Bayard, Marc: Feinte baroque. Iconographie et esthétique de la variété au XVIIe siècle, 256 pages, 90 ill. (Collection d’histoire de l’art de l’Académie de France à Rome, numéro 12), ISBN 978-2-7572-0292-0, 25 €
(Académie de France à Rome, Rome / Somogy, Paris 2010)
 
Compte rendu par Florence Chantoury-Lacombe, Université de Montréal
(florence.chantoury@videotron.ca)

 
Nombre de mots : 1256 mots
Publié en ligne le 2011-07-12
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1112
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       Mettant au jour un moment artistique important du début du XVIIe siècle, Marc Bayard propose une étude des prémisses d’une théorie de l’art de la représentation à travers deux documents méconnus : l’un, iconographique, les dessins de décors de théâtre d’un carnet d’esquisses et de croquis au lavis, intitulé Mémoire de Laurent Mahelot et le second, un document textuel, le récit anonyme Discours à Cliton qui apparaîtra au fil de la lecture comme le manifeste d’une esthétique de la diversité défendue par les « irréguliers ». En partant de l’idée que l’art scénique doit être envisagé comme un tableau, l’auteur élabore une étude iconographique des motifs formels des décors théâtraux à partir du texte Mémoire de Laurent Mahelot, réattribué d’ailleurs, par l’auteur, à un peintre et homme de théâtre : Georges Buffequin. Ce manuscrit de la Bibliothèque nationale de France, daté des années 1630-1640 et dont les esquisses se présentent comme des œuvres préparatoires à la réalisation de décors de théâtre, serait donc écrit par le scénographe de l’Hôtel de Bourgogne où se trouvait la troupe d’acteurs du roi et qui assumait, en parallèle, la fonction de peintre artificier auprès du cardinal de Richelieu.

 

       Passée l’introduction dans laquelle l’auteur propose une biographie de Georges Buffequin, érigée à partir de découvertes d’archives, l’ouvrage de Marc Bayard est divisé en deux parties : l’une correspond à l’étude iconographique des esquisses de décor théâtral du Mémoire de Laurent Mahelot ; l’autre aborde, à travers un dialogue anonyme Le Discours à Cliton, la dispute entre les tenants d’une approche classique du théâtre – les réguliers – et les adeptes d’une esthétique de la diversité, les irréguliers. Dans un contexte de Contre-Réforme française et sous le joug du Cardinal de Richelieu, l’auteur analyse le débat ouvert entre les partisans de l’écriture poétique appliquant les règles aristotéliciennes de l’unité de temps et d’espace et leurs opposants, les défenseurs de la liberté artistique et de la variété. Marc Bayard conjugue ainsi, dans Feinte baroque. Iconographie et esthétique de la variété au XVIIe siècle, une approche d’historien de l’art et celle d’une histoire des idées.

 

       Étudiant l’évolution du décor de théâtre au début du XVIIe siècle, Marc Bayard dresse une liste des motifs utilisés par Georges Buffequin dans ses décors : représentations urbaines ou paysagères, dans lesquelles les éléments architecturaux font référence à la nouvelle architecture parisienne et aux architectes de l’époque. On y trouve d’autres motifs du paysage du scénographe qui renvoient plutôt à des sentiments ambivalents envers la nature : l’antre, la montagne, le rocher, la végétation luxuriante témoignant d’une inquiétude mêlée de curiosité et de ravissement. En rappelant les expériences scéniques de Sebastiano Serlio, d’Andrea Palladio ou encore de Vincenzo Scamozzi au XVIe siècle, Marc Bayard fait remarquer que l’artificier royal prenait ses distances avec la perspective et préférait davantage la mobilité du comédien tel qu’on la connaissait dans les mystères médiévaux. Ainsi, les esquisses de Georges Buffequin, dans l’étendue de la représentation dramatique, dépassent la simple ornementation et deviennent « un amplificateur visuel, un catalyseur émotionnel ». Ouvrant le débat de manière plus large, Bayard convoque les philosophes antiques et interroge les notions de temps et de lieu, notamment la question du vide et du plein dans le Natura rerum de Lucrèce, démontrant ainsi que les auteurs de l’époque cherchaient à sortir de la cosmologie aristotélicienne.

 

       Dans la seconde partie du livre, si l’auteur précise qu’il n’aborde que quelques aspects de la polémique autour du Cid de Corneille, il analyse très précisément ce qui peut apparaître comme le manifeste des irréguliers prônant une esthétique de la variété dans le Discours à Cliton. Marc Bayard affirme que le Discours à Cliton se présente comme une critique dissimulée d’une pratique politique de l’art qu’il voit déjà à la Renaissance. L’auto-commémorarion par l’art, si elle est une pratique courante à la Renaissance se démarque pourtant bien de celle du XVIIe siècle. S’arrêtant longuement sur la notion de varietas dans plusieurs champs d’étude, théologie, rhétorique de l’Antiquité, philologie de la Renaissance et humanisme, l’auteur arrive à la conclusion que la variété chez Buffequin possède plusieurs niveaux de significations. Désirant donner une solide base théorique à son travail, Marc Bayard analyse les textes des théoriciens réguliers tels que Jean Mairet, Jean Chapelain et Jules Pilet de la Mesnardière en vue de dévoiler l’argumentation des tenants de l’écriture régulière. L’un des arguments principaux était la question de l’unité visuelle dans le décor théâtral qui devait être privilégiée pour  accompagner la  « feinte », nom attribué au décor de théâtre. L’auteur relève les comparaisons faites avec l’art pictural, notamment la définition d’Horace qui traverse le discours de la peinture comme celui du théâtre. La conception de l’unité de la représentation dans une seule action principale se manifeste dans la Lettre sur la règle des vingt-quatre heures de Jean Chapelain pour qui, le scénographe a pour tâche de définir cette même unité dans le décor de théâtre. La notion de tromperie est longuement analysée, elle doit faire croire à la réalité de l’action grâce à la vraisemblance, son caractère de séduction et de détour est légitimé par son rôle nécessaire dans la modification de l’être. Cet argument de la conversion du spectateur est rappelé dans la plupart des textes des théoriciens de l’écriture régulière dans le premier tiers du XVIIe siècle. Le point essentiel de l’étude des textes réguliers est la mise en évidence de la place prépondérante des Exercices spirituels de Loyola : la vie spirituelle de l’époque trouve un écho important dans la dramaturgie de la tragédie et, plus encore, l’emprise des Jésuites sur la production artistique, du moins théâtrale. Marc Bayard s’attarde sur les arguments de la réfutation faite aux réguliers pour, ensuite, analyser les règles de la composition poétique. Critiquant l’hégémonie des Anciens, les irréguliers défendent leur contemporanéité et affirment la nécessité d’être de son temps. La partie la plus intéressante de ce chapitre est la constatation que la critique faite aux réguliers n’est pas seulement de l’ordre du contenu, elle s’attarde sur l’ordre du discours et dénonce le raisonnement de la scolastique à travers ses grands piliers, l’exemplum et l’autoritas. À la lecture de ces arguments, on ne peut que voir la future querelle des Anciens et des Modernes. En précisant que les dessins de Georges Buffequin dans cette dispute servent de contre-exemples aux défenseurs de l’écriture régulière, le lecteur peut rester surpris du peu de place fait à ces arguments : on aurait aimé un développement plus vaste sur ce point. Concernant l’histoire de l’art, un vif intérêt du lecteur se trouve dans  l’interrogation portant sur le statut de l’image du décor à travers les esquisses de Buffequin et les textes des deux camps. Miroir de l’action, image vraisemblable, image en mouvement, la représentation du décor théâtral est bien différente selon les auteurs.

 

       L’appareillage scientifique complète admirablement le livre par ses annexes. La première comprend la liste des quarante-sept décors du Mémoire de Laurent Mahelot avec une liste très détaillée des « feintes et accessoires des décors », ce qui permet une meilleure compréhension des esquisses reproduites au centre de l’ouvrage. L’annexe deux reproduit le Discours à Cliton, ce manifeste des irréguliers qui rassemble l’ensemble des arguments des partisans de l’écriture libérée des règles. On ne peut que regretter l’absence d’une bibliographie dans un ouvrage à caractère érudit.

 

       À travers cette iconologie du décor théâtral, Marc Bayard analyse les structures éphémères du XVIIe siècle qui n’ont vraisemblablement pas fait l’objet d’étude jusqu’à ce jour et encore moins dans un contexte d’histoire de l’art, lui permettant d’approfondir et de mieux saisir la culture visuelle de l’époque.