Pernet, Lionel: Armement et auxiliaires gaulois (IIe-Ier siècles avant notre ère), 548 p. dont 253 pl., 152 fig.
(Editions Monique Mergoil, Montagnac 2010)
 
Compte rendu par Isabelle Warin, Ecole des hautes études en sciences sociales
(warin.isabelle@laposte.net)

 
Nombre de mots : 1458 mots
Publié en ligne le 2011-01-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1128
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          Cet ouvrage propose l’édition revue et corrigée d’une thèse de doctorat réalisée en co-tutelle aux universités de Lausanne et de Paris 1 - Panthéon-Sorbonne. L. Pernet offre une approche renouvelée de la question des auxiliaires gaulois employés dans les rangs de la cavalerie romaine aux IIe et Ier s. av. J.-C. Il s’intéresse autant à l’évolution de l’armement en Gaule qu’à l’histoire sociale des auxiliaires (p. 35). Alors que les études précédentes privilégiaient une approche historique et parfois partisane, le travail de L. Pernet s’appuie sur le mobilier archéologique de 145 sites, dont 81 ont livré un matériel supposé d’auxiliaire gaulois. Ces sites répartis sur l’ensemble des Gaules (Transpadane, Transalpine, Celtique, Belgique et aire alpine) regroupent 450 sépultures de guerriers, qui sont présentées dans un imposant catalogue (p. 194-268). L’auteur réserve une place idoine à la Gaule sud-alpine, bien souvent oubliée dans la bibliographie francophone, excluant néanmoins les régions du nord de la Gaule Belgique et la Bretagne insulaire.

 

          Après une longue introduction dans laquelle l’auteur rappelle ses buts, sa méthode et ses sources, il évoque le contexte historique de la fin de l’époque républicaine et de la conquête de la Gaule. Il consacre ensuite deux importantes parties à la typologie de l’armement romain d’époque républicaine, puis à celle de l’armement découvert dans les Gaules aux IIe et Ier s. av. J.-C., tentant alors d’y distinguer l’armement des auxiliaires. Il élabore enfin dans une dernière partie une synthèse historique, qui met en perspective les conclusions tirées de l’analyse du mobilier archéologique.

 

          Cette étude comble une lacune de la recherche qui avait jusqu’alors privilégié une approche historique, négligeant une perspective où les vestiges archéologiques et les documents philologiques seraient traités en parallèle (p. 19-20). L’auteur décide ainsi de ne pas subjuguer la documentation archéologique aux sources historiques, évoquant par ailleurs à plusieurs reprises les limites interprétatives du mobilier archéologique qui, en l’absence de document épigraphique, n’est guère assuré d’une appartenance aux auxiliaires gaulois (p. 170-171, p. 190). L’auteur, qui s’appuie donc sur une approche croisée des sources littéraires et de la documentation archéologique, ne néglige pourtant pas les représentations figurées (p. 42-47).

 

          C’est un corpus énorme auquel s’est intéressé l’auteur, qui insiste sur la rareté du mobilier des auxiliaires dans les tombes après le milieu du Ier s. ap. J.-C. Il privilégie les dépôts funéraires, qui constituent des ensembles clos lorsqu’ils sont bien fouillés, faut-il le préciser. Ces dépôts permettent d’établir une typo-chronologie, d’évaluer une panoplie et dans un moindre cas reflète une « micro-société » (p. 35). À l’aide de tableaux originaux s’appuyant sur les études précédentes, l’auteur dresse des typologies réactualisées et discutées (p. 84-123). Ses considérations sur les casques de type Coolus-Mannheim (p. 116-121), tantôt attribués à la tradition gauloise, tantôt à la tradition romaine, sont en cela emblématiques. L. Pernet réussit in fine à démêler et à affiner des typologies parfois subordonnées à des perspectives parfois partisanes, aujourd’hui dépassées. Il parvient également à clarifier deux notions : la tradition de la fabrication de l’armement (gauloise, romaine, germanique) et l’identité de ceux qui l’utilise (gaulois libre, gaulois auxiliaire, légionnaire, mercenaire germain). Ainsi il distingue les traditions de fabrication et l’identité de l’utilisateur, évitant alors un écueil fréquent des précédentes publications. L. Pernet insiste régulièrement sur les difficultés à déterminer avec précision l’identité du combattant sans information épigraphique, ce qui pourrait exposer certaines conclusions à la critique ou à la réfutation. L’auteur souligne d’ailleurs la difficulté de distinguer les catégories d’auxiliaires et de mercenaires, distinction pour laquelle le cadre juridique n’apporte aucune aide (p. 28). L. Pernet insiste sur l’idée que nous ne connaissons guère l’apparence des armes gauloises, raison pour laquelle il expose dans un chapitre l’armement républicain romain afin de déterminer des critères de tradition romaine et de tradition gauloise, conscient de la difficulté et des critiques auxquelles il s’expose. Il s’agit de dégager les caractéristiques principales de l’armement romain aux IIe et Ier s. et de dresser un état de processus d’intégration de certains éléments de l’armement celtique dans l’armement romain (p. 40). L. Pernet met ainsi en évidence l’absence de synthèse sur l’armement romain tardo-républicain en raison de la rareté des découvertes archéologiques en Italie à cette période. Il présente de manière synthétique des typologies de l’armement offensif et de la panoplie défensive, reprenant des travaux passés ou présentant les résultats de ses propres recherches. L’envergure de cette étude explique les choix synthétiques auxquels s’est soumis l’auteur.

 

          Dès la conquête romaine, les Gaulois sont progressivement intégrés au sein des armées romaines d’abord comme mercenaires, puis comme auxiliaires, et enfin au titre de citoyens. Les contacts sont pourtant étroits entre Gaulois et Romains dès le IVe s. av. J.-C. Cette proximité joue un rôle fondamental dans la rapidité du phénomène d’acceptation. Au début du IIe s. av. J.-C., on constate une disparition des mercenaires au profit des auxiliaires gaulois. Les auteurs latins utilisent des termes différents pour les désigner : auxilia, auxiliares ou ala (p. 178), auxquels ils juxtaposent la provenance ethnique (Gaulois, Espagnols, Maures …) et parfois le nom de la cité d’origine. Les Gaulois sont intégrés dans les armées romaines au sein de la cavalerie, dont ils constituent un bloc soudé (p. 177). Ils sont parfois recrutés comme rameurs (p. 177). Les Gaulois jouent ainsi un rôle déterminant dans les conflits qui opposent Octave à Antoine. Durant les guerres romaines entre 52 et 31 av. J.-C., on peut estimer environ 50 000 combattants ou quelques dizaines de milliers, peut-être jusqu’à 50 000, servant comme cavaliers. L’auteur souligne avec justesse le caractère incertain de cette comptabilité donnée par les sources écrites. Ces combattants constituent un corps d’armée indispensable, car les Romains ne sont pas des cavaliers. César utilise donc ces combattants comme « le bras armé servant ses ambitions militaires et politiques » (p. 178). Ces combattants servaient essentiellement dans le limes rhéno-danubien, mais on en trouve stationnés dans tout l’empire. Leur mobilité est assez grande, intervenant dans les provinces selon les besoins de l’armée romaine (p. 178). La mobilité de ces combattants entraîne un transfert de compétences des métallurgistes celtes à ceux servant dans l’armée romaine (p. 179). L’auteur ne s’interroge pas sur la présence possible d’artisans celtes au sein de l’armée. Il observe cependant des influences réciproques des Celtes et des Étrusques notamment sur le développement des casques à bouton ou bien sur l’origine celtique de la cotte de maille. L’auteur établit des comparaisons avec la péninsule ibérique (p. 182) et chez les Bretons et les Bataves (p. 183). Dans la péninsule ibérique, la situation est assez similaire à celle rencontrée en Gaule. Le recrutement s’effectue sur la base du volontariat ou des obligations des traités établis par les vainqueurs, qui profitent des conflits de voisinage entre les différents peuples.

 

          L’auteur aborde dans la synthèse un aspect identitaire associé à la culture matérielle, évitant certains écueils des publications précédentes. Il souligne d’emblée la disparité des panoplies des auxiliaires gaulois. Avant et au cours de la conquête, l’auteur ne possède guère de sources, soit les documents écrits sont rares, soit les données archéologiques sont inexploitables. La période la mieux documentée est celle qui suit la conquête. En Transpadane et en Narbonnaise, l’équipement est majoritairement de tradition gauloise, sans glaive, ni casque romain (p. 187). La Narbonnaise voit néanmoins apparaître les premières armes romaines (p. 187). On constate alors que le bouclier à umbo rond de tradition germanique s’impose comme bouclier romain chez les auxiliaires à l’époque augustéenne. La situation de la région alpine est bien différente : les contacts sont fréquents entre les auxiliaires et l’armée romaine. La panoplie tout d’abord celtique, se transforme alors progressivement vers l’intégration d’un armement romain, qui au tournant de l’époque augustéenne, devient franchement romain. On constate alors l’introduction d’armes offensives romaines, notamment les glaives. La Gaule chevelue ne dit rien d’autre. En Gaule Belgique, pour laquelle les sources sont abondantes à l’époque augustéenne, la tendance s’inverse avec la mise en place de normes (p. 187). La distinction des combattants qui portent un équipement similaire, tantôt alliés, tantôt ennemis, devient essentielle. Les insignes, signes de reconnaissance, et la polychromie pourraient être intervenus dans cette distinction. L. Pernet considère l’absence de standardisation de l’équipement des auxiliaires, comme il n’observe pas non plus une appropriation de l’armement de tradition romaine (p. 188). La politique romaine serait de recruter les auxiliaires selon un classement ethnique, qui conserveraient un armement propre. Les Gaulois s’inscrivent dans une tradition locale et séculaire, adaptée de surcroît à la cavalerie (p. 188). Pourtant un guerrier gaulois, qui désire s’intégrer, adopte progressivement l’armement de l’armée romaine républicaine, puis impériale. Ces indices ne doivent pas être interprétés comme des prises de guerre, mais plutôt comme une volonté d’intégration identitaire, selon l’auteur.

 

          Cette étude rassemble une importante documentation archéologique encore inédite ou déjà publiée. Il convient ainsi de saluer la richesse de l’iconographie de l’ouvrage : on décompte pas moins de 252 planches, qui montrent tout autant l’étendue des recherches que l’intérêt du corpus archéologique. L’étude rassemble une documentation disparate accompagnée d’une imposante bibliographie et d’un considérable catalogue des sites et des tombes de guerriers. Face à ce travail minutieux de collecte, on pourra toujours regretter l’absence d’un index, qui aurait pu être profitable. L’un des points forts de cette recherche très dense est ainsi la variété de la documentation archéologique, ainsi que le renouvellement des études anciennes. L. Pernet propose dans cet ouvrage une synthèse documentaire et historique, dont la qualité appelle des études à venir. Il offre également une perspective renouvelée, qui manquait à l’étude des auxiliaires gaulois et des armées romaines.