Flécheux, Céline : L’Horizon. Des traités de perspectives au Land art, 17 x 21 cm, 318 p., ISBN : 978-2-7535-0837-8, 19 €

(Presses Universitaires de Rennes, Rennes 2009)
 
Compte rendu par Frédérique Villemur, École nationale supérieure d’architecture de Montpellier
(villemur.fr@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1178 mots
Publié en ligne le 2013-10-04
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1100
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          L’originalité de la recherche de Céline Flécheux tient en premier lieu au fait de s’être intéressée à ce qui a longtemps été délaissé par l’histoire de l’art, aussi bien que par les commentateurs de traités de peinture, à savoir la ligne d’horizon, alors même que le couple « point de vue / point de fuite » a emporté de loin le vif des discussions.

 

          Le sujet est riche et n’a été que peu traité, en dehors du travail incontournable de Michel Collot sur l’horizon dans la poésie et la littérature des XIXe et XXe siècles. Le livre de Céline Flécheux est la version remaniée de sa thèse de doctorat de philosophie menée sous la direction de Baldine Saint Girons à l’université de Paris X Nanterre. Ambitieux, l’ouvrage embrasse une longue durée, partant de la Renaissance jusqu’à nos jours, et ne se limite pas à la seule culture occidentale, puisqu’il ménage des excursions dans la culture chinoise. Relevant d’une démarche philosophique plus qu’historienne, ce en quoi l’on peut passer de l’histoire de l’art à une approche phénoménologique entre deux chapitres, il permet d’ouvrir la notion d’horizon à une analyse critique de la perception. Donc sans être strictement chronologique, l’ouvrage privilégie une argumentation qui reste philosophique alors même que l’auteur étudie des pratiques artistiques. L’intérêt principal de l’ouvrage réside, avec la rigueur qui l’accompagne, dans l’éclaircissement de la notion d’horizon au regard du perspecteur, du paysageur et du regardeur. L’horizon est en rapport avec l’étendue sensorielle, avec la spatialité comme avec la psyché. Céline Flécheux analyse tant l’horizon physique que mental qui se conditionnent réciproquement. Sans horizon point de perception de l’espace autour de soi, l’horizon nous donne la sensation d’être à l’espace : il nous contient comme nous le comprenons, même s’il est impossible, par définition, à cerner.

 

          On peut à grands traits distinguer les mutations décisives de l’horizon au cours de l’histoire : une Renaissance qui fait de l’horizon la ligne indissociable de la mise en place de la perspective, une seconde moitié du XVIIIe siècle qui passe de l’horizon rationnel et astronomique à l’horizon visuel et sensible, un XIXe siècle qui le fait régner en maître sur ses lointains, et un XXe siècle qui en utilise toute la force structurante dans son abstraction. Reste à savoir si, avec la philosophie, le concept d’horizon « remonte » (p. 15) de la même façon. C’est avec Husserl qu’il prend son importance, la phénoménologie le définit comme fond sur lequel apparaît toute figure, alors qu’en perspective il accueille les lignes fuyantes. Ouverture au paysage d’un côté, et de l’autre, clôture du plan dans la perspective. Nul doute cependant là dessus : ce sont les peintres qui ont d’abord donné corps aux signifiants de l’horizon et ce sont ensuite les philosophes qui s’en sont emparés pour remettre en question une vision ubiquitaire.

 

          Remarquons à ce titre que Céline Flécheux, en introduction, dévoile le moment heuristique qui a présidé à sa recherche : La Vague de Courbet (1869, Lyon, musée des beaux-arts), dont en menant la comparaison avec les photographies de Le Gray à l’horizon conciliateur entre ciel et mer, elle montre combien Courbet, lui, renvoie à un chaos archaïque.

 

          Céline Flécheux met en évidence trois rapports qui jouent comme articulations : entre « horizon et paysage » autour de l’immense, infini et sans borne, au XVIIIe siècle, des jardins à l’anglaise aux panoramas, pour le voir se redresser tel un fond au XXe siècle et devenir horizon négatif ne dissimulant plus le vide et l’illusion ; entre « horizon et représentation » depuis les représentations graphiques de la Renaissance qui délimitent un cadre et un champ visuel (au XVIe siècle, chez Alberti, Piero della Francesca, Dürer, Pèlerin Viator, Léonard de Vinci, Vignole, Vredeman de Vries, au XVIIe siècle, chez Abraham Bosse et Desargues surtout, au XIXe siècle, Turner, Courbet) jusqu’au Land art qui vise à le détruire, et à le laisser pointer comme promesse d’indéterminé ; enfin entre « horizon et philosophie », d’Aristote à Gadamer, en passant par Leibniz, Kant, Baumgarten, puis en privilégiant la coupure d’Husserl qui en fait l’outil précieux de la phénoménologie, et Heidegger qui condamne sommairement la notion, en délaissant l’horizon au profit de la contrée.

 

          L’ouvrage est ainsi divisé en trois parties qui croisent chacune les approches de l’histoire de l’art, de l’esthétique, et de la philosophie, partant, ainsi que le souligne Baldine Saint Girons en préface, que la notion d’horizon « est plus qu’une image et moins qu’un concept » (p. 9).

 

          La première partie « De la conception à la représentation de l’horizon », centrée sur Alberti, Brunelleschi et les traités de perspective de la Renaissance avec la mise en place du « point central » comme « point de vue », les rapports entre horizon et pouvoir dans l’émergence du paysage chez Lorenzetti et Piero della Francesca, enfin dans la pensée d’Husserl avec l’indétermination, vise la définition d’un horizon pacificateur et l’autonomie de l’espace.

 

          La deuxième partie intitulée « Horizon et concorde : un pouvoir discuté » traite de la critique du paradigme perspectif hérité de la Renaissance avec Serlio et Abraham Bosse, montrant la transition depuis la « ligne centrique » d’Alberti vers ce qui prend nom d’« horizon » au XVIIe siècle, et qui ouvre à l’infini, défait le plan pictural en l’ouvrant à une profondeur autre que géométrique. Triomphe de la représentation ainsi que Lucien Vinciguerra l’a depuis étudié en comparant les perspectives de la Renaissance et de l’âge classique[1], autonomie du tableau déjà bien relevée en son temps par Louis Marin. Des forces disjonctives travaillent désormais le champ du tableau, et repoussent l’horizon, faisant grandir un vide désormais caractéristique dans les tableaux de paysage. Enfin avec Courbet, Cézanne et El Lissitzky, l’engagement dans un horizon disjonctif aboutit à la destruction de la pyramide visuelle. Ce qui amène Céline Flécheux à penser les ambiguïtés d’un horizon chinois dans un trop court passage ; en revanche, Heidegger ou la délivrance de l’horizon est amplement développé (e ?).

 

          La troisième partie, consacrée aux « Expériences de l’horizon », traite du statut de l’horizon dans la perception, de l’horizon entropique dans le Land art chez Robert Smithson, et de la vision détrônée dans les paysages nocturnes. Comme dans la suspension de la pesanteur ou l’horizon vertical chez Barnett Newman sont visitées d’autres limites de la figuration, ouvrant à un ornement pictural.

 

          Le point fort du livre de Céline Flécheux ne consiste pas seulement à trouver dans l’analyse critique des traités de perspectives, l’ouvrage est également d’une grande clarté sur le versant de Husserl et d’Heidegger. On aurait aimé que la pensée d’Erwin Straus puisse être exploitée au sujet du paysage, de même pour le domaine chinois, les travaux de François Cheng et de François Jullien, ou encore que le Land art soit plus développé. Et que dire de l’horizon chez Duchamp dans le Grand Verre… La richesse de la notion d’horizon incite à poursuivre sur la voie qu’ouvre le livre de Céline Flécheux, désormais ouvrage de référence.

 



[1] Lucien Vinciguerra, Sur Piero della Francesca, Vinci et Dürer, Paris, PUF, 2007.