AA.VV.: Tony Garnier, la Cité industrielle et l’Europe, 320 pages, 19,5 x 23 cm, ISBN 978-2-912533-18-0, prix : 24€
(CAUE du Rhône, Lyon 2009)
 
Compte rendu par Elpida Chairi, Ecole française d’Athènes
(Elpida.Chairi@efa.gr)

 
Nombre de mots : 2530 mots
Publié en ligne le 2011-02-01
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1076
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          À l’occasion du soixantième anniversaire de la mort de Tony Garnier, un colloque international a été organisé par le Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement du Rhône les 28 et 29 novembre 2008. Le principal objectif fut d’éclaircir davantage les conditions de la conception de la Cité industrielle, reconsidérer le rapport entre l’idéal et le fonctionnel, ainsi que l’influence de la pensée urbaine de l’architecte, dont l’œuvre reste jusqu’à nos jours mal connue  dans le monde entier. Les actes ont été publiés un an plus tard, délai bien court pour un ouvrage dont la qualité est évidente aussi bien au niveau du contenu que sur le plan esthétique.

 

          La participation à ce colloque de savants ayant fait preuve de leur profonde connaissance de l’architecture du XXe siècle – et plus spécialement de Garnier – mais aussi des conditions locales et internationales face auxquelles son œuvre s’est développée, paraît suffisante pour en garantir le succès. L’étude de la Cité industrielle laisse encore des questions sans réponse : la naissance de l’urbanisme européen aussi bien que celle des villes nouvelles, la façon dont les idées de l’architecte ont imprégné la réflexion de ses contemporains dans l’entre-deux-guerres dans l’espace européen, tout comme l’influence parfois imperceptible de ses œuvres et des matériaux utilisés suscitent encore l’intérêt et le besoin de pousser la recherche plus loin. Il semble par ailleurs important de découvrir pourquoi, malgré le nouvel esprit qu’il exprime, cet architecte, qui est devenu l’architecte quasi-unique de Lyon, sa propre ville, n’ait pu créer d’œuvres de valeur comparable ailleurs.

 

          En ce qui concerne l’organisation de l’ouvrage, notons que le sommaire apparaît tout au début, bien clairement, ce qui permet immédiatement au lecteur de connaître le contenu. Les sujets ont été regroupés, suivant une logique évidente, autour des deux pôles du colloque : la genèse de la Cité industrielle d’une part, Tony Garnier et l’Europe d’autre part. Des sujets différents, relatifs à des réalisations significatives de l’architecte, à son influence et à son matériau préféré, le béton armé, font partie d’une troisième unité, l’« actualité de la recherche ». Le tout est bien délimité entre une partie d’initiation (avant-propos, préface) et un sujet annonçant l’un des points essentiels de recherche, celui de la postérité discutable de l’architecte ainsi qu’une partie finale, comprenant la conclusion et une présentation des points qui restent à éclaircir à l’avenir. De brefs résumés en français et en anglais apparaissent ensuite, suivis des biographies des auteurs et de deux index très utiles des noms de personnes et de lieux. L’illustration est abondante et de bonne qualité en général. Nous aurions préféré que les notes apparaissent en bas de page au lieu d’être placées à la fin de chaque article.

 

La postérité incertaine de Tony Garnier (Philippe Dufieux)

          Malgré la contribution incontestable de Tony Garnier dans le Mouvement moderne de l’urbanisme, son rôle de précurseur en architecture est, selon l’auteur, souvent sous-estimé. À Lyon, certaines de ses œuvres principales seront même menacées de démolition, même s’il fut reconnu qu’elles font partie du patrimoine de la ville.

 

Entre autres énigmes de la Cité industrielle (Jean-Michel Leniaud)

          L’auteur reconnaît que l’œuvre ainsi que les conditions de sa création restent mal connues et suppose qu’elle serait liée à une nouvelle politique foncière au sujet de laquelle nous ne disposons pas de détails. Il est toujours difficile d’en définir les étapes de la création, notamment interpréter l’esprit pacifiste de son auteur, car c’est en cette première décennie du XXe siècle que les idées évoluent rapidement à l’approche de la guerre. Il note l’apparition de nouveaux principes : toit-terrasse, manque d’ornement, ainsi que l’influence de la Cité industrielle sur les premiers projets de Le Corbusier.

 

Du génie militaire à l’art urbain (Xavier Malverti et Aleth Picard)

          Prenant comme point de départ les travaux des ingénieurs du Génie en Algérie, les auteurs étudient la continuité entre cette grande entreprise urbaine et les expériences de l’urbanisme fonctionnel du Mouvement moderne. Le dessin exact de Tony Garnier devient un manifeste dessiné qui vient remplacer le long discours de persuasion des ingénieurs du Génie. Même si l’on y observe une évolution, il est étonnant de remarquer que les travaux en Algérie, répondant à des besoins réels et sans souci d’innovation évident, restent pratiquement inconnus en métropole et que Garnier semble plus influencé par la transformation fondamentale des rapports sociaux produite par le communisme.

 

De Ildefonso Cerdà à Tony Garnier, pionniers dans l’urbanisme européen (Laurent Coudroy de Lille)

          Dans un effort de persuader ceux qui hésitent encore à attribuer la qualité de pionnier à Tony Garnier, l’auteur rapproche Cerdà et Garnier, Barcelone et Lyon. Malgré les différences dans leur situation sociale, leur carrière et leurs choix, leur réflexion sur le devenir urbain semble mériter la postérité. Cerdà annonce l’industrialisation européenne ainsi que ce qu’elle représentera pour l’humanité dans l’avenir, tandis que Garnier, cinquante ans plus tard, en fait déjà un bilan. La ville cesse de constituer pour eux un simple contexte ; elle devient la matière d’un travail de diagnostic et de projet.

 

De la Cité industrielle à la ville territoire. Mutations spatiales dans le territoire post-fordiste du sud de l’Europe (Antonio Font Arellano)

          L’auteur se propose d’analyser le passage de la ville-usine et de l’économie productive à la ville-territoire et à l’économie de la finance, à travers les transformations territoriales dans les villes du sud de l’Europe. Reconnaissant que le processus assez récent d’explosion des villes en constitue l’origine, il y distingue la dispersion territoriale et la restructuration interne et essaie de montrer les éléments qui les relient.

 

La Cité industrielle de Tony Garnier et la planification des villes industrielles en Angleterre (Stefan Muthesius)

          L’effort de Garnier de concilier l’urbs et l’industrie, avec toutes les ambiguïtés que cela entraîne, reste, selon l’auteur, un rêve utopique pour l’Angleterre, où l’organisation du territoire industriel, comportant logements et équipements, a été menée par la libre entreprise et le capitalisme. Ce n’est que vers 1900 que le Garden city Mouvement trace, suivant les principes de Howard, les premiers axes de la planification industrielle à la périphérie urbaine et cela semble avoir influencé la Cité industrielle de Garnier.

 

La restructuration du lotissement résidentiel autour de 1900 et le schéma communautaire de Frank Lloyd Wright (Neil Levine)

          Frank Lloyd Wright et Tony Garnier développent parallèlement des idées semblables en matière de lotissement résidentiel, de forme plutôt orthogonale s’insérant dans une grille.

          L’idée de la primauté de la communauté sur l’individu, tout en respectant l’échelle humaine, le modèle linéaire d’aménagement qui suit l’extension linéaire de la ville, constituent des principes qui, selon l’auteur, rapprochent, entre autres et de manière surprenante, les deux architectes au caractère et à la carrière si différents.

 

Entre utopie et publicité : complexité et ambiguïtés d’Une Cité industrielle (Pierre Vaisse)

          L’auteur considère qu’entre 1901 et 1917, Garnier a certainement dû réexaminer les idées qui se trouvent à la genèse de son projet de la Cité industrielle. Le passage de la ville conçue comme une composition architecturale à la ville répondant aux fonctions réelles n’a sans aucun doute pas constitué une étape facile à réaliser, comme le montrent de nombreux témoignages. Inspiré aussi bien de romans contemporains que de la nécessité de traduire les nouveaux besoins des citadins, l’architecte crée un ouvrage qui est loin de tout traité spécialisé comme nous l’entendons actuellement, et qui reste plutôt proche de l’utopie et du désir rêvé de bonheur.

 

Ville nouvelle pour un pays neuf. Arvida ou la Cité industrielle en Amérique (Lucie Morisset)

          Si la Cité industrielle constitue une utopie, Arvida, son équivalent américain, a été réalisée selon de semblables principes. Construite sur un sol jamais bâti, elle comprend toutes les caractéristiques indispensables pour être classée « ville totale », étant dédiée au fonctionnement efficace d’une industrie métallurgique tout en gardant son profil de métropole.

 

Les « espaces » de Tony Garnier dans la tradition moderne italienne (Paola Di Biagi)

          Les travaux de Garnier rencontrent plus d’échos à Turin, non seulement au niveau des bâtiments mais aussi des réflexions sur l’urbanisme contemporain. Suivant l’avis de l’auteur, ils ont contribué à l’émancipation de la culture italienne et à la formation de son caractère « international ». La Cité industrielle aurait ainsi servi de manifeste pour la reconstruction italienne, notamment en ce qui concerne la détermination de l’espace public.

 

De la Cité industrielle à la Ville de l’harmonie. Projets et réalisations dans l’Italie de l’entre-deux-guerres (Alessandra Marin)

          Pendant les années 1930 douze villes nouvelles ont été fondées en territoire italien, destinées à devenir des centres administratifs ou industriels. L’État « constructeur » tente de contrôler la croissance des grands centres, dans le but de réorganiser le rapport entre les villes, le territoire et les activités de production, avec l’appui de certaines grandes industries du pays.

 

La maison pompéienne, Tony Garnier et la culture architecturale italienne (Massimiliano Savorra)

          Les fouilles ont permis une étude plus approfondie et plus complète des  maisons pompéiennes, réunissant à la fois les données architecturales, urbanistiques et décoratives qui les concernent. Parmi les nombreux architectes français et italiens  qui en tirèrent des leçons et en furent inspirés, T. Garnier n’a pas hésité à en faire des modèles pour sa Cité industrielle aussi bien que pour des projets de villas, essayant de « rendre actuelle l’Antiquité ».

 

Tony Garnier : une référence de la modernité dans l’entre-deux-guerres en Tchécoslovaquie ? (Alena Kubova)

           Les urbanistes de l’avant-garde tchèque, dont notamment K. Teige,  présentent des points communs avec T. Garnier, se basant sur les exploits de la modernité, la flexibilité de l’espace, la fluidité du fonctionnement, les éléments standardisés et l’économie de matériaux. Ces éléments constituent en même temps la stratégie de l’industriel Bata, qui commande la construction de la ville de Zlin, considérée comme un « phénomène lumineux » par Le Corbusier.

 

Les voyages d’étude dans l’élaboration du parti architectural des édifices hospitaliers : Grange-Blanche dans le concert européen (Pierre-Louis Laget)

          L’auteur explique de manière bien détaillée les raisons scientifiques aussi bien que pratiques de la réalisation de ces voyages suivant l’ordre historique en tenant compte, chaque fois, du rôle éminent en la matière de chaque pays-destination. Reconnaissant que les missions étaient réservées surtout aux médecins, invités même à juger les projets d’architecture des hôpitaux à construire, il consacre la dernière partie de ce long article au voyage que des notables lyonnais, accompagnés de Tony Garnier ont effectué en Allemagne, au Danemark et à Paris en 1909, afin de procéder à l’étude du projet de l’hôpital à Grange-Blanche.

 

La cité des sports à Lyon : fleuron architectural et symbole politique (1910-1931) (Élisabeth Lê-Germain)

          L’édifice, construit entre 1913 et 1930, classé monument historique et comptant parmi les premiers stades de France, aurait, selon l’auteur, un caractère symbolique. Inséré dans la cité des sports de La Mouche, il réunit les traits principaux du Mouvement Moderne, notamment celui de l’utilisation du béton armé. L’auteur présente la chronique détaillée de l’aventure du projet dans son contexte budgétaire, tout en mettant l’accent sur son rôle social et les enjeux politiques, sportifs et architecturaux qu’il représente.

L’Hôtel de ville de Boulogne-Billancourt, modèle de l’architecture administrative des années Trente (Marie-Hélène Chazelle)

          Le seul édifice majeur de Garnier hors de Lyon constitue une référence en matière d’architecture administrative. Avec ses façades simples mais imposantes, l’accolement de deux bâtiments aux fonctions distinctes et la différenciation des matériaux suivant ces fonctions, l’hôtel de ville interprète, selon l’auteur, à la fois le goût pour l’architecture antique de son créateur et l’esprit de la Cité industrielle.

 

De la Cité industrielle aux cités-jardins de la région parisienne, la discrète influence de Tony Garnier (Benoît Pouvreau)

          Le passage de la ville circulaire à la cité-jardin, effectué au début du XXe siècle, reflète, selon l’auteur, l’influence des idées de Tony Garnier. Cela devient plus clair vers 1925, où la conception moderniste se concrétise davantage et l’architecte marque sa présence à Paris par l’exposition de ses dessins et par la construction du pavillon de Lyon-Saint-Étienne pour l’Exposition nationale des Arts décoratifs. Sa conception des logements se trouve tant à l’origine du logement populaire et social qui évoluera ensuite, que des principes de la Cité industrielle qui seront repris plus tard pour réaliser la cité ouvrière.

La Cité industrielle et le béton de Tony Garnier (Christian Marcot)

          L’auteur traduit l’attitude de Garnier à l’arrivée du XXe siècle : sa réflexion sur l’avenir se lit à travers le projet de la Cité industrielle, où il propose des solutions pour le logement et l’urbanisme, en tenant compte notamment de la durabilité des matériaux. Il associe l’industrie et le béton armé pour la ville de l’avenir, choix qui se généralise ensuite avec les architectes modernistes, pour entraîner des critiques bien ultérieurement.

Tony Garnier et Henri Focillon. Rencontre dans un jardin clos (Gérard Bruyère)           

          L’auteur vient mettre en doute l’admiration que l’architecte, tout comme l’historien d’art, auraient éprouvé pour l’Antiquité lors de leur séjour à Rome, contrairement à ce que prétendent les analyses de l’œuvre de chacun d’eux. Il commente une partie de leur correspondance, où il est question de leur collaboration en vue d’aménagements muséographiques ainsi que des idées novatrices qu’ils partageaient. Cette longue communication intéressante s’appuie sur divers types de documents, même photographiques, fournissant des informations parfois inattendues sur la personnalité de chacun des principaux personnages de l’histoire. 

 

          Même si à l’issue de ce colloque certains points essentiels n’ont encore pas été éclairés, il est important de noter que l’avancement de la discussion a été d’un profit considérable pour nos connaissances sur l’architecture moderne.

 

Sommaire

 

Yves Belmont, Avant-propos, p. 7

Catherine Grandin-Maurin, Préface, p. 9

Philippe Dufieux, La postérité incertaine de Tony Garnier, p. 15

 

La genèse de la Cité industrielle

 

Jean-Michel Leniaud, Entre autres énigmes de la Cité industrielle, p. 25

Xavier Malverti et Aleth Picard, Du génie militaire à l’art urbain, p. 33

Laurent Coudroy de Lille, De Ildefonso Cerdà à Tony Garnier, pionniers dans l’urbanisme européen, p. 47

Antonio Font Arellano, De la Cité industrielle à la ville territoire. Mutations spatiales dans le territoire post-fordiste du sud de l’Europe, p. 61

Stefan Muthesius, La Cité industrielle de Tony Garnier et la planification des villes industrielles en Angleterre, p. 71

Neil Levine, La restructuration du lotissement résidentiel autour de 1900 et le schéma communautaire de Frank Lloyd Wright, p. 79

Pierre Vaisse, Entre utopie et publicité : complexité et ambiguïtés d’Une Cité industrielle, p. 91

Lucie K. Morisset, Ville nouvelle pour un pays neuf. Arvida ou la Cité industrielle en Amérique, p. 105

 

Tony Garnier et l’Europe

 

Paola Di Biagi, Les « espaces » de Tony Garnier dans la tradition moderne italienne, p. 131

Alessandra Marin, De la Cité industrielle à la Ville de l’harmonie. Projets et réalisations dans l’Italie de l’entre-deux-guerres, p. 141

Massimiliano Savorra, La maison pompéienne, Tony Garnier et la culture architecturale italienne, p. 151

Alena Kubova, Tony Garnier : une référence de la modernité dans l’entre-deux-guerres en Tchécoslovaquie ?, p. 167

Pierre-Louis Laget, Les voyages d’étude dans l’élaboration du parti architectural des édifices hospitaliers : Grange-Blanche dans le concert européen, p. 177

 

Actualité de la recherche

 

Élisabeth Lê-Germain, La cité des sports à Lyon : fleuron architectural et symbole politique (1910-1931), p. 203

Marie-Hélène Chazelle, L’Hôtel de ville de Boulogne-Billancourt, modèle de l’architecture administrative des années Trente, p. 215

Benoît Pouvreau, De la Cité industrielle aux cités-jardins de la région parisienne, la discrète influence de Tony Garnier, p. 225

Christian Marcot, La Cité industrielle et le béton de Tony Garnier, p. 239

Gérard Bruyère, Tony Garnier et Henri Focillon. Rencontre dans un jardin clos, p.251

 

 

François Goven, Conclusion, p. 287

Jean-Michel Leniaud, Sans en finir avec Tony Garnier, p. 291

 

Résumés, p. 296

Abstracts, p. 301

Biographies des auteurs, p. 306

Index des noms des personnes, p. 311

Index des noms de lieux, p. 315