Van Andringa, William: Quotidien des dieux et des hommes : la vie religieuse dans les cités du Vésuve à l’époque romaine, Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome 337
404 p., ill. n/b et coul. ISBN: 978-2-7283-0843-9. Prix: € 87,00
(École française de Rome, Rome 2009)
 
Compte rendu par Yves Roman, Université Lyon II
(yvesroman@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1716 mots
Publié en ligne le 2012-06-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1088
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          L’éruption du Vésuve constitua un immense malheur pour les populations concernées, prises dans un piège dont elles ne purent se sortir. Beaucoup y laissèrent la vie, à l’instar du préfet de la flotte de Misène, Pline l’Ancien. Quant à l’historien et à l’archéologue, à la différence des courtisans du Roi des deux Siciles et de bien d’autres, qui, depuis le XVIIIe siècle, se préoccupèrent avant tout, d’une manière hélas pas toujours vaine, de récupérer de beaux objets, lesquels n’étaient pas nécessairement enfouis sous des mètres de lave (cas de Pompéi, non d’Herculanum), ils n’ont jamais oublié cet épouvantable drame. Mais, le devoir de mémoire fait, ils ont tenté d’exploiter l’exceptionnelle richesse documentaire qui leur était offerte, Pompéi et les cités du Vésuve représentant le cas le plus rare en archéologie, un milieu clos, tellement clos que les restes de la dernière campagne électorale étaient encore visibles sur les murs de la ville. Il y avait là de quoi attirer un spécialiste de la religion romaine dans les provinces gauloises, trouvant dans ces lieux ce qui lui manquait ailleurs et qui permettait « une étude globale sur l’organisation du sacré dans une ville romaine », car « nulle part la proximité des dieux et des hommes n’est aussi palpable, prégnante ». En effet, la rencontre avec le divin est ici favorisée par une autre situation que l’état de la ville de Pompéi permet d’appréhender facilement : les dieux du polythéisme étaient non seulement des patrons bienveillants, mais ils étaient très largement « installés dans la cité ». Et ceci, qu’il s’agisse des monuments publics - incluant des temples - ou d’éléments beaucoup plus privés - comme les laraires, normalement présents dans toutes les maisons, telles que celle dite « du Faune » où, dans la cuisine, une niche monumentale accueillait les dieux de la famille et de la maison, les Lares. Les locaux commerciaux n’échappaient pas non plus aux regards divins, ce que l’on peut encore souligner grâce à des fresques dédiées à des dieux divers, ou, de manière plus spécifique, par exemple à Vesta, la déesse des boulangers, que ceux-ci associaient souvent aux Lares. Et, particularité de Pompéi, il faut compter ici avec les traces « divines » visibles à travers les peintures, le mobilier, les graffiti, les vestiges sacrificiels. C’est d’un tel constat, largement polymorphe, de cette situation exceptionnellement privilégiée, qu’est née la présente étude.

 

          Cela dit, il faut préciser l’angle de réflexion de W. Van Andringa qui ne se limite pas à l’analyse des réalités strictement religieuses. Car l’examen des cultes publics renvoie inexorablement à l’organisation de la vie publique et du pouvoir au sein de la cité. Et ici, comme dans les autres cités de l’Antiquité, le contrôle de la vie de la cité est entièrement exercé par les élites, s’accompagnant d’un élément qui n’est pas un détail : Pompéi se présente en effet comme une ville double, en raison de la création d’une colonie romaine en 80 av. J.-C. assortie de l’arrivée de deux mille colons avec leur famille… qui trouvèrent un paysage religieux déjà en place, certaines divinités étant alors appelées à migrer (cas de Jupiter par exemple) ou à changer d’identité (cas de la Vénus de Porta Marina). De la même manière, ne serait-ce que parce qu’il était confronté à l’existence de cinq cents laraires, et de bien d’autres éléments comme des temples, W. Van Andringa ne pouvait pas ne pas se préoccuper de l’urbanisme, avec ce supplément ici offert que constitue le carrefour, cet autre lieu de culte. Car, dans le monde romain, le carrefour a joué un rôle exceptionnel, où, une fois encore, le politique et le religieux se mêlaient de manière inextricable.

 

          Pour en finir avec les prolégomènes, il faut mentionner le déséquilibre de la documentation, qui favorise grandement Pompéi, une ville très largement fouillée, alors qu’on attend beaucoup des fouilles à venir sur le site du forum à Herculanum, l’agglomération de Stabies étant très mal connue, sauf à travers quelques plans du XVIIIsiècle, ce qui est fort maigre. Quant aux villas rurales, certes, elles ont été dégagées par des propriétaires privés, mais - il faut insister à la suite de W. Van Andringa - véritablement « dépecées de leurs vestiges », ce qui n’est guère positif. De ce fait, elles ne sont pas vraiment susceptibles de fournir des informations substantielles.

 

          Très largement consacré à Pompéi, et très accessoirement à Herculanum et à Stabies, l’ouvrage de W. Van Andringa, s’ouvre par une première partie (La cité et ses dieux. Les cultes publics dans la colonie) que l’on peut définir comme un état des lieux et une description de ceux qui les hantaient : les dieux de Pompéi. La hiérarchie des fréquences ne manque pas de signification. Mais, avant d’y venir, il faut souligner que l’on a ici une idée très précise du polythéisme antique. Car, pour prendre un exemple, le temple d’Apollon abritait aussi des effigies de Diane (sa sœur), de Vénus (la divinité voisine), d’Hermaphrodite, de Mercure et de Maia (ces deux derniers cultes étant organisés par les autorités publiques). Et cette situation n’était pas unique, puisqu’elle se reproduisait dans le temple d’Isis et dans bien d’autres. Dans ces lieux, publics, on ne sera pas étonné de trouver des divinités en quelque sorte fonctionnelles. C’est ainsi que, très vraisemblablement, Mercure présidait au marché, Minerve protégeait les murailles, les Lares compitales pouvant compter sur une dizaine d’autels dans la rue de l’Abondance… Que l’organisation de leur culte relevât des institutions de la cité ou de ses subdivisions (uici), manifestement les « dieux vivaient en compagnie des hommes », et cela est encore vrai pour le dernier venu d’entre eux, l’empereur, même si nos informations à son sujet demeurent tout à fait lacunaires. Cela permet cependant de voir que sur les cinq temples qui prennent place sur le côté oriental du forum, trois au moins, fondés à l’époque augustéenne, ont un lien avec le culte impérial. Mais il y a mieux à dire, grâce à la documentation, puisque l’épigraphie atteste que le portique de la Concorde Auguste fut construit par un particulier sur un terrain privé. Le concept impérial de concorde se retrouve donc dans la cité du Vésuve, la Concorde Auguste garantissant, là comme ailleurs, le bon fonctionnement de l’ordre social et politique. Et n’y a-t-il pas mieux encore, puisque W. Van Andringa propose de reconnaître dans le sanctuaire dit « des Lares Publics » un espace consacré à la domus diuina ? Et, pour en finir sur ce point, ce n’est pas tout, puisqu’il faut conclure avec l’auteur qu’en deux générations, les Pompéiens construisirent au moins quatre sanctuaires dédiés au culte impérial. Il est donc parfaitement clair que c’était un honneur, pour un riche Pompéien, que de construire, à ses frais, un temple dédié à la divinité de son choix. Ce qui explique la présence de dix temples à l’intérieur de l’espace urbain, la charge des prêtres ayant, évidemment, un aspect social mais aussi politique, et la fonction étant remplie essentiellement par l’aristocratie locale.

 

          C’est donc dans ce paysage que s’insérait la fête, la fête religieuse, laquelle fait l’objet d’une deuxième partie (Honorer les dieux dans les temples et dans la ville. La cité en fête).  Avec W. Van Andringa, l’on peut, hélas, donner celle-ci comme moins bien documentée que l’environnement divin monumental à cause des spoliations immenses du passé, spoliations que l’on peut localiser, une fois encore, autour du forum et des théâtres, avec cette circonstance aggravante, l’imprécision en matière de localisation de certaines découvertes, notamment de statues, du XVIIIe et du début du XIXsiècle. Ce qui n’empêche pas d’avoir une large idée des processions et des spectacles, comme du lien entre les dieux et la nourriture, le truchement étant naturellement le marché, où l’on retrouvait Mercure, ce qui semble normal, et le culte impérial, ce qui étonne davantage. La contribution de W. Van Andringa enrichit ici la discussion sur la viande dans le monde romain, puisqu’il propose de voir dans le macellum un lieu destiné à la vente des viandes sacrifiées.

 

          Dans la dernière partie (Vivre avec les dieux. La religion au quotidien), la religion anime le quotidien et ce d’abord dans les maisons. Les laraires, nous l’avons vu, y sont partout à la place qui leur revient dans l’entrée de la maison, près de l’atrium, là où se déroulaient les principaux rituels de la vie de famille. Cela dit, rien n’était immuable, et voilà pourquoi, dans la Maison des Amours Dorés, on trouve un laraire, d’ailleurs monumental, sous le portique du péristyle. L’atrium y était trop étroit et mutilait toute représentation éventuelle. D’ailleurs, on pouvait même trouver un laraire dans le jardin, ce qui étonne, mais se rencontre cependant dans la Casa del Principe di Napoli. Mais les Lares pouvaient momentanément « voyager » dans la maison, vers la table (comme dans le Satiricon, 60 et suiv.) ou vers le péristyle, comme le montre, en ce même lieu, la niche permettant une libation, dans la maison de Trebius Valens. Mais il n’y avait pas que les banquets, il y avait également la fonction, protectrice, normale en quelque sorte des Lares qui recevaient pour cela l’hommage de la familia. Cet hommage pouvait, à titre exceptionnel évidemment, être rendu sous la présidence de la matrone, en l’absence du paterfamilias, si l’on suit l’hypothèse de W. Van Andringa à propos de la Maison de C. Iulius Philippus. Reste la vie économique, qui, elle aussi, se déroulait sous des regards divins. À notre grande surprise cependant, si nous rencontrons les divinités que nous pouvions attendre, par exemple Mercure pour le commerce ou Bacchus pour tout ce qui touchait à la vigne et au vin, il faut faire une place exceptionnelle à une grande divinité locale, Vénus, invoquée ici par les marchands de toiles ou les teinturiers, même si Minerve et sa chouette trouvèrent plusieurs chantres chez les foulons. Quant aux corporations, nous y retrouvons, adorées, les mêmes divinités auxquelles il faut ajouter Isis et Sabazios. Le lien avec la mort et les cérémonies qui l’accompagnaient pouvait, quant à lui, être illustré par cette réalité : « on mangeait… dans les nécropoles de Pompéi, lors des funérailles et lors des fêtes des morts ».

 

           En guise de conclusion, on relèvera que « l’autel du temple d’Isis fumait le matin de l’éruption… » et que W. Van Andringa a réalisé une enquête exceptionnelle dans un lieu d’exception. Mais l’histoire n’est-elle pas étymologiquement « une enquête » selon la définition d’Hérodote ?