nédit jusqu’à Héliopolis.

De nouveaux détails sont également donnés sur l’origine et le rôle d’Hathor nebet Hétépet dans la naissance de Chou et Tefnout (III, 8 – IV, 3 et § 8) et pour certains épisodes mythologiques, le papyrus fait connaître des traditions différentes de celles connues jusqu’à présent, comme celle de la restitution sous forme d’éruption cutanée de l’œil de Rê avalé par un porc (VI, 6-9 et § 14a).

Les commentaires de l’auteur sur l’examen de la décollation d’Isis par Horus de Médénou sont l’occasion pour lui de reposer la question de l’existence d’une ville Tp-ỉḥw dans le Delta oriental (§26, p. 260-261). Celle-ci a été jusqu’à présent supposée, comme le précise l’auteur, principalement à partir du « papyrus géographique de Tanis », qui la mentionne à la suite de Tanis et Mendès. Notons par ailleurs que ce document la cite peu avant une ville liée à Bastet, qui pourrait être Boubastis, et une autre liée à Sopdou qui pourrait être Chésem/Per-Sopdou. Également, la section juste au-dessus de Tp-ỉḥw porte la mention «  w Ḥr », qui doit quant à elle renvoyer au nom du territoire-w de la XXe sepat de Basse Égypte tel que le fait connaître la procession quadripartite de l’extérieur du Naos d’Edfou (Edfou IV, 38, 8), plaçant ainsi cette Tp-ỉḥw dans la XXe sepat de Basse Égypte. Un fragment de statue provenant des fouilles de Naville à Saft el-Henne en 1887 (2) pourrait apporter un élément supplémentaire à cette hypothèse et être ajouté au dossier. Le texte très fragmentaire de l’appui dorsal mentionne en effet «  [...]r-gs pr n nb Ỉmt Wsrt m Tp-ỉḥ(w) (...) », «  [...] à côté du domaine du maître d’Imet, Ouseret dans Tep-ihou (...) ». La mention conjointe du maître d’Imet et d’une Ouseret de Tep-ihou pourrait conduire en effet à placer l’ensemble dans le Delta oriental, d’autant que la colonne de gauche du même appui dorsal comporte la mention de « Hout-nebes », au sein d’une phrase perdue.

Le mythe similaire à celui du papyrus Brooklyn raconté par le papyrus Jumilhac (XII, 22-23) situe l’action dans la sepat de Médénou, en invitant semble-t-il à localiser dans celle-ci un sanctuaire d’Hathor maîtresse de Mefkat, ce qui en serait alors l’unique mention : « wn-(ỉ)n mn wȝ(w) r ỉr pȝj kn m Mdnw ntj ḫpr(w) m pr Ḥwt-Ḥr nb(t) Mfk(ȝt) », « Quelqu’un en vint à commettre ce crime dans (le nome de) Médénou, qui advint dans le domaine d’Hathor, maîtresse de Mefk(at)  » (3) Il n’en reste pas moins que le déroulement du mythe dont il est question dans le papyrus Brooklyn doit être situé, comme le fait D. Meeks, dans la Tp-ỉḥw du nord de la Haute Égypte, comme pour le texte rapporté par le papyrus Jumilhac. La version de la décollation d’Isis lors du combat entre Horus et Seth se déroulant à Kher-âha ne semble pas avoir été ici retenue, peut-être en raison des relations étroites qui existaient entre cet épisode et les villes de Mefkat, d’autant que celle d’orient devait être située dans les environs de Boubastis, et que l’épisode relaté ici se trouve dans la section géographique consacrée à cette ville.

La quatrième partie (p. 315-365) offre une étude paléographique très développée du papyrus, ainsi que l’évocation des questions de datation qui en découlent. La présentation choisie diffère du modèle de la Sign-list de Gardiner dans l’organisation des signes et des catégories, tout en s’en inspirant, mais conserve le numéro donné par lui ainsi que celui attribué par G. Möller dans sa paléographie hiératique (4). Cette modification du classement répond à l’avancée des études de paléographie, hiéroglyphique comme hiératique, et le détail en a été donné dans le premier volume de la collection Paléographie Hiéroglyphique, aux pages XIX à XXII (5).

Par ailleurs, cette étude paléographique du papyrus Brooklyn 47.218.84 offre un complément fort utile à la liste paléographique d’Ursula Verhoeven (6) en donnant un aperçu complet, c’est-à-dire présentant les différentes modulations de chaque signe, de la paléographie spécifique d’un texte du début de la XXVIe dynastie. Elle permet également de documenter certains signes, absents des textes utilisés dans les ouvrages de G. Möller ou U. Verhoeven : A4, A34, A18, D6a, D18, D45a, D43a, E nouv., E9a, F24a, F24b, G6a, I6a, K2a, K2b, N34a, O20, P7b, Q nouv., R17b, R nouv., S nouv., U29a, V6a, V28/V31 et V33a.

La cinquième partie de l’ouvrage (p. 371-455) comporte les indices, fournis et variés, parmi lesquels le vocabulaire, les divinités, les toponymes, les principaux textes cités, ainsi qu’un index général.

La dernière partie (p. 457-491) offre les planches photographiques du papyrus, accompagnées de la copie suivie de la transcription hiéroglyphique du texte hiératique. Cette copie, même si elle fait double emploi avec celle donnée dans la première partie, facilite grandement la lecture suivie du texte, puisqu’elle est située en vis-à-vis du texte original.

La monographie de Dimitri Meeks, conforme aux exigences actuelles de l’édition de texte, honore la mémoire de Serge Sauneron. Elle permettra aux spécialistes, travaillant ou non sur les mythes du Delta, de disposer d’une mine inépuisable de renseignements textuels et d’analyses poussées. Nous ne pouvons que remercier l’auteur pour la somme d’érudition que représente son ouvrage, ainsi que pour avoir rendu à nouveau disponible ce condensé de science sacerdotale, permettant ainsi de restituer au texte ancien une utilisation proche de sa fonction première, mais auprès du lecteur contemporain.

Notes :

(1) S. Sauneron, Le papyrus magique illustré de Brooklyn [Brooklyn Museum 47.218.156] (Wilbour Monographs III), New York, 1970 ; J.-C. Goyon, Confirmation du pouvoir royal au Nouvel An [Brooklyn Museum Papyrus 47.218.50] (Bibliothèque d’Étude LII), Le Caire, 1972 (texte) et J.-C. Goyon, Confirmation du pouvoir royal au Nouvel An [Brooklyn Museum Papyrus 47.218.50], planches (Wilbour Monographs VII), New York, 1974 ; S. Sauneron (†), Un traité égyptien d’ophiologie, papyrus du Brooklyn Museum N° 47.218.48 et .85 (Bibliothèque d’Étude XI), Le Caire, 1989 ; R. Jasnow, A Late Period Hieratic Wisdom Text (P. Brooklyn 47.218.135) (Studies in Ancient Oriental Civilization 52), Chicago, 1992.

(2) E. Naville, Mound of the Jews and the City of Onias (MEEF 7), Londres, 1890, p. 23 et pl. IId. Il s’agit de la statue Caire CG 1031. Cf. L. Borchardt, Statuen und Statuetten von Königen und Privatleuten im Museum von Kairo, 4, CGC, Berlin, 1934, p. 32, dont la copie est fautive. Celle-ci peut être corrigée à partir des photographies publiées par P. Davoli, « Tre frammenti di statue da Saft el-Henna al Museo del Cairo », Ricerche di Egittologia e di Antichità Copte 1, p. 9-13, fig. 1 et P. Davoli, Saft el-Henna, Archeologia e storia di una città del Delta orientale (Archeologia e storia della civiltà Egiziana e del Vicino Oriente antico, Materiali e studi 6), Imola, 2001, p. 41-42 et pl. XIV.

(3) Cf. J. Vandier, Le papyrus Jumilhac, s.d., s.l. et J. Quack, « Ein altägyptisches Sprachtabu », Lingua Aegyptia 3, Göttingen, 1993, p. 76.

(4) G. Möller, Hieratische Paläographie die aegyptische Buchschrift in ihrer Entwicklung von der fünften Dynastie bis zur Römischen Kaiserzeit, 3, Osnabrück, 1965.

(5) D. Meeks, Les architraves du temple d’Esna, paléographie (Paléographie Hiéroglyphique 1), Le Caire, 2004.

(6) U. Verhoeven, Untersuchungen zur späthieratischen Buchschrift (Orientalia Lovaniensia Analecta 99), Louvain, 2001.