Delfante, Charles: La Part-Dieu. Le succès d’un échec, 112 pages, 50 illustrations noir et blanc et couleurs, 16 x 22, ISBN 978-2-917659-03-8, 20,00 euros.
(éditions LIBEL, Lyon 2009)
 
Compte rendu par Olivier Chatelan
(ochatelan@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 1685 mots
Publié en ligne le 2010-10-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1057
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           Le livre de Charles Delfante est un témoignage portant sur la conception et la réalisation du quartier de la Part-Dieu à Lyon au cours des années 1960-1980. À la tête de l’Atelier d’Urbanisme de la Ville de Lyon (ATURVIL) en charge du projet, l’auteur est l’un des principaux artisans de cet ensemble urbain qui, situé sur la rive gauche du Rhône, comprend notamment un immense centre commercial, une gare TGV, des équipements culturels de premier plan (bibliothèque, auditorium) ainsi que des immeubles de bureaux.

 

           Dans un prologue, l’auteur justifie l’existence de ce livre : il ne s’agit pas d’écrire l’histoire - au sens scientifique du terme – d’un quartier devenu un des lieux-phares de la métropole rhodanienne, mais de présenter un « récit de l’aventure vécue par deux équipes de jeunes techniciens », à la manière d’un « roman autobiographique » (p. 3). Le propos s’organise ensuite en cinq étapes, en suivant un fil généralement chronologique.

 

           Une première partie (la plus longue avec trente pages) entend d’abord décrire les usages et les contraintes du site depuis le début du XXe siècle : « La Part-Dieu avant la Part-Dieu » (en jouant habilement sur les deux sens du nom, à la fois quartier et projet urbain) est une caserne de cavalerie que l’armée accepte non sans difficultés de céder à la Ville de Lyon. Objet de plusieurs projets entre le milieu des années 1920 et la Seconde Guerre mondiale (« Université du travail » par l’architecte F. Cholat, plans d’urbanisme de J.H. Lambert), c’est toutefois en 1947-1948 qu’une première véritable impulsion est donnée pour refondre le quartier : le maire de Lyon Édouard Herriot souhaite en effet rénover la « Cité » du philanthrope Camille Rambaud située à proximité. La nouvelle municipalité de Louis Pradel poursuit à partir de 1957-1958 cette opération de restructuration d’îlots insalubres baptisée « Moncey ». Elle doit en principe donner lieu à la construction d’un « Grand Ensemble » dans l’esprit de la Charte d’Athènes. Finalement, seule l’opération « Moncey-nord » aboutit car le contexte national induit de nouvelles logiques : à la demande de l’État est réalisé un Plan d’urbanisme directeur (PUD) qui, à peine approuvé en 1962, se voit élargi sous la forme d’un Plan d’organisation générale (PADOG) de la région lyonnaise. L’équipe de Charles Delfante est au cœur de ces nouveaux projets qui s’inscrivent dans la politique de « métropoles d’équilibre » voulue par le Commissariat général au Plan et la DATAR. Les documents réalisés par l’Atelier d’urbanisme aidés par différents organismes d’études sont alors utilisés à l’échelle locale et nationale comme outils de réflexion et d’expérimentation sur les centres-villes. En 1963-1964, le ministère de la Construction demande en effet à l’équipe de Delfante de proposer un plan de nouveau centre situé sur la rive gauche qui permette de fournir à l’agglomération lyonnaise des fonctions de direction et de services à la hauteur d’une métropole régionale : cité administrative, équipements culturels de haute qualité, centre d’affaires et ensemble commercial de grande superficie.

 

 

           La seconde partie (vingt pages) décrit les sinuosités méthodologiques et administratives qui conduisent « du programme à la réalisation », jusqu’au seuil de la décennie 1970. À partir du milieu des années 1960, l’élaboration du plan d’urbanisme de détail de ce que l’on appelle désormais le « centre directionnel » de la Part-Dieu se heurte rapidement, d’après l’auteur, à un certain nombre de difficultés - lenteurs et attentisme du nouveau ministère de l’Équipement, création de la Communauté urbaine - qui dénaturent progressivement le projet initial. Surtout, la société à qui est confiée la réalisation du centre commercial parvient à imposer ses vues aux élus, conduisant à une refonte du plan de masse.

 

           La « réalisation » proprement dite est exposée dans une troisième partie (une vingtaine de pages) qui donne un aperçu de la construction des éléments architecturaux les plus imposants : principaux immeubles de bureaux et « Tour Signal » (connue localement sous le vocable du « Crayon »), centre commercial, cité administrative d’État, hôtel de la Communauté urbaine. L’auteur revient également sur les projets avortés, comme celui d’un « complexe culturel » pourtant voulu par le ministre de la Culture André Malraux et porté par l’équipe de jeunes architectes de l’Atelier d’urbanisme et d’architecture (AUA-Paul Chemetov). La quatrième partie est entièrement consacrée au « roman de la gare » (une vingtaine de pages également) : lorsque le gouvernement prend la décision en 1971 de construire une Ligne à grande vitesse passant par Lyon, la direction de la SNCF lance un concours d’architectes (le projet proposé par l’équipe dont fait partie l’auteur n’est pas retenu), mais c’est la création d’une Zone d’aménagement concerté (ZAC) en 1979, confiée à un « groupe de direction » auquel participe Charles Delfante, qui constitue le véritable tournant de ce projet. L’auteur en expose les lignes directrices, en comparant les principes qui avaient été adoptés et les aménagements finalement réalisés. Ce « désenchantement » (p. 98) se poursuit sous la forme d’un bilan d’une dizaine de pages (cinquième partie et épilogue) qui pose la question d’un « projet inachevé ».

 

           Tout au long de cet ouvrage proposant à sa manière une « généalogie » du quartier actuel de la Part-Dieu, l’auteur s’emploie en effet à décrire et analyser le lent dépérissement d’un projet urbain initial porté par l’auteur et son équipe. Ce projet aurait été conçu à la fois comme le creuset d’une vision humaniste de la ville qui s’inscrirait dans l’héritage architectural de Lyon et comme un centre adapté à la modernité, doté des services les plus performants pour les habitants comme pour les ambitions d’une métropole. L’ « échec » qui figure dans le titre du livre est donc pour Charles Delfante celui d’une rénovation urbaine de grande ampleur mais à la portée des hommes de l’époque, qui aurait modifié ce que l’auteur appelle la « silhouette » et le « paysage » de la ville, en créant en particulier un axe structurant entre le Vieux-Lyon (rive droite de la Saône), la Presqu’île, le quartier de la Préfecture, la Part-Dieu (doté d’une « skyline » sur le modèle américain) et les Gratte-ciel de Villeurbanne. Pour l’auteur, les responsabilités de cet échec incombent à un nombre réduit d’acteurs : d’une part à la direction de la SNCF qui n’aurait pas joué le jeu de la restructuration du quartier, avant d’en être l’invité surprise lors de la construction d’une ligne TGV ; d’autre part aux élus qui auraient accepté les desiderata de la Société des centres commerciaux, conduisant à un « urbanisme de dalle » au détriment des options préalablement envisagées ; enfin aux administrations centrales dont les atermoiements ont constitué autant d’occasions perdues. Ce manque de fermeté et d’ambition expliquerait que l’opération Part-Dieu soit devenue une opération banale : « de modifications en ajustements, d’adaptations en recherches de rentabilité, le projet initial de la Part-Dieu qui devait être partie d’un centre s’étendant du Vieux Lyon à La Villette, voire au-delà, a été progressivement détourné de son objectif et même, n’ayons pas peur des mots, vidé de son sens » (p. 77). Ce sont ces mêmes limites qui justifieraient, pour l’auteur, le « succès » de l’opération, entendu cette fois-ci du seul point de vue de la hausse des valeurs du sol et de l’attractivité commerciale du site : « magnifique opportunité foncière », écrit Delfante, la Part-Dieu est « une île où les profiteurs de l’immédiat ont seuls trouvé leur intérêt » (p. 77).

 

           Cette thèse, énoncée de façon trop systématique sur le registre de la dénonciation, appelle quelques nuances. On écoute volontiers l’analyse des déboires des partenaires de l’architecte-urbaniste dans l’opération, mais l’absence d’autocritique fragilise sensiblement les accusations. Surtout, la connivence que l’auteur instaure avec ses lecteurs, sous la forme de brefs apartés ou de jugements entendus, conduit à des affirmations sinon gratuites, du moins difficilement vérifiables en l’absence de toute référence à des sources précises. On peut de ce point de vue considérer comme très discutable l’affirmation de l’auteur selon laquelle il « prétend[ø] que les véritables histoires de tous projets urbains ne pourront jamais être écrites, car ils mettent en jeu trop d’intérêts et d’objectifs divergents » (p. 4). Plus loin, il explique que « la Part-Dieu demeurera longtemps un bon sujet de recherche pour les historiens de la ville, les sociologues et les exégètes des "politiques urbaines" avec l’inconvénient toutefois que les synthèses basées sur les analyses d’éléments trompeurs seront à l’image de toute tentative de médiation : plus ou moins mystificatrices » (idem). Il suffira seulement de rappeler que l’histoire urbaine du monde contemporain a depuis longtemps prouvé sa légitimité scientifique et sa pertinence à la fois intellectuelle et sociale, justement parce qu’elle prétend prendre en compte la complexité et la pluralité des discours et des pratiques au moyen des sources disponibles. L’auteur a lui-même écrit plusieurs ouvrages sur l’histoire urbaine de Lyon et sur les politiques qui ont été conduites.

 

           Il reste que ce court ouvrage présente de nombreux intérêts qu’il faut souligner. Le premier est d’avoir accompagné le propos de nombreuses illustrations (plans, photographies aériennes et de maquettes) souvent tirées des fonds que l’auteur a légués aux Archives municipales de Lyon. L’éditeur a su remarquablement associer texte et documents, proposant un ensemble de très belle facture qui rend la lecture particulièrement agréable (sur ce plan formel, on pourra toutefois regretter l’absence de table ou de sommaire, de même que le statut parfois peu clair des paragraphes en italique, même s’il s’agit de peu de chose dans un travail éditorial de grande qualité). Un second intérêt de l’ouvrage réside dans sa présentation du métier d’urbaniste dans les années 1960-1980. Le livre met bien en scène le rapport ambigu avec le maire, dans un jeu à deux subtil fait alternativement de complicité et de distance critique, selon la nature des projets, mais aussi selon la conjoncture politique : les temporalités de l’élu et celles de l’urbaniste ne se recoupent pas nécessairement et le livre révèle en creux ces sinusoïdes qui ne coïncident qu’épisodiquement. Le projet urbain est d’abord un rêve qui se matérialise dans des maquettes à partir desquelles il s’agit fondamentalement de convaincre les édiles. Ce rêve n’est pas pure fantaisie. Un autre apport du livre est de rappeler que l’urbaniste a su se construire une solide culture, par des lectures et surtout des missions d’études (en Grande-Bretagne, dans les grandes métropoles de la côte est des États-Unis, aux Pays-Bas, dans les villes italiennes). L’architecte-urbaniste sait s’entourer d’une équipe et s’adjoindre des bureaux d’études. La réflexion sur la ville contemporaine - et plus particulièrement sur la centralité urbaine - est également un autre intérêt de ce témoignage. Ni juxtaposition d’opérations immobilières, ni agrégat de bâtiments, le centre-ville doit échapper à toute banalisation, dans le paysage comme dans ses fonctions. À la fois lieu des mobilités et support d’une certaine monumentalité qui présente une rupture avec le reste du tissu urbain, il est un enjeu fondamental dans la production d’un imaginaire citadin et, partant, dans l’appropriation de la ville par ses habitants. Or, le nom de la Part-Dieu se confond aujourd’hui avec le seul centre commercial. C’est un des mérites de l’auteur que de mettre en évidence cet écart sans doute regrettable.

 

           Ce livre est donc le précieux témoignage d’une vie d’urbaniste-architecte au cœur d’un grand projet urbain du XXe siècle. Au-delà du parti-pris assumé par l’auteur et des écarts toujours problématiques entre histoire et mémoire, cet ouvrage offre en tout état de cause une belle leçon d’urbanisme.