Péchoux, Ludivine: Les sanctuaires de périphérie urbaine en Gaule romaine, 504 p., 159 fig. dt 4 coul.
(Editions Monique Mergoil, Montagnac 2010)
 
Compte rendu par Nicolas Mathieu, Université Pierre Mendès-France, Grenoble 2
(nicolas.mathieu@upmf-grenoble.fr)

 
Nombre de mots : 1338 mots
Publié en ligne le 2010-09-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1126
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           Il est rare que les thèses d’histoire ou d’archéologie soient aussi vite publiées. Celle-ci a été soutenue en 2008 et est désormais accessible sous la forme d’un livre in-quarto de plus de 500 pages qui fait le point, à partir l’analyse de leur topographie, de leur architecture et de l’étude des divinités hébergées et des rites, des connaissances sur les sanctuaires suburbains gallo-romains. La mise en page est soignée et claire aussi bien dans les parties de textes que dans les figures variées : tableaux, plans, cartes. L’ouvrage comporte deux parties : la première, intitulée Synthèse, p. 11-143, consiste en la thèse proprement dite ; la seconde, de la page 145 à la page 447, en un catalogue des sites (74 dans 42 cités de la Narbonnaise et des Trois Gaules et Germanies) qui ont servi de matière à l’exposé des analyses et conclusions. Elles sont suivies d’une liste des figures, p. 448-453, de la liste des abréviations des revues, d’une abondante bibliographie, qui commence comme il se doit par les sources, p. 455-498. Suit, p. 499-500, un index des lieux.

 

           La synthèse est organisée en six chapitres. Après une introduction historiographique dense et concise (p. 11-15, chap. 1), l’auteur examine en deux chapitres les antécédents et les contextes d’origine susceptibles d’éclairer la localisation et les formes des sanctuaires périphériques en Gaule romaine. Dans le premier (p. 16-33, chap. 2, Les marges des villes antiques) sont posées les questions de la définition de la périphérie urbaine, de la notion de cité, de rites, à la lumière des exemples de la Grèce et de Rome. Deux éléments apparaissent importants : les sanctuaires participent à la définition des groupes qui constituent une communauté civique et, face à la difficulté d’une définition simple et universellement valable du suburbium dans le monde romain, il faut concevoir avec souplesse cette zone périphérique à la fois dans une dimension spatiale - distances - et une dynamique d’échanges - fréquentation possible par les habitants de la capitale et du territoire de la cité, ce qui exclut des sanctuaires qui pourraient être proches du chef-lieu mais qui ne sont en réalité qu’associés à une villa.

 

           Dans le second chapitre (p. 34-64, chap. 3, La question des origines), c’est l’antériorité possible à l’époque de l’Indépendance, la continuité ou la discontinuité de l’Indépendance à la Gaule romaine qui sont examinées. La notion de sanctuaire périurbain est étrangère à l’époque de l’Indépendance : l’oppidum n’était pas une préfiguration de la ville mais un modèle autre d’agglomération de population et d’organisation sociale. L’archéologie montre que ce ne sont pas d’éventuels sanctuaires laténiens qui ont justifié l’implantation d’une ville romaine et s’il est vrai que quelques sanctuaires reconnus comme périurbains datent du Ier s. apr. J.-C. et peuvent être contemporains de la planification urbaine, la plupart sont de la fin du I et du IIe s. Étudiant les divinités de ces sanctuaires, L. Péchoux observe que leur identité est diverse, leurs fonctions variées et que, lorsqu’ils sont situés à proximité des nouvelles capitales de cités gallo-romaines, leurs divinités ne sont pas préférentiellement des divinités du passage. Les témoignages épigraphiques ne vont pas dans le sens de cultes destinés à protéger l’espace urbain. Il n’y a rien de comparable à l’amburbium romain, même dans les villes créées à l’image de Rome que sont les colonies. Les divinités de ces sanctuaires sont souvent indigènes mais pas seulement, de sorte qu’il ne faut pas conclure à l’exclusion des divinités indigènes de l’espace urbain, d’autant que dans certains cas il y a des sanctuaires indigènes en plein centre de la ville (Vesunna à Périgueux).

 

           Les deux chapitres suivants étudient le rapport entre les sanctuaires et la ville (chap. 4, p. 65-90) d’une part et le territoire d’autre part (chap. 5, p. 95-141). Deux catégories sont mises en évidence : les sanctuaires qui sont fréquentés par les communautés urbaines locales et ceux qui le sont par la population du territoire de la cité. Les premiers contribuent à construire les identités urbaines. Fréquentés par les communautés des faubourgs où ils sont situés, liés à l’espace urbain proche, assez souvent à l’écart des grandes voies de communication, collectivement entretenus sans doute par ces communautés, ils sont souvent discrets dans le paysage. L’archéologie montre dans plusieurs cas qu’ils apparaissent, dès l’époque augustéenne, à un endroit qui avait connu une occupation ou une utilisation laténienne non religieuse (« Derrière-la-Tour » à Avenches ou Altbachtal à Trèves). La seconde catégorie est celle des sanctuaires tournés vers le territoire, qu’il s’agisse d’une proximité avec les grandes voies de circulation ou des grands sanctuaires plus ou moins distants et physiquement séparés du chef-lieu mais de grande taille et monumentalisés selon des schémas architecturaux qui les singularisent. Très probablement lieux de culte les plus importants de la religion publique, ils peuvent être identifiés à une communauté civique particulière dont ils affirment l’identité, c’est-à-dire la puissance et la réussite, dans un contexte d’émulation civique entre cites, et ils participent au système de valeurs romain. Datant surtout du IIe s., ou n’ayant pris leur caractère public qu’à la fin du Ier s., ils montrent un glissement des lieux de représentation du pouvoir du centre vers la périphérie et ainsi contribuent à affirmer aussi le contrôle du territoire. Enfin, la conclusion, courte (chap. 6, p. 142-143), insiste sur la double perspective de hiérarchie et de nuances variées.

 

           La rapidité de la publication n’a pas nui à la qualité d’ensemble, ni dans le fond, ni dans la forme : style et langue sont fluides et corrects. On relève un néologisme absurde (dangerosité, p. 29 : le substantif danger existe sur lequel est fondé un adjectif, dangereux) et deux incorrections, hélas de plus en plus fréquentes : « suite à » au lieu de à la suite de et, pire encore, « au final », fautif du point de vue de la syntaxe, de l’orthographe et du sens (en français, le finale prend un e et n’intervient qu’à la fin d’un opéra) et inutile, au lieu de in fine, à la fin ou finalement.  Les coquilles, rares, sont mineures (l’une est fâcheuse : Mullo associé à Mars à Trèves au lieu de Lenus, p. 99) et d’étourderie. Ainsi Pascal Vipard se dédouble avec un homonyme en Vipart qui n’existe pas (2008 : p. 435, 497), le vicus de Nantes est « nommé Portenses » au lieu de portensis, « prévenir de » au lieu de se prémunir contre (p. 79) et curieusement on ne trouve pas CIL dans la liste des sources épigraphiques. Enfin, rappelons que AE est l’abréviation de L’Année épigraphique. On regrette que n’aient pas été signalées les dernières éditions pour les références épigraphiques : manquent ainsi les Inscriptions latines de la Gaule Belgique, Lingons (ILGB., Ling.) ou le tome V, Vienne, des Inscriptions latines de Narbonnaise (ILN). L’introduction au volume 1 des ILN, V, Vienne aurait permis de compléter l’information sur le statut et la chronologie des inscriptions dans la notice p. 428-430. Cette lacune révèle une petite faiblesse : l’épigraphie et l’onomastique ne sont pas la matière première et préférée de l’auteur (voir p. 70 les remarques un peu rapides sur le port des duo nomina et la condition sociale. Il faudrait regarder les travaux de A. Chastagnol). Si les textes sont peu nombreux et que l’archéologie fournit l’essentiel de la documentation, s’il est indéniable que l’auteur a une pensée claire et une bonne maîtrise de la documentation dispersée et fragmentée dont témoignent les bien utiles notices site par site où l’histoire et l’historiographie ne sont jamais prises en défaut, le lecteur peut avoir parfois une petite déception à la lecture de certaines d’entre elles qui sont sommairement descriptives et où les rares données épigraphiques ne sont pas commentées. En ce qui concerne Corseul, il faut nuancer davantage le dossier, compliqué, relatif à l’inscription sur tuile qui mentionnerait un simulacrum de Mars. C’est peut-être un faux (voir L. Langouët, « La brique épigraphique de Corseul est presque certainement de fabrication récente », Dossiers du CeRAA, 5, 1977, p. 23-27). À quelques semaines près, enfin, il aurait été possible de compléter les références bibliographiques en intégrant la réédition du livre d’I. Fauduet sur Les temples de tradition celtique (Paris, Errance, 2010) et surtout la publication des fouilles du temple du Haut-Bécherel, sanctuaire des Coriosolites, dont l’auteur se plaignait qu’elles ne le fussent pas (p. 258) : A. Provost, V. Mutarelli, Y. Maligorne, Corseul, le monument romain du Haut-Becherel, sanctuaire public des Coriosolites, Rennes, PUR, 2010. Ces deux dernières remarques ne modifient en rien le jugement positif que l’on peut porter sur cette contribution à une meilleure connaissance et compréhension des phénomènes religieux et culturels dans les Gaules romaines, désormais bien renouvelées depuis une dizaine d’années. On déplore d’autant plus le prix prohibitif de ce livre, inaccessible aux bourses estudiantines et qui risque de l’être aussi à certains budgets universitaires.