Thollard, Patrick: La Gaule selon Strabon. Du texte à l’archéologie. Géographie, livre IV. Traduction et études (Centre Camille Jullian, Bibliothèque d’archéologie méditerranéenne et africaine - 2). 261 p., 63 fig. en noir et blanc ou en couleurs, format 22x28 cm, ISBN 978-2-87772-384-8, 39 €
(Editions Errance, Paris 2009)
 
Compte rendu par Yves Roman, Université Lyon II
(yvesroman@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1629 mots
Publié en ligne le 2011-08-08
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1130
 
 

          Dans le dernier tiers du XXe siècle, la géographie, notamment en France, a profondément muté. Auparavant elle vécut, pour partie naturellement, sur des acquis du monde grec, résumés, comme il est normal, par un mot grec, chorographie, l’une des deux branches de la géographie grecque (l’autre étant la géographie mathématisée, illustrée notamment par Ptolémée). Dans cette catégorie-là, il ne fait aucun doute que Strabon, qui écrivit aux alentours du changement d’ère, fait figure de personnalité de premier rang. Sa géographie (qui était l’introduction d’une vaste publication historique, aujourd’hui perdue) se présentait comme un vaste amalgame de géographie physique (les fleuves, les montagnes), d’ethnographie (les peuples), et d’anthropologie (les pratiques des habitants d’une région donnée), avec les distances, affectionnées par les Grecs, et, naturellement, l’économie, non au sens ou nous entendons cet autre mot grec, mais une série d’indications sur les ressources, les activités des hommes en des lieux ici ou là longuement décrits et, bien évidemment et pour finir, la circulation commerciale, parfois sur de longues chaînes. Tels étaient, en trop peu de mots, les écrits de Strabon.

 

          La démarche proposée par Patrick Thollard procède, bien évidemment, de ce qui vient d’être dit, puisque dans un cas précis, celui de la Gaule, et donc du livre IV de la géographie strabonienne, il propose une traduction nouvelle, qui occupe toute la première partie de son ouvrage, les noms propres étant donnés au plus près du texte (avec les noms usuels aujourd’hui entre crochets carrés ; exemple : l’Isar [Isère]). L’intérêt de celui-ci est déjà évident, tant il est vrai qu’un regard neuf sur des textes dont l’établissement donna lieu dans le passé à des débats que nous pouvons qualifier d’assez vifs (exemple : le passage concernant Nîmes, en IV, 1, 12, ici p. 33, ou celui qui décrit le site de Lyon, en IV, 3, 2, ici p. 41). Tous les spécialistes de la Gaule ne pourront plus désormais, pour tout lieu, région, peuple, ne pas disséquer la traduction nouvelle donnée par Patrick Thollard. Cela dit, le recenseur de cet important travail ne peut que mentionner son étonnement, en raison d’une dichotomie entre le titre de l’ouvrage et son contenu. A priori, rien de surprenant, vu le titre. Il s’agit de la Gaule, en son ensemble, la traduction du livre IV allant, comme il est normal vu la structure du texte, jusqu’à la Bretagne. Non, l’étonnement vient du fait qu’en dehors du chapitre 1 des commentaires (intitulé : De la valeur comparée des sources : peuples et territoires chez Strabon, Pline et Ptolémée) et du chapitre 2 des mêmes commentaires (intitulé : La mesure de l’espace : stades et milles), ces mêmes commentaires, chapitres 3 à 7 (le dernier), ne concernent, dans leur ensemble, que la Narbonnaise. Certes, il est bien dit (p. 15) que ces analyses sont « en nombre limité », mais il aurait sans doute été préférable d’éclairer plus profondément le lecteur, dès la couverture de l’ouvrage, puisque celui-ci en dehors de la traduction du texte de Strabon, ne porte pas sur la totalité de la Gaule.

 

          Cela dit, l’ouvrage ne manque pas d’intérêt, disons, d’abord, dans la discussion d’un certain nombre de points controversés. Il en est ainsi de la relation entre le stade (métrologie grecque) et le mille (métrologie romaine). P. Thollard montre parfaitement que la position stricte qui voudrait voir le mille valoir 8 stades 1/3 chez Polybe (donc au IIe siècle av. J.-C.) et 8 stades au Ier siècle av. J.-C., époque de Strabon, encore développée aujourd’hui par P. Arnaud (Hommages à B. Rémy, Grenoble, 2007, p. 504) a contre elle l’opinion de tous les commentateurs récents du fameux passage de Polybe (III, 39) sur le bornage de la voie hérakléenne (voir Polybe, éd.-trad. du livre III, E. Foulon, M. Molin, CUF, n. 169, p. 52, et n. 170, p. 201). La discussion n’est pas technique, mais entraîne tout au contraire deux visions de la conquête de la Transalpine. Si le passage n’est pas interpolé, comme l’admet aujourd’hui l’immense majorité des commentateurs, alors les Romains ont borné cette voie avant la conquête militaire, ce qui n’est pas un exemple unique. P. Thollard, bien que se cantonnant ici dans les affaires de métrologie, va dans ce sens (p. 101), et relève (p. 113) que Strabon donne en IV, 1, 3, et en milles la distance entre Narbonne et Nîmes, soit 88 milles, la même en stades en IV, 1, 11, soit 790 stades (ce qui équivaut à 90 milles). Dans la réalité, il y a 91 milles ! Il faut donc admettre une certaine approximation dans les données chiffrées transmises par l’Antiquité.

 

          Tout aussi intéressant est le chapitre 2 de la seconde partie, largement consacré à un sujet difficile, parce que longtemps controversé. Les Gaulois du Midi étaient-ils des Celtes ? Il faut là reprendre les textes, étudier la répartition tripartite traditionnelle de la Gaule (Celtes, Aquitains, Belges) et celle, quadripartite, d’Auguste (Celtes de Narbonnaise, Aquitains, jusqu’à la Loire, ainsi que deux ensembles humains rattachés, l’un à Lyon, l’autre aux Belges). Si, par ailleurs, on lit bien Strabon, et si l’on suit P. Thollard, les  Celtes sont « éclatés » sur les quatre parties et ceux du Midi sont « distingués » dans la province de Narbonnaise. Voilà qui, face à des textes d’époques différentes, utilisant de plus deux langues, le grec et le latin, permet de rendre aux Celtes du Midi leur identité, une identité celtique, qu’une théorie émise autrefois leur refusait (émise par M . Py et reprise par lui en 2003). D’ailleurs, ce que ne dit pas P. Thollard mais ce n’était pas son propos, les armes d’Ensérune, qui sont en quantité notable, sont vues aujourd’hui comme des armes celtiques.

 

          Si l’on suit la ligne adoptée ici, celle des « réajustements » des théories anciennes, on se penchera ensuite sur le chapitre 7 consacré à Marseille dans lequel, avec courage il faut le dire, P. Thollard prend partie sur la topographie de la ville, à la lumière du texte de Strabon, sur les installations navales, dont la connaissance a été largement complétée par l’archéologie, les « comptoirs » de Marseille, le domaine (chôra) de Marseille, et les fondations de Marseille en Gaule et en Espagne. Disons-le tout de suite, les sources littéraires s’accordent parfois mal avec les données de l’archéologie, si bien qu’A. Hermary se voit accusé (p. 224) d’avoir forcé le texte de Strabon « pour que celui-ci coïncide exactement avec les découvertes archéologiques ». Quant à la « délicate question du territoire de Marseille », si disputée depuis plus d’un quart de siècle, peut-être eût-il été utile de dire que la vieille théorie (développée autrefois notamment par Chr. Goudineau en 1976, qui voulait étendre la chôra de Marseille jusqu’à Avignon, sous une forme « fédérale ») est, de fait, aujourd’hui abandonnée, P. Thollard admettant que « le territoire de Marseille n’allait pas formellement jusqu’au Rhône » (p. 228). Cette territorialisation limitée se comprend puisque, il le montre par ailleurs, la politique massaliète n’était pas territoriale mais fondée sur un système de défense, des points d’appui, des « remparts », des fondations, des villes en Ibérie, dans la région rhodanienne et en Provence. On ne mentionnera pas ici le détail de la discussion, sauf pour relever une proposition, pour ajuster tous les textes, notamment à propos de Rhodanousia, qui voudrait (mais la preuve manque bien évidemment) que cette ville-rempart se fût appelée un temps Roè Agathè (p. 233).

 

          Des incertitudes comparables sont relevées par P. Thollard à propos du nom des Ligures et des Celtes, sur l’identité de ceux que les textes antiques appellent en grec les Ligyens, en latin les Ligures. En un mot s’affrontent là une thèse que P. Thollard qualifie d’évolutionniste (celle de M. Bats) pour qui nous avons affaire, chez Strabon, à une stratification à trois niveaux, les auteurs grecs anciens, les auteurs grecs récents, les auteurs de l’époque de Strabon, et une théorie dite par P. Thollard « séparatiste » (celle de P. Arnaud), pour qui la confusion des textes antiques ne prend pas sa source dans la chronologie mais dans l’existence de deux traditions géographiques distinctes, l’une grecque (fondée sur le nom de Ligyens), l’autre latine (fondée sur le nom de Ligures). La conclusion de P. Thollard est prudente : « il est difficile d’adhérer entièrement à l’une ou l’autre thèse » (p. 134). Ce qui revient à dire que la discussion reste ouverte, la proposition faite étant que ces deux positions sont complémentaires.

 

          Cela dit, reste l’entre-deux, c’est-à-dire les chapitres 4 à 6, où l’on trouvera, avec une cartographie superbe (ainsi que des photographies couleur de même niveau), qui mérite d’être soulignée, une foule de mises aux points concernant les Volques Tectosages et les Volques Arécomiques, avec, une fois encore, une bonne illustration du compartimentage de la recherche, notamment en France. Le passage sur « l’or de Toulouse » est bienvenu, avec cette mention procédant de l’archéologie (il s’agissait de masses brutes d’or et d’argent, non d’objets ou de monnaies, le tout déposé dans des lacs, comme l’on sait). Mais cette affaire a un autre aspect, non étudié par P. Thollard, car Q. Seruilius Caepio était l’un des chefs des optimates à Rome et la disparition de cet or, dont il fut accusé, et qui devait être expédié par Marseille et non par Narbonne, prend sa place dans un combat féroce, un combat politique entre les optimates et les populares. On ne peut donc oublier alors que la Gaule représentait, dans certains schémas aujourd’hui mis en avant, une périphérie interne dont le centre était, indiscutablement, Rome.

 

          En guise de conclusion, il est clair que toute étude sur la Gaule du Sud, on l’aura compris, ne pourra négliger l’ouvrage de P. Thollard, qu’on le suive ou non… en allant « du texte à l’archéologie », sur des sujets largement controversés dans le passé, un passé qui, parfois, dure encore.