Aliquot, Julien : La vie religieuse au Liban sous l’Empire romain, 450 pages, résumé et sommaire en arabe, (Bibliothèque archéologique et historique, 189), ISBN 978-2-35159-160-4, 75 euros
(Presses de l’Ifpo, Beyrouth 2009)
 
Compte rendu par Carine Mahy, Roma - association d’études antiques
(c_mahy@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 2191 mots
Publié en ligne le 2010-08-19
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1070
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          Cet ouvrage, le premier traitant dans son ensemble la vie religieuse du Liban à l’époque romaine, est issu de la thèse soutenue par l’auteur à l’université de Tours. Il traite à la fois des sanctuaires et des cultes. Pour ce faire, il utilise principalement les renseignements fournis par l’archéologie et l’épigraphie. De plus, quand elle est disponible, il s’appuie aussi abondamment sur la documentation littéraire et, occasionnellement, sur l’iconographie des monnaies. Au cours de ses recherches, l’auteur a participé aux missions de prospection sur le mont Hermon, qui avait pour objet la réalisation d’un corpus épigraphique consacré à cette région (J. Aliquot, Inscriptions grecques et latines de Syrie, t. 11, Mont Hermon (Liban, Syrie), Beyrouth, 2008 : http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=672 ).

          L’objet du présent ouvrage est l’étude des cultes locaux, traités dans la fourchette chronologique allant du Ier s. avant n. ère, jusqu’au IVe s. de n. ère, c’est-à-dire l’époque à laquelle les cultes païens furent interdits par l’édit de Théodose Ier. Notons aussi que ce sont les montagnes et vallées de l’intérieur (Liban, Anti-Liban, Hermon et Bekaa) qui sont traitées, et non la côte phénicienne. Il faut donc comprendre le terme géographique de Liban comme le milieu naturel et non l’État du même nom. Julien Aliquot souhaitait montrer que les cultes du Proche-Orient n’étaient pas aussi conservateurs que ce qui a pu être écrit précédemment. En effet, il explique que leur hellénisation et leur romanisation n’ont pas été une simple adaptation formelle, mais bien une réinterprétation et une transformation de ces cultes.

          L’introduction de cette synthèse est l’occasion de présenter un résumé de la géographie du Liban hellénistique et romain. Ensuite, les sources disponibles sont exposées. Puis, vient un rappel historiographique concernant l’exploration de la région traitée et les études du monde religieux libanais. Le livre est divisé en deux parties : le paysage sacré et les stratégies de la piété.

 

          Dans la première partie, sous l’intitulé Les origines barbares, l’auteur commence son étude en s’intéressant à la mythologie attachée aux monts Liban et Anti-Liban, domaine des dieux, dans le Proche-Orient ancien, notamment aux époques d’Ougarit, des Babyloniens et des Phéniciens. Sur la base de la vision du divin de Philon de Byblos, J. Aliquot développe la légende des géants et son évolution de la mythologie païenne à la tradition chrétienne, puis dans la littérature arabe et syriaque de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge.

          Il poursuit ensuite avec la présentation de l’Arabie libanaise, c’est-à-dire les groupes arabes et assimilés qui occupent les montagnes du Liban. Il remet en cause la méthode de L. Marfoe dans son ouvrage Settlement history of the Biqaa up to the iron age (1998). Celui-ci se basait sur la mobilité et l’altitude à laquelle vivaient les peuples pour expliquer le manque de valorisation du sol et le faible peuplement. J. Aliquot estime qu’il faut être plus nuancé, car des peuples humains sédentaires habitaient la montagne à l’époque hellénistique. Il examine ainsi la question des Ituréens à travers l’analyse de leur ethnie, de leurs agglomérations et de leurs dynastes. Il souligne les rapprochements qui peuvent être faits entre ces derniers et les dynastes hellénistiques.

          Le deuxième chapitre est consacré à la domestication du Liban, à partir de la création de la province romaine de Syrie par Pompée. En effet, ce nouveau statut entraîne une certaine réorganisation des territoires, surtout après l’époque des princes-clients, et une urbanisation des espaces sacrés. Le cas de Baalbek, où le pouvoir impérial est directement intervenu dans le financement des travaux suite au lotissement de colons de Béryte dans la région, et les exemples d’Arca, centre ituréen, et de Panéas, possession des Hérodiens, favorisés suite au loyalisme des princes-clients envers les Romains, sont détaillés.

          L’annexion des royaumes des princes-clients s’est faite progressivement au cours du Ier s. de n. ère. Rome décida alors d’administrer directement ces territoires, au lieu de laisser sous le contrôle d’un de ces princes, notamment les Hérodiens, les opérations de maintien de l’ordre ou le règlement de conflits villageois en rapport avec la gestion des sanctuaires, par exemple.

          Concernant la marque de Rome dans la montagne libanaise, l’épigraphie est un outil indispensable pour l’étude de la délimitation des domaines impériaux de la forêt libanaise, mais aussi pour la connaissance des frontières des cités et du bornage des sites cultuels. Les informations de datation fournies par les inscriptions peuvent, en général, être utilisées à cette fin, car ce n’est pas partout la même ère qui est prise en compte, comme l’explique l’auteur. Les exceptions notables concernant cet emploi des ères comme délimitation des frontières se rencontrent quand les débuts de deux d’entre elles sont trop proches pour être distingués avec certitude ou quand deux cités voisines emploient le même système de datation, par exemple l’ère séleucide ou l’ère d’Actium.

          Le partage des eaux (eaux de la cité, sur la base de l’exemple de Byblos et de l’Adonis, et eaux sauvages, illustrées par l’Oronte et le Litas) est ensuite abordé sous l’aspect de la mythologie liée aux fleuves datant de l’époque des princes-clients et de la période romaine. Cette réinterprétation de la mythologie régionale à cette époque de domestication du Liban permet à l’image de barbarie, associée à la région, de s’estomper.

          Le troisième chapitre de la première partie, intitulé Villages et sanctuaires, est d’avantage urbanistique et architectural. En effet, il explicite le contenu du catalogue terminant l’ouvrage et consacré aux lieux de cultes romains du Liban. J. Aliquot a remarqué que la densité des lieux de culte du Liban était plus élevée que dans la Palmyrène et l’Antiochène. Il a aussi constaté que les sanctuaires romains du Liban étaient situés principalement à proximité des zones qui étaient susceptibles d’être mises en culture. De plus, il a mis en lumière une certaine inégalité du nombre de sanctuaires entre le nord et le sud du Liban. Le manque de prospection archéologique dans la partie sud du Liban pourrait être une des explications de ce phénomène, mais il mentionne aussi le fait que le milieu naturel est parfois moins adapté sur les plans géologique et hydrographique, comme un autre élément de réponse pour expliquer ce déséquilibre observé. Le bornage des sanctuaires, dont les plans pouvaient être variés, est aussi abordé dans ce chapitre.

          La spécificité du sanctuaire libanais est détaillée. Le mégalithisme et les sanctuaires rupestres sont des particularités architecturales de la région. L’autel, élément indispensable du sanctuaire, utilisé dans le cadre de rites communautaires, n’a pas toujours pu être retrouvé dans tous les lieux de cultes, mais l’agencement de l’espace laisse deviner la place qu’il devait occuper. Sur la base des exemples conservés, l’auteur a cependant pu déterminer que ces autels étaient généralement très hauts.

          Du point de vue des temples, leur aspect relèverait d’un compromis entre le style romain dominant et les écarts locaux par rapport à cette norme. Le respect des traditions régionales transparaît avec la présence de l’adyton, qui représente un élément essentiel des temples romains du Liban. Cet adyton est une construction à colonnes, s’élevant sur un podium, avec un fronton, une sorte d’édifice dans l’édifice. Il est donc différent de l’adyton grec, par exemple.

          En ce qui concerne les sanctuaires villageois, ils peuvent être divisés en deux groupes : les anciens (avant la fin du Ier s. ap. J.-C.) et les récents (entre le début du IIe s. et le IVe s. ap. J.-C.). Ce sont l’épigraphie et les critères architecturaux qui permettent de les distinguer. Les hauts-lieux sont distingués des sanctuaires villageois, car ces derniers sont installés à proximité immédiate des habitats, contrairement aux premiers. C’est cette proximité qui permet une complémentarité entre les communautés villageoises et les sanctuaires. Ces liens entre villages et sanctuaires sont abordés. Ensuite sont traités le temps des derniers païens et la période de transition entre les cultes païens et la foi chrétienne. J. Aliquot fait notamment le point sur la question des destructions et des réoccupations de sanctuaires païens par les chrétiens.

 

          La deuxième partie de l’ouvrage (les stratégies de la piété) commence avec le quatrième chapitre consacré à la tradition des ancêtres. À cette occasion, l’analyse des théonymes est abordée. Celle-ci semble témoigner que le panthéon oriental se maintient au Liban. La piété des dieux transparaît dans l’épigraphie, à travers l’association d’une divinité aux fidèles lors de l’offrande d’une dédicace à un autre dieu.

          La question du dieu suprême, qui domine le panthéon, est aussi étudiée. Suite à l’assimilation successive pratiquée par les Orientaux, les Grecs et les Romains, les grands dieux sont généralement assimilés à Zeus ou Jupiter sans distinction de leurs caractéristiques particulières. Cependant, sous cette uniformisation apparente, les particularismes locaux n’ont pas totalement disparu.

          Un développement est ensuite consacré aux dyades et messagers. Atargatis et les Dames du Liban y sont étudiées, ainsi que les messagers, les anges qui accompagnaient les divinités majeures du panthéon phénicien depuis l’époque perse.

          Le chapitre cinq, portant sur l’hellénisme en héritage, est divisé en trois parties : la filière phénicienne (dans laquelle sont abordés les dieux guérisseurs, le dieu El assimilé à Cronos, ainsi que Leucothéa, Mélicerte et la lignée cadméenne), les ægyptiaca et isiaca de Phénicie et du Liban (avec un développement consacré à l’éventuelle origine égyptienne du culte héliopolitain) et les dieux des Arabes (les cultes des Ménnaïdes, les dieux en armes, où le cas d’Allat/Athéna est particulièrement abordé, et le dieu abstinent face à Bacchus, dont la dimension chtonienne est davantage mise en valeur que sa jeunesse et son triomphe). L’auteur conclut sur le fait que la spécificité des cultes pratiqués par les Arabes reste difficile à cerner.

          Le dernier chapitre de cette seconde partie est consacré à la voie romaine et à la romanisation des cultes locaux. Les premiers témoignages de la dévotion aux empereurs, au Liban, datent du règne d’Auguste. Le premier temple dédié au culte impérial, dans cette région, est l’Augusteum de Panéas, qui fut fondé par le prince-client Hérode le Grand. Il fut réalisé pour remercier Auguste de l’attribution à Hérode des territoires confisqués au prince ituréen Zénodore. L’emplacement de ce temple est toujours inconnu. Les populations de la montagne libanaise, quant à elles, associent l’empereur à leurs propres divinités.

          Plusieurs pages sont consacrées à la particularité d’Héliopolis-Baalbek et à sa triade originale : Jupiter, Vénus et Mercure, qui a été élaborée par les colons de Béryte installés dans la Bekaa sans être fondée sur un schéma phénicien existant antérieurement. L’aspect oraculaire du Jupiter Héliopolitain est aussi abordé. Les autres divinités faisant l’objet d’un culte à Béryte sont traitées également.

 

          Une conclusion générale clôt la synthèse. Elle est suivie par le catalogue des cent vingt lieux de cultes du Liban qui ont été étudiés par J. Aliquot et qui ont été pris en compte dans cet ouvrage. Le catalogue est organisé selon une progression géographique d’ouest en est, c’est-à-dire le mont Liban, la Bekaa, l’Anti-Liban et le mont Hermon. Et à l’intérieur de chaque section, la progression va du nord au sud. En outre, les sites faisant l’objet d’une incertitude du point de vue de la nature des vestiges ou de leur localisation précise, sont distingués par l’emploi d’un astérisque. En effet, ces difficultés surviennent quand certains sanctuaires ne sont connus que par une description sommaire ou par des blocs remployés dans des structures plus récentes.

          Outre la mise à jour des informations concernant les sanctuaires déjà publiés, notamment dans D. M. Krencker, W. Zschietschann, Römische Tempel in Syrien, nach Aufnahmen und Untersuchungen von Mitgliedern des deutschen Baalbekexpedition 1901-1904, Berlin, Leipzig, 1938, ce catalogue présente aussi des sanctuaires encore inédits. Il est donc d’un intérêt majeur pour l’étude de la religion romaine au Liban.

          Les références bibliographiques, épigraphiques et/ou littéraires sont mentionnées pour chaque site. L’auteur indique aussi s’il a revu ou non les sites, sans que l’on sache si certains critères ont ou non présidé au choix des sites qui ont été revus. Pourquoi, par exemple, le site d’Hermel (n° 44), dont « le village conserve les vestiges d’un temple romain sur podium », n’a-t-il pas fait l’objet d’une nouvelle visite, alors qu’une seule référence le mentionne dans la littérature existante (Nordiguian, Temples de l’époque romaine au Liban, 2005) ? Cela aurait peut-être  permis de faire une description plus détaillée des vestiges.

          Quand la révision de certains textes épigraphiques semble nécessaire, elle est faite. Néanmoins, dans le cas d’une inscription mentionnée comme inédite (Qafa el-Qseir, n° 78, p. 320), aucune information n’est communiquée la concernant (texte, lieu de conservation, etc.), ce qui aurait pu permettre au lecteur de la retrouver à l’avenir.

          En ce qui concerne les illustrations, elles sont abondantes et disposées dans le corps du texte. De nombreuses photographies permettent de se rendre compte de l’état de conservation de certains sanctuaires. Plusieurs cartes sont aussi mises à la disposition du lecteur, surtout au début de l’ouvrage, pour lui permettre de se situer dans la géographie libanaise. Une bibliographie très complète, des index (littéraire, épigraphique et général), une table des illustrations, ainsi que la traduction arabe de l’introduction et de la table des matières terminent l’ouvrage.