Camporeale, Giovannangelo - Firpo, Giulio (ed.): Arezzo nell’antichità. Formato 25×29; pp.VII-293 con numerose illustrazioni nel testo e XXVIII tavole a colori fuori testo; rilegato in tela/hardback; sovraccoperta in carta patinata stampata a colori; ISBN 978-88-7689-244-8. Euro 80,00
(Giorgio Bretschneider Editore, Roma 2009)
 
Compte rendu par Vincent Jolivet, CNRS
(vincent_jolivet@libero.it)

 
Nombre de mots : 2596 mots
Publié en ligne le 2010-09-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1104
Lien pour commander ce livre
 
 

     Située au cœur de l’Étrurie interne, entre Cortone (au sud-est) et Fiesole (au nord-ouest), Arretium est l’une des plus méconnues des grandes métropoles étrusques. Plus fameuse pour le cycle de fresques de l’histoire de la Vraie Croix peint par Piero della Francesca dans l’église de San Francesco, ou pour les écrits licencieux de son fils le plus célèbre, Pietro Aretino, la ville ne présente en effet ni la physionomie impressionnante de la plupart des grandes cités étrusques, ni le moindre monument, hormis quelques tronçons d’enceinte, qui soit antérieur à l’époque romaine. C’est pourtant l’une de celles où la recherche d’antiques s’est développée le plus intensément, notamment à la suite de la découverte spectaculaire des grandes statues en bronze de Minerve et de la Chimère, en 1541 et 1553. Celle-ci a ouvert la voie à plus de quatre siècles de fouilles anarchiques, hélas largement couronnées de succès, dont presque tous les auteurs du volume déplorent, chacun dans sa spécialité, les conséquences irréversibles pour l’étude du passé antique de la ville. De plus, la continuité d’occupation du site, depuis ses origines jusqu’à nos jours, complique considérablement la recherche non seulement sur son centre urbain, mais aussi sur ses abords antiques – l’aire « suburbana », « periurbana » ou « extraurbana », selon les auteurs -, aujourd’hui gagnés par la croissance de la ville moderne qui s’y est étendue jusqu’à une date récente de manière anarchique, et sans le suivi archéologique qu’eût requis le caractère exceptionnel de son patrimoine.

 

    Dans ces conditions, dresser un tableau homogène des différents aspects de l’histoire de la ville antique, ici opportunément envisagée sur la longue durée, relevait de l’exploit, qui aurait pu être celui d’un unique – autant qu’improbable - savant éclairé, aux compétences universelles. Le caractère discontinu des témoignages, ainsi que leur diversité extrême, légitimaient cependant le choix d’aborder cette histoire à partir de différents points de vue – au risque, comme c’est parfois le cas ici, de redites qui peuvent mettre en évidence des désaccords entre les différents auteurs du volume (en l’occurrence, près de trente chercheurs, tous italiens, à l’exception de Jean-Paul Morel). Admise la légitimé de ce choix, qui rapproche donc l’entreprise d’une publication de colloque, et puisque l’ouvrage s’adresse aussi bien aux chercheurs qu’à un public « de niveau culturel élevé » (p. vii), la difficulté majeure était celle de l’ordre de présentation de contributions qui ne s’insèrent pas dans un cadre préétabli, mais relèvent fondamentalement de choix individuels effectués par leurs auteurs respectifs. Celles-ci occupent de 2 à 27 pages, pour une moyenne d’une dizaine de pages, chacune étant complétée par une bibliographie spécifique ; elles abordent, séparément ou simultanément, les thèmes les plus divers : histoire politico-institutionnelle, artistique, économique, religieuse, urbanisme, archéologie, toponomastique, topographie historique, prosopographie (ibid., eo loco). Giovannangelo Camporeale et Giulio Firpo, les éditeurs du volume, les ont réparties en trois groupes de textes, qui occupent dans le volume une place très inégale : l’histoire des découvertes et des recherches sur Arezzo antique, de l’Antiquité au XIXe siècle (3 auteurs, p. 3-32) ; une série de contributions thématiques portant sur différents aspects de l’histoire et de l’archéologie du site, classées, dans la mesure du possible, par ordre chronologique, et qui forment le corps principal du livre (21 auteurs, p. 33-252) ; enfin, un groupe de textes relatifs aux recherches archéologiques récentes à l’intérieur du territoire de la province d’Arezzo, présentées par aires géographiques, et au musée « Gaio Cilnio Mecenate » d’Arezzo (5 auteurs, p. 255-277). L’ouvrage est complété de deux index, l’un des sources (p. 279), l’autre, nourri et très détaillé, des noms de personnes et de lieux (p. 281-293). Il comporte, outre les nombreuses illustrations en noir et blanc figurant dans le texte - photographies ou dessins au trait -, 28 planches, très aérées, de photographies ou de documents en couleurs ou en noir et blanc.

 

    Je présenterai ici ces différentes contributions - trop brièvement, inévitablement, pour leur rendre justice individuellement - selon un ordre sensiblement différent de celui adopté par ses éditeurs, mais qui me semble permettre de mieux cerner les thèmes traités en rapprochant des recherches qui s’éclairent mutuellement, mais qui sont ici parfois bizarrement séparées : origines du site étrusque ; histoire et topographie de la cité antique ; art et artisanat ; histoire des recherches.

 

    L’ouvrage aurait pu légitimement s’ouvrir avec les deux textes de Giuseppe Tanelli et Fabio Martini (p. 33-48) qui éclairent l’histoire géologique (depuis le Jurassique) et la préhistoire d’Arezzo et de sa région, en les replaçant opportunément dans celle de la péninsule italienne et, plus précisément, de la Toscane. Si les premières traces de présence humaine à Arezzo sont des bifaces de l’Acheuléen récent, le territoire de la future ville ne semble pas avoir été occupé de manière importante et stable avant la fin de l’Âge du Bronze – et même, comme on le découvrira dans la suite du volume (p. 61, 151), avant celle de l’Âge du Fer.

 

    Une douzaine de contributions traite, de manière plus ou moins générale, de thèmes relevant de l’histoire et de la topographie de la cité étrusque et romaine. La question encore obscure de l’origine de son nom latin (son nom étrusque est inconnu), traitée par Alberto Nocentini (p. 49-54), peut l’introduire pertinemment, et j’aurais fait figurer ensuite l’étude des textes anciens relatifs à la ville réunis par Giovannangelo Camporeale aux p. 3-6 : depuis Vitruve, dont le fantomatique « de latericiis... murus » est ici interprété, selon une approche traditionnelle, comme le mur d’enceinte de la cité, mais qui pourrait être plus simplement celui d’une construction publique (Cherici, p. 162-163), et jusqu’à Isidore de Séville qui, au VIIe siècle, avait encore conservé la mémoire des célèbres vases d’Arezzo. La contribution de Giovanni Uggeri (p. 227-236), si elle ne concerne en théorie que la viabilité romaine du territoire d’Arretium, présente l’intérêt de traiter implicitement des contours de ce territoire – pour lequel le volume ne propose malheureusement que quelques pistes éparses -, en restituant un réseau routier qui reprend en grande partie celui de l’époque étrusque, et qui rend bien compte de la position stratégique de la cité, soulignée ici par différents auteurs. Les synthèses nourries de Giovannangelo Camporeale (p. 55-82) et d’Armando Cherici (p. 151-168), qui embrassent toute l’histoire étrusque et romaine de la ville, la première de manière plus générale, la seconde plus directement en rapport avec son centre urbain, sont très étroitement complémentaires. Les premiers témoignages de la présence de sanctuaires et d’une implantation proto-urbaine remontent au VIIe siècle, mais ce n’est qu’à partir du début de l’époque archaïque que le dossier archéologique prend une véritable consistance, même si les murs en pierre de la cité ne semblent pas antérieurs au IVe, voire au IIIe siècle (p. 72, 156, 219). En dépit de l’absence de carrières ou de sites de production d’époque étrusque formellement localisés, il semble que la métallurgie ait été très tôt l’une des bases de l’économie arétine, comme en témoignent notamment, à partir de la fin du VIIe siècle, l’abondance de statues en bronze de toutes tailles retrouvées à Arezzo et dans ses environs et, pour une période plus tardive, en 205, la contribution en armes et outils agricoles apportée par les Arétins aux préparatifs de départ de la flotte de Scipion l’Africain – mais l’agriculture et l’élevage y jouaient également certainement un rôle de tout premier plan, comme en témoignent différents passages de Tite Live, relatifs au IIIe siècle. Faisant un large recours aux realia, ces textes jumeaux sont à rapprocher des contributions de Luciano Agostiniani sur l’ensemble du corpus des inscriptions étrusques, dont les plus anciennes remontent au milieu du VIe siècle (p. 135-141), de Giulio Firpo (inscription la plus ancienne du Casentino, du début du IIIe siècle, p. 83-86), et de Franca Maria Vanni sur l’hypothèse d’attribution du groupe des monnaies à la roue anépigraphes à un atelier monétaire arétin, actif au IIIe siècle (p. 143-149). C’est ensuite l’histoire de la ville à la fin de la République et au début de l’Empire qui est évoquée dans une série de contributions (p. 169-204), celles de Marta Sordi, disparue en 2009 à près de 85 ans mais qui témoigne, dans ce qui fut peut-être son dernier texte, d’une belle vitalité (rapports entre Rome et Arezzo au Ier siècle av. J.-C., à rapprocher notamment des considérations développées à cet égard par G. Camporeale et A. Cherici), de Giulio Firpo (sur le statut d’Arezzo à la fin de la République et sous l’Empire), de Marco Buonocore (sur l’organisation administrative de la ville et sur ses grandes familles) et de Pierfrancesco Porena (sur la figure emblématique de Mécène, fulgurant rayon vert qui traversa l’histoire étrusque à son crépuscule). Enfin, deux contributions (p. 237-252), celles de Pierluigi Licciardello et d’Alberto Fatucchi, traitent du thème de la christianisation du site. Tandis que le premier, à partir de l’ensemble des témoignages, suggère que celle-ci fut précoce - dès le Ier ou le IIe siècle ap. J.-C. -, le second se limite à analyser la documentation qui s’y rapporte directement, et notamment la plus ancienne, dont un fragment de texte daté du milieu du VIIe siècle ap. J.-C., mais relatif à une situation antérieure d’un siècle au moins.

 

    Le second grand thème traité dans ce volume est celui de l’art et de l’artisanat arétins, en particulier celui du bronze et de la coroplastique dont Stefano Bruni brosse ici (p. 87-104) un très riche tableau. Certains thèmes, inévitablement, ont été repris ailleurs dans le volume, comme le célèbre groupe du « laboureur » (p. 97), que l’auteur concorde à interpréter, avec G. Camporeale (p. 59) et A. Cherici (p. 159) comme un aristocrate engagé dans un labour rituel, ou celui, incontournable de la Chimère (p. 97), qui a déjà suscité une très abondante bibliographie, approfondi plus loin dans la contribution thématique exhaustive que lui consacre Adriano Maggiani (p. 113-125). Luigi Donati (p. 105-112), pour sa part, explore la piste des rapports entre Arezzo et Chiusi à partir de la sculpture sur pierre, de la céramique, de la coroplastique et des monnaies, des origines de la ville à l’époque républicaine. Mais la réputation d’Arezzo repose de longue date, et jusqu’à nos jours, sur la céramique qui y a été produite à la fin de la République et au début de l’Empire : Jean-Paul Morel donne ici une synthèse opportunément mise à jour consacrée à cette catégorie et à la question de son passage à la céramique à vernis rouge (p. 125-134 ; l’auteur opère, p. 125, une distinction un peu byzantine entre « céramique à vernis noir d’Arezzo », des IVe-IIe siècles, et « céramique arétine à vernis noir », du Ier siècle) ; cette dernière est traitée par Francesca Paola Porten Palange (p. 205-216), qui réserve dans son étude une place prépondérante aux vases à reliefs. Une note de Giusto Traina (p. 217-218), complémentaire de ce dernier texte, aborde ensuite la question de l’origine arménienne probable des potiers Tigranus et Bargathes. Enfin, Giandomenico De Tommaso (p. 219-227) propose un tableau d’ensemble de la statuaire sur pierre arétine à l’époque romaine.

 

    Nos connaissances de l’histoire et de l’archéologie d’Arezzo antique se sont formées progressivement au fil de cinq siècles de recherches sur lesquels ce volume rassemble de nombreuses informations, présentées ici par Giovannangelo Camporeale, Cristiana Cagianelli et Sara Faralli (p. 6-32), pour toute la période comprise entre le Moyen-Âge et le XIXe siècle. Ce n’est qu’à la fin de la Renaissance que naquit véritablement l’intérêt pour les antiquités de la ville, lorsque les premières découvertes spectaculaires, effectuées autour du milieu du XVIe siècle, frappèrent l’élite florentine au point que Cosme Ier de Médicis s’improvisa lui-même restaurateur de métaux, sous le contrôle vigilant de Benvenuto Cellini (p. 9, 113). « Antiquaires » et collectionneurs se passionnèrent alors pour les inscriptions, les bronzes, les statues ou les mosaïques mis au jour, mais il fallut attendre le début du siècle suivant pour que Cosme II invite l’érudit écossais Thomas Dempster à composer la première monographie consacrée à l’Étrurie, les De Etruria regali libri VII ; demeuré inédit jusqu’en 1723, cet ouvrage réserve une place significative aux antiquités d’Arezzo, dont les inscriptions furent les premières à faire l’objet de monographies spécifiques, fussent-elles parfois opportunément inventées à cette fin (Curzio Inghirami, p. 11). Le milieu du XVIIIe s. est dominé par la personnalité du Florentin Anton Francesco Gori, qui est notamment l’auteur d’un impressionnant corpus d’inscriptions étrusques. Mais c’est au XIXe siècle que les initiatives individuelles commencent à s’organiser à Arezzo dans un cadre mieux structuré, avec la création du musée archéologique et d’histoire naturelle de la ville (en 1823 ; voir la contribution de S. Vilucchi, infra), et à la faveur de nombreux travaux qui affectèrent alors le centre urbain, suivis avec passion par Gian Francesco Gamurrini dont les riches archives ont innervé une bonne partie des textes publiés dans ce volume, et contiennent encore des documents inédits précieux pour retracer l’histoire d’Arezzo (Cherici). Curieusement, aucune place n’est réservée au XXe siècle, durant lequel la ville s’est pourtant considérablement développée, et dont on aurait voulu savoir quelle contribution il avait apporté à la connaissance de son passé. La dernière partie du livre (p. 255-271) s’attache aux découvertes récentes sur le territoire – moderne – de la province d’Arezzo : Silvia Vilucchi (aire urbaine d’Arezzo et Valdarno supérieur), Margherita Gilda Scarpellini (sur le site de Castiglion Fiorentino), Monica Salvini (sur la vallée du Tibre), Luca Fedeli (sur le Casentino et la Valdichiana orientale). L’histoire du musée d’Arezzo et de ses collections, retracée par Silvia Vilucchi (p. 272-277), offre une digne conclusion au volume.

 

    Ni simple ouvrage d’érudition, ni coffee table book, ce livre a les qualités et les défauts de ce statut intermédiaire. Sur le plan des qualités, il est inutile d’insister sur l’autorité et sur la compétence professionnelle de ses différents collaborateurs, ou sur la nouveauté et l’intérêt de l’entreprise, dans le cas d’Arezzo. Sur le plan des défauts, on peut lui reprocher une illustration de qualité moyenne – peu de documents sont de première main, et la qualité des planches n’est pas à la hauteur des ambitions éditoriales de l’ouvrage. Surtout, deux partis pris peuvent gêner le lecteur, que celui-ci soit spécialiste ou simple curieux. D’une part, l’absence de notes, ici considérées, selon un préjugé solidement ancré, comme un repoussoir pour le lecteur (p. vii) : les auteurs ont donc dû se contenter de renvoyer à la bibliographie finale, aux dépens de l’utilisateur potentiel de leur travail, ou au contraire truffer leur texte de parenthèses qui brisent les phrases et transforment parfois la lecture en véritable parcours du combattant (Bruni, Sordi, Buonocore). D’autre part, l’absence de légende aux illustrations, remplacée, à la fin de chaque contribution, par une liste de crédits iconographiques : à chacun de s’y retrouver, en fonction de ses connaissances ou au prix d’une fastidieuse recherche dans le texte pour repérer les appels de figure, et comprendre les raisons qu’elles ont d’apparaître en tel point de la page ; la même remarque s’applique, a fortiori, aux planches (manque le renvoi à celles-ci en tête de chaque article), regroupées en fin de volume sans que l’on puisse savoir a priori à quel partie de l’ouvrage elles se rapportent.

 

    Ces réserves mises à part, on ne peut que se réjouir que l’ensemble de nos connaissances sur Arretium se trouve enfin rassemblé en un seul ouvrage solide qui apparaît ainsi, d’emblée, comme une contribution majeure à l’histoire de cette ville. Puisse-t-il, en mettant en évidence les lacunes ou les faiblesses de la trame historique qu’il permet désormais de restituer et de circonscrire, susciter de nouvelles recherches auxquelles il est capital que la poursuite d’une politique d’archéologie préventive volontaire et systématique continue, année après année, d’apporter de nouveaux éléments de réflexion et de remise en question.