Colling, David - Richard, Elodie - Zeippen, Laetitia: Le Musée Archéologique luxembourgeois Arlon. À la découverte des plus belles collections, 280 p., 387 ill., 21,5 x 30,5 cm, ISBN : 978-2-8052-0036-6. 45 EUR
(Institut archéologique du Luxembourg, Arlon 2009)
 
Compte rendu par Jean-Noël Castorio, Université Nancy 2
(jean-noel.castorio@orange.fr)

 
Nombre de mots : 2088 mots
Publié en ligne le 2010-04-17
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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Ce nouveau catalogue du Musée luxembourgeois d’Arlon (Belgique) est destiné à remplacer l’ouvrage – aujourd’hui épuisé – qu’avait publié, il y a près de vingt ans maintenant, L. Lefèbvre (Le Musée Luxembourg : Arlon, Bruxelles, 1990). Comme son titre l’indique, assez maladroitement d’ailleurs, il ne s’agit pas d’une étude exhaustive des collections, mais d’une présentation des pièces jugées les plus importantes par les auteurs que conserve cette vénérable institution, créée en 1836.

L’ouvrage est divisé en trois parties qui correspondent à quatre grandes périodes chronologiques : la préhistoire et la protohistoire ; l’époque gallo-romaine ; les temps mérovingiens. Elles sont précédées d’un court chapitre introductif (p. 15-20) consacré au cadre naturel dans lequel s’est développée l’agglomération romaine d’Orolaunum.

 

La partie traitant des périodes antérieures à la conquête romaine (p. 21-49) a été rédigée par É. Richard. Comme les suivantes, elle s’ouvre sur un bref historique des collections. Le catalogue ne comprend que vingt-sept numéros, correspondant essentiellement à des pièces hallstattiennes et laténiennes mises au jour dans des contextes funéraires. L’époque gallo-romaine se taille la part du lion (p. 51-205). Les cent trente-six pièces étudiées par D. Colling et L. Zeippen sont réparties de manière thématique (les routes et l’armée, la religion, la vie quotidienne) ; les plus remarquables sont bien évidemment les sculptures, qui ont fait la renommée du musée. La dernière partie, rédigée par les mêmes auteurs, recense cinquante-et-une pièces de mobilier (verreries, céramiques, objets métalliques) provenant de sépultures mérovingiennes exhumées à Arlon et à ses alentours.

 

Dans la préface qu’il a donnée à l’ouvrage (p. 11), G. Rapsaet rappelle à juste titre l’importance des collections lapidaires d’Arlon, qui constituent incontestablement l’un des plus notables ensembles de sculptures provinciales mis au jour dans le nord de l’Europe. Ces sculptures, recensées dès le début du XXe s. dans le cinquième tome du Recueil d’É. Espérandieu, avaient déjà été l’objet de plusieurs études, les plus importantes ayant été publiées par M. E. Mariën (Les monuments funéraires de l’Arlon romain, Arlon, 1945 [Annales de l’Institut archéologique du Luxembourg, LXXVI]) et L. Lefèbvre (Les sculptures gallo-romaines du Musée d’Arlon, Arlon, 1975). Un nouveau catalogue n’en était pas moins nécessaire, écrit le professeur Rapsaet, afin de « réactualiser » ces anciennes parutions et de « faire le point des connaissances » sur cet impressionnant corpus. Il semble considérer que ces deux objectifs ont été atteints par les auteurs de l’ouvrage ; nous en sommes moins certain. En effet, s’il s’agit là d’un honnête catalogue, richement illustré, qui séduira certainement le public du musée, il ne sera en revanche que de peu d’utilité pour les spécialistes de l’art provincial romain.

La plupart des notices ne constituent en effet nullement une « réactualisation » des travaux antérieurs ; elles en sont simplement le résumé, d’ailleurs souvent partiel. Le problème est que certaines des positions défendues dans les études plus anciennes, aujourd’hui vieillies, ne sont plus guère soutenables. On en a un bon exemple avec les datations proposées dans ce catalogue : elles sont en effet directement empruntées soit à L. Lefebvre, dont les hypothèses en la matière, souvent « impressionnistes », étaient très rarement étayées, soit à M. E. Mariën qui s’était inspiré, pour la chronologie des tombeaux d’Arlon, de celle élaborée pour les sépulcres de Neumagen par W. von Massow (Die Grabmäler von Neumagen. Römische Grabmäler des Mosellandes und der angrenzenden Gebiete, Berlin-Leipzig, 1932), chronologie qui a été largement bousculée depuis par B. Numrich (Die Architektur der römischen Grabdenkmäler aus Neumagen. Beiträge zur Chronologie und Typologie, Trèves, 1997). Ces datations sont donc à considérer avec la plus grande des circonspections, en particulier les plus précises d’entre elles.

On ne peut que remarquer, par ailleurs, que la bibliographie de l’ouvrage n’est pas à jour. Le travail de J.-N. Andrikopoulou-Strack (Grabbauten des 1. Jahrhunderts n. Chr. im Rheingebiet. Untersuchungen zur Chronologie und Typologie, Bonn, 1986), dans lequel sont pourtant étudiées plusieurs sculptures funéraires provenant d’Arlon, paraît ainsi inconnu des auteurs, tout comme celui d’Y. Freigang (« Die Grabmäler der gallo-römischen Kultur im Moselland. Studien zur Selbstdarstellung einer Gesellschaft », JGRZM, 44, 1997, p. 277-440) traitant des tombeaux trévires, notamment arlonnais.  Plus largement, les lemmes, lorsqu’ils existent, sont incomplets et ne mentionnent que rarement les recueils de référence dans lesquels les pièces évoquées étaient déjà recensées et étudiées – une remarque également valable pour les notices consacrées au mobilier non lapidaire.

Il faut également souligner que les auteurs n’ont pas réellement mené de travail approfondi sur le style et l’iconographie de ces sculptures, en cherchant, par exemple, à établir des parallèles avec d’autres pièces ou d’autres ensembles. De fait, aucun des problèmes d’identification que posaient certaines des pierres sculptées d’Arlon – en particulier les nos 28, 34, 62-63, 65, 73, 81 et 106 – n’a été résolu.

 

On se doit enfin de noter qu’un certain nombre d’erreurs, d’approximations et d’interprétations hâtives ponctuent le texte. On en trouvera ci-dessous une liste non exhaustive ; les numéros correspondent à ceux du catalogue.   

N° 29. Il est pour le moins aventureux de considérer que ce bloc sculpté de cavaliers romains à l’assaut pourrait provenir d’un monument « élevé à Arlon pour commémorer la victoire de Vespasien sur le Trévire Valentinus ». On sait en effet que les scènes de ce type, dont on a retrouvé de nombreux membra disiecta dans les régions rhénane et mosellane, ornaient le socle de grands tombeaux ; voir H. Gabelmann, « Römische Grabmonumenten mit Reiterkampfszenen im Rheingebiet », BJ, 173, 1973, p. 132-200. Elles n’avaient sans doute d’autre valeur que générique.

Nos 32 et 36. Ces deux blocs ayant appartenu à des frises d’armes sont très certainement datés du Ier s. et non de la fin du IIe ou du début du IIIe s. ; voir notamment J.-N. Andrikopoulou-Strack, op. cit., p. 164 et 191. Pour justifier leur proposition, les auteurs invoquent les trois fasces lisses de l’architrave alors qu’elles n’ont pas de valeur en tant que critère de datation. Notons par ailleurs que J.-N. Andrikopoulou-Strack a démontré, de manière assez convaincante, que l’élément de frise d’armes n° 36 appartenait à un même tombeau, de type mausolée, que le bloc n° 31 sur lequel sont sculptés des cavaliers romains.

N° 39. Il est faux d’affirmer que les « stèles-maisons » sont très répandues en territoire trévire. Ce type de monumenta se retrouve en effet presque exclusivement dans le sud de la Gaule mosellane, en terres médiomatrique et leuque. Tout l’intérêt de l’exemplaire d’Arlon est précisément d’être le seul qui, à ce jour, ait été exhumé en Trévirie.

N° 41. Reconnaître, dans l’utilisation de la mythologie sur les tombeaux arlonnais, « une preuve du haut niveau culturel atteint par l’élite des Orolaunenses » est une position discutable ; elle témoigne sans doute avant tout de la capacité des sculpteurs locaux à s’emparer des poncifs de l’art gréco-romain pour satisfaire une clientèle soucieuse d’affirmer sa romanité. Voir M. Kempchen, Mythologische Themen in der Grabskulptur: Germania Inferior, Germania Superior, Gallia Belgica und Raetia, Münster, 1995, travail important également omis dans la bibliographie.

N° 42. Écrire que les colonnes de Jupiter à l’anguipède « ne se retrouvent pratiquement nulle part ailleurs qu’en Germanie » est erroné ainsi qu’en témoignent les très nombreux monuments de ce type mis au jour en Gaule Belgique.

N° 46. On ne voit pas ce qui permet d’affirmer que ce fragment architectural aurait appartenu à un « édifice public » ; il s’agit en effet visiblement du couronnement d’un pilier funéraire.

N° 48. L’hypothèse selon laquelle cette grande stèle funéraire à quatre personnages représenterait « les mariés et leurs témoins » est surprenante – et largement anachronique : on ne connaît en effet aucun monument funéraire romain sur lequel une telle association soit figurée ou évoquée par l’épigraphie. Il ne s’agit là, en réalité, que de l’une de ces très nombreuses représentations familiales qu’a livrées la Gaule mosellane.

N° 53. La coiffure de la défunte, extrêmement simple et largement dissimulée par un voile, n’est d’aucune aide pour dater cette sculpture. On peut faire la même remarque à propos du monument précédent.

N° 54. Ainsi que l’a démontré N. Cambi (« Attis or someone else on funerary monuments from Dalmatia ? » dans P. Noelke [éd.], Romanisation und Resistenz in Plastik, Architektur und Inschriften der Provinzen des Imperium Romanum. Neue Funde und Forschungen, Akten des VII. Internationalen Colloquiums über Probleme des Provinzialrömischen Kunstschafens, Köln, 2. bis 6. Mai 2001, Mayence, 2003, p. 511-520), il n’y a pas lieu de reconnaître Attis dans les figures d’Asiatiques parfois sculptées sur les faces latérales des tombeaux romains – ou à tout autre emplacement. Ces représentations sont par ailleurs des poncifs qui ne sauraient être interprétés comme le témoignage d’une dévotion particulière du défunt envers certaines divinités orientales. On ne voit pas, en outre, ce qui permet aux auteurs d’affirmer qu’il s’agit là du sépulcre d’un militaire.

N° 58. Il convient de comparer ce sanglier colossal à deux sculptures très proches, d’ailleurs bien connues, conservées au musée de Spire (Esp., VIII, n° 6003). Comme ces dernières, qui ornaient un grand tombeau, l’exemplaire d’Orolaunum appartenait sans doute au domaine funéraire, et non au domaine religieux comme semblent le croire les auteurs. Cette représentation peut également être rapprochée de ces grandes rondes-bosses représentant des animaux terrassant une proie (sangliers, lions, ours) que l’on rencontre assez fréquemment dans les nécropoles de Gaule mosellane, ainsi que dans celles des provinces germaniques.

N° 65. Si, ainsi que l’a démontré H. Lavagne (« Le pseudo-Laocoon d’Arlon [Belgique] : un prêtre de Jupiter Sabazios », Revue germanique internationale, 19, 2003, p. 79-89), les hypothèses selon lesquelles ce relief funéraire représenterait Laocoon (S. Ferri) ou un druide (C. Jullian, J.-J. Hatt) ne sont guère acceptables, il convient également d’indiquer que reconnaître dans le personnage figuré un prêtre de Jupiter Sabazios demeure discutable, faute de parallèles iconographiques connus.

N° 68. Il s’agit là, de toute évidence, d’un taureau marin, motif très courant dans l’art romain (voir par exemple Esp., V, 4483 et 4487), et non d’un capricorne ainsi qu’il est écrit.

N° 81. Il n’y a nullement lieu de considérer ce personnage nu, imberbe et figuré en vol, comme étant un guerrier gaulois. 

N° 88. Le caractère rococo de cette petite statuette de guerrier en bronze ne peut qu’interpeller. Ainsi que l’a démontré L. Pressouyre (« Quelques types de faux bronzes romains dans les collections publiques françaises », MEFRA, 78, 1966, p. 252-254), les pièces de ce genre, que l’on retrouve dans de nombreuses collections publiques, n’ont rien d’antique et cela bien qu’elles aient généralement été acquises en tant qu’ « objets de fouilles » : en effet, fabriquées au XVIIIe s., elles servaient de figures faîtières à des pendulettes de style Boulle.   

N° 106. L’identification du personnage représenté comme étant un « maître d’école » est contestable et contestée : voir notamment A. Bertrang, « Interprétations de quelques bas-reliefs romains du Musée d’Arlon », Bulletin de l’Institut Archéologique du Luxembourg, XXXVI, 1960, p. 40-42 (marchand d’esclave) ; également J.-N. Andrikopoulou-Strack, op. cit., p. 67-68 (scène à caractère militaire). Le port de la paenula ne constitue pas un critère de datation, contrairement à ce qui est affirmé dans la notice.  

N° 108. Ces deux blocs appartiennent à un petit monument funéraire circulaire qui peut être daté du Ier s. : ce type de tombeau n’est en effet plus utilisé dans la région durant les siècles suivants. Voir J.-N. Castorio, Y. Maligorne, Une tombe monumentale d’époque tibérienne à Nasium (cité des Leuques), Paris, 2007, p. 69-81.

N° 170. Rien ne permet d’affirmer que cette pierre soit datée du VIIe s. ; elle paraît romaine.

 

On notera enfin qu’il est inexact d’écrire que ce n’est qu’à partir de la conquête césarienne que s’impose, dans la région, la pratique de l’incinération (p. 86) ; en effet, comme l’a montré H. Cüppers (« Pour la datation du passage de l’incinération à l’inhumation dans la deuxième moitié du IIIe siècle ap. J.-C., dans la région de Trèves » dans M. Vidal [éd.], Incinérations et inhumations dans l’Occident romain aux trois premiers siècles de notre ère [France, Espagne, Italie, Afrique du Nord, Suisse, Allemagne, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Grande-Bretagne], Actes du Colloque International de Toulouse-Montréjeau  [IVe Congrès Archéologique de Gaule Méridionale] 7-10 octobre 1987, Toulouse, 1992, p. 202-208), le passage de l’inhumation à l’incinération s’effectue, chez les Trévires, dès la fin du IIIe s. av. J.-C. c’est-à-dire durant La Tène C.  

Pour conclure, répétons que cet ouvrage trouvera certainement son public au sein des visiteurs du musée. Les spécialistes, quant à eux, peuvent espérer que l’avancement des grands travaux de recensement des sculptures provinciales romaines, le Corpus Signorum Imperi Romanii et le Nouvel Espérandieu, leur permettra, à plus ou moins brève échéance, de disposer du travail approfondi que méritent ces sculptures.