Olariu, Dominic (éd.): Le Portrait individuel. Réflexions autour d’une forme de représentation, XIIIe-XVe siècles, 299 p., ISBN: 978-3-0343-0002-5, 51,70 €
(Peter Lang, Bern 2009)
 
Compte rendu par Florence Chantoury-Lacombe, Université de Montréal
(florence.chantoury@videotron.ca)

 
Nombre de mots : 964 mots
Publié en ligne le 2010-10-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1132
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           L’ouvrage collectif publié par Dominic Olariu, Le portrait individuel vient à point nommé. Il poursuit un travail amorcé par une histoire de l’art proche d’une anthropologie de l’art qui s’attache à repousser les frontières, parfois trop strictes, établies autour des délimitations chronologiques. Ces actes du colloque, tenu en février 2004 à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris, sont consacrés aux enjeux du portrait et aux conditions de son développement à la fin du Moyen Âge.

 

          Les auteurs du livre visent à remettre en question la notion de ressemblance en analysant les distinctions multiples entre identité et individualité, ou encore, en établissant les conditions de possibilité du portrait autonome, notamment à partir du contexte religieux. Dans un parcours philosophique de la notion de ressemblance, Daniele Cohn affirme que le portrait se manifeste surtout comme une prise d’identité. C’est bien le portrait qui capte une identité et un renversement s’opère : l’idée de l’expression vient suppléer la notion d’imitation. Danièle Cohn observe que la ressemblance n’a pas exclusivement été pensée comme mimétique par les artistes et le renvoi à l’automimésis des peintres à la Renaissance atteste d’un intérêt pour l’expressivité dans le cas du portrait.

 

          La distinction entre identité et individu, soulignée par Danièle Cohn, fait l’objet de plusieurs études. Beate Frick a bien montré que les reliquaires angevins à masques pivotants du XIIIe siècle et conservant la relique d’un saint ne sont pas conçus pour une mémoire de l’aspect physique des personnages sacrés. En s’éloignant de la ressemblance physique, le reliquaire reflétait davantage l’individualité morale du saint. Tout l’enjeu de l’ouvrage est aussi de démontrer que le développement du portrait individuel ne passe pas unilatéralement par les marques de reconnaissance d’un individu à travers les traits de son visage.

 

          L’étude de Franz Zöllner consacrée aux portraits de Botticelli va dans un même sens. Par une approche anachronique, Zollner propose une étude historique des genres et  souligne que l’expression commune des portraits réalisés par Botticelli implique une maniera du peintre, une singularité picturale. Ainsi, le portrait de génération créé par Botticelli s’insère dans la politique des images chez les Médicis. Dans cette même veine, Dominic Olariu aborde la ressemblance avec Dieu et analyse la nouvelle conception de l’individualité par l’intermédiaire de la pratique anthropologique des empreintes et des masques mortuaires. L’auteur pointe un moment historique particulier, celui de l’importance accordée à la conservation des visages à travers l’exemple de Jeanne d’Aragon et à la diffusion de son masque mortuaire. La recherche de l’individualité dans le portrait fait l’enjeu du texte d’Enrico Castelnuovo avec l’étude des portraits autonomes réalisés par Giotto. Il met ainsi en évidence la recherche d’une expressivité qui se fait de plus en plus importante au début du Trecento. Si l’âme et le corps sont des entités liées dans l’Antiquité avec Platon et la notion de kalos kagathos, Enrico Castelnuovo souligne que, chez Pietro d’Abano, la notion de dispositio permet d’appréhender ce lien âme et corps à travers l’ensemble des traits psychiques et physiques.

 

          Les diverses fonctions assignées au portrait individuel permettent également de mieux circonscrire les enjeux de ce genre. Comme le précise Hans Belting, l’essor d’une classe sociale, la bourgeoisie, participe à cette invention du portrait autonome. Il s’agit bien d’un changement de paradigme, le portrait généalogique fait place au portrait physionomique. Albert Châtelet fait une relecture du portrait dévotionnel à travers l’image de Jan Van Eyck, la Vierge et le chancelier Rolin. En étudiant sa position originaire dans l’Église Notre-Dame d’Autun, il démontre comment la figure du chancelier, endossait dans la représentation, une fonction d’effigie.

 

          À travers l’étude des écrits hagiographiques, la ressemblance devient une manifestation extérieure de l’accomplissement spirituel. Ainsi, les portraits de papes expriment la sacralité de l’âme et Jean-Claude Schmitt comprend le portrait dans son rapport à la pensée judéo-chrétienne. Mais le portrait a très vite été perçu comme un instrument efficace de pouvoir. Plusieurs auteurs insistent sur l’importance des effigies funéraires des papes au XIIIe siècle, notamment Agostino Paravicini Bagliani, avec l’exemple du pape Boniface III, l’opération d’autoreprésentation du Moyen Âge et les inventions des bustes dans la symbolique du pouvoir.

 

          D’autre part, le portrait est perçu comme le moment de prise d’identité du sujet, cela apparaît dans les analyses des portraits de Boccace par Anika Disse et dans le texte de Paul Werner. Anika Disse démontre comment les enlumineurs  ont singularisé les traits de Boccace en tant qu’auteur alors que Paul Werner, partisan d’une conception de l’individualité au Moyen Âge, analyse les rapports entre l’artiste et son modèle à travers le dessin que réalise Albrecht Dürer de Katherina l’Africaine. Il interprète le portrait comme une identité en voie de constitution et observe non pas une psychologie unique mais un  système de classement des types.

 

          En filigrane de cet ouvrage, c’est bien le pouvoir de séduction des portraits et les marques de fascination qui se manifestent. L’apport de l’anthropologie permet un discours sensuel sur le portrait qui échappe à l’iconographie traditionnelle. Le portrait individuel met en lumière l’importance d’une approche anthropologique du portrait, ceci permettant de mieux comprendre “l’invention” d’un genre en dehors des canons établis par la seule discipline de l’histoire de l’art.


Table des matières

Dominic Olariu : Introduction

- Jean-Claude Schmitt : La mort, les morts et le portrait

- Beate Fricke : Visages démasqués. Un nouveau type de reliquaire chez les Anjou

- Agostino Paravicini Bagliani : Boniface VIII en images. Vision d’Église et mémoire de soi

- Dominic Olariu : Réflexions sur l’avènement du portrait avant le XVe siècle

- Enrico Castelnuovo : Les portraits individuels de Giotto

- Hans Belting : Le portrait médiéval et le portrait autonome. Une question

- Anika Disse : Figures de l’auteur : Boccace dans son oeuvre

- Albert Châtelet : Portrait et dévotion

- Eberhard König : La réalité du portrait dans les manuscrits enluminés

- Norbert Schneider : Aequalitas. Contribution à l’art du portrait chez Jan van Eyck

- Gregor Wedekind : Jeux de vérité. Portrait et réalité dans Les Époux Arnolfini de Jan van Eyck

- Paul Werner : Katherina l’Africaine ou les ruses du dessin

- Frank Zöllner : Botticelli portraitiste : réflexions sur l’histoire du portrait en tant que genre artistique

- Danièle Cohn : Remarques philosophiques sur le portrait individuel.