Volait, Mercedes (dir.): "Port Saïd" Architectures XIXe-XXe siècles
(BiGen 26). Richement illustré.
ISBN: 2-7247-0425-8
Format :15,50 x 22 cm.
Prix : 29 €
(Institut français d'archéologie orientale du Caire (IFAO) 2006)

 
Compte rendu par Rasha Ali, Doctorante Université de Paris IV-Sorbonne
(ruchii@aucegypt.edu)

 
Nombre de mots : 1393 mots
Publié en ligne le 2008-01-14
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=106
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Sommaire :

Au début du XXe siècle, Port-Saïd était à quatre jours de Marseille. C’était une ville cosmopolite où se côtoyaient plusieurs nationalités, l’antichambre de l’Orient selon le poète Louis Brauquier. Lors du creusement du canal de Suez en 1859, Port-Saïd fut ainsi nommée en hommage au Khédive Saïd, qui accorda la concession d’exclusivité du percement de l’isthme de Suez à Ferdinand de Lesseps. La mémoire francophone liée à la construction de la ville par la Compagnie du canal marque encore la physionomie de la ville, malgré les destructions dues aux trois guerres qui l’ont frappée. Ce livre nous amène dans un voyage à travers le patrimoine architectural mélangé de la vieille Port-Saïd aux balcons de bois, où nous excursions historiquement dans sa grande rue aux arcades à l’instar de rue de Rivoli à Paris ; où nous visitons ses lieux de culte, hôpitaux, écoles, jardins, quartiers, magasins, la poste, mais surtout les immeubles bâtis aux styles français, italiens, et néo-mamluk.

Compte rendu

Cet ouvrage a pour objet de documenter l’architecture de Port-Saïd pendant les derniers deux siècles, comme l’indique son titre. Néanmoins, il offre aussi des renseignements précieux sur la fondation de la ville, le percement de l’isthme de Suez, le climat, la région, les communautés différentes sur les plans ethniques ou religieux, qui se côtoyaient en harmonie, et sur l’ambiance cosmopolite. Entre les lignes on lit les événements politiques, la guerre et la paix, l’occupation et ses sentiments d’amertume, les fastes de la vie impériale…une anthologie des événements d’autrefois.

Un des reproches qu’on peut adresser à ce livre est d’éviter d’aborder explicitement la question de ce qu’on appelle tantôt la crise de Suez, tantôt la guerre de Suez, qui prit la forme d’une offensive militaire menée par l’alliance de trois États, Israël, la France et le Royaume-Uni, contre l’Égypte, suite à la nationalisation du Canal de Suez en 1956. Une autre campagne de destruction a eu lieu pendant la guerre de 1967, et le livre l’aborde un peu mieux. Quels que soient les sentiments et les avis sur un événement, un ouvrage doit être objectif et loin de tout biais, notamment lorsque cette question est liée au sujet du livre, l’architecture de Port-Saïd, une fondation en grande partie européenne et partiellement détruite par deux pays qui ont participé à sa construction. L’oblitération de certains faits est un des points faibles de cet ouvrage.

Dans sa présentation, cet ouvrage reste un bon guide, détaillé, de l’architecture de Port-Saïd, comme le laisse attendre le format même de l’ouvrage. Pourtant, il aurait pu être aussi un bon livre de documentation architecturale s’il avait rempli certains critères. Nous aurions aimé lire une contribution par un architecte français, ce qui aurait évité quelques petites erreurs et un manque de professionnalisme sur cette question des styles français, italiens de l’époque et même sur la tendance « néo-islamique » comme le « revival mameluk » évoqué légèrement dans l’ouvrage (certes un moucharabieh n’est pas une claustra, et l’inspiration de la boiserie traditionnelle n’est pas chinoise !). Cela aurait pu être fait par Mercedes Volait qui a dirigé la préparation de l’ouvrage et a participé au choix des excellentes photos, d’autant plus qu’elle a fait paraître en 2006 un excellent livre intitulé Architectes et architectures de l’Égypte moderne (1830-1950). On peut aussi critiquer l’imprécision de la traduction en arabe des textes français et inversement.

L’avant-propos est écrit par Valérie Nicolas, la directrice de l’alliance française de Port-Saïd, à qui l’on sait gré d’avoir mis en chantier un tel ouvrage. Elle note avec pertinence à la fin de l’avant-propos la carence des sources et des dates ; c’est bien l’impression que l’on a lorsqu’on regarde les belles photos des immeubles.

La première contribution est intitulée « Histoires, architectures », sous la plume de Marie-Laure Crosnier-Leconte, conservateur en chef du patrimoine au musée d’Orsay. En 67 pages, elle aborde la genèse de la ville, l’architecture du vieux Port-Saïd en bois, les matériaux de construction, les architectes, ainsi qu’une brève notice sur la fondation de la petite ville voisine de Port-Fouad pendant les années vingt du vingtième siècle. Si l’on passe sur le surnom peu heureux de la ville, la « Cayenne du désert », l’information qu’elle donne est solide et dense et très intéressante, particulièrement celle qui a trait à l’invention du béton armé et à l’essai louable d’enquêter sur les architectes de Port-Saïd ; il aurait fallu sur ce point faire appel à un architecte spécialiste de cette époque, surtout pour les comparaisons avec des immeubles à Paris.

La deuxième contribution, sous le titre d’« Estampes port-saïdiennes », est due à Gamal al-Ghitani, un journaliste et écrivain connu en Égypte, qui est le fondateur de la revue littéraire Akhbar al-Adab. En 21 pages, il fait un récit en arabe simple, et avec passion mais aussi avec modération, quoique la qualité médiocre de la traduction française et l’omission de mots, de phrases et parfois de paragraphes entiers aux pages 74, 75, 76, 78, 82 empêchent de transcrire cette finesse vive de l’écriture. La tournure d’esprit littéraire de l’auteur invite les lecteurs à voir comme des images vivantes ce qu’il raconte, surtout quand il parle de dialogue et de la communication humaine avec des inconnus comme le vendeur de gâteau pendant la guerre, ou le capitaine retraité ou quand il écrit comment Valérie Nicolas lui a fait voir la ville avec un œil différent.

Le beau catalogue des photos, qui, à notre humble avis, est dû à la collaboration d’un grand nombre des gens, soit des photographes, soit des étudiants, ou le CNRS, l’IFAO, le CEDEJ, et d’anciennes collections, représente 60% des pages du livre, soit 210 pages sur un total de 335 pages. Le moindre commentaire qu’on puisse faire est que l’œil de la caméra et l’enregistrement photographique sont excellents. La division des sections photographiques par décennies est très réussie et les choix et l’ordre sont logiques. Les anciennes photos sont superbes. Elles présentent beaucoup d’informations visuelles, non seulement sur les voies ou les quartiers, mais aussi sur le mode de vie, les costumes et l’habillement des différentes classes. On identifie les fellahs, les effendis avec le tarbouch, les Européennes, les femmes du peuple avec le mélaïe, les agents de police, le vendeur de licorice, le chauffeur de calèche (hantour), le tramway à mules et les anciens magasins de Kodak. On saluera aussi les photos modernes et leurs commentaires qui donnent les adresses actuelles des immeubles, même de ceux qui ont été démolis récemment. En outre, ces commentaires sur les photos pallient un peu l’ignorance du texte sur la guerre de Suez et les destructions qu’elle a laissées derrière elle, notamment pour l’architecture : en deux occasions, aux pages 136 et 208, les photos montrent des immeubles détruits par les bombardements.

La dernière contribution est un article de 8 pages intitulé « Vers un lendemain lumineux », par Naguib Amin, un ingénieur architecte, urbaniste, responsable de l’Egyptian Antiquities Information System. Exceptionnellement, ici, de manière paradoxale, la traduction française est meilleure que le texte arabe originel. Néanmoins, Amin fait de bonnes suggestions de réforme de la ville sur les plans économiques, urbains, touristiques, environnementaux et culturels. La traduction n’a pas repris le paragraphe arabe qui le présente comme l’urbaniste en chef qui en 1998 avait la responsabilité de préparer le plan d’urbanisme de trois villes du canal, un programme qui s’achèvera en 2020, et suivant lequel on a préparé le plan détaillé des installations destinées à la distribution de l’eau et à l’évacuation des eaux usées.

L’ouvrage s’achève par une traduction anglaise de la première contribution de Marie-Laure Crosnier-Leconte, qui constitue l’un des atouts du livre, même si l’anglais utilisé est lourd à la fois pour le style et le choix du vocabulaire.

Certes cet ouvrage défend un beau rêve de protection, une invitation à sauvegarder ce patrimoine, issu d’une bonne volonté qu’on partage et soutient tous sans réserve. Espérons que les auteurs envisageront de continuer cette belle aventure à travers un plus grand livre avec de grandes photos et plus d’informations en recourant de plus à la compagnie du canal, aux archives égyptiennes et aux responsables, et peut-être même en exploitant les souvenirs et les photos ou archives familiales de la vieille population de la ville.

sommaire

Avant-propos, Valérie Nicolas

Histoire, architectures, Marie-Laure Crosnier-Leconte

69 Estampes port-saïdiennes, Gamal Ghitani

91 Le Vieux Port-Saïd (1860-1890)

111 Quartier arabe

131 Tournant du siècle

155 Années 20

175 Années 30

191 Lieux de culte

205 Les Temps moderne

217 La Compagnie du canal de Suez

231 Bord de l’eau

243 Port-Fouad

269 Bois et fonte

283 Portes et escaliers

303 Vers un lendemain lumineux, Naguib Amin

313 History, Architectures, Marie-Laure Crosnier-Leconte

335 Bibliographie

336 Crédits des illustrations

337 Carte de Port-Saïd