Heck, Christian: Lecture, représentation et citation.
L’image comme texte et l’image comme signe (XIe-XVIIe siècle)
(Université Charles-de-Gaulle - Lille 3 - CeGES 2007)
 
Compte rendu par Guillaume Cassegrain, Université Lyon 2
(guillaume.cassegrain@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 997 mots
Publié en ligne le 2008-03-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=114
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Les huit textes qui composent ce livre ont été écrits à l’occasion d’un colloque organisé à l’université Lille 3 en 2002, dans le cadre d’un programme de recherches sur la « pensée du regard ». Comme le laisse entendre le titre, conservé pour la publication de ces actes, le projet consistait à sonder certains rapports qui unissent l’écrit et l’image. Ce thème, très vaste, a été d’emblée resserré par des limites chronologiques (Moyen Âge et époque moderne) et épistémologiques. Les organisateurs du colloque, comme s’en explique Christian Heck dans l’introduction, n’ont pas souhaité donner aux analyses un ton trop ouvertement théorique, se méfiant par là de réflexions « abstraites » qu’un tel thème produit parfois. La volonté de rattacher les œuvres à un contexte historique de création explique ce parti pris initial que l’on trouve respecté, à la lettre, dans les textes de Pascale Charron (« Culture du secret et goût de l’équivoque : les manuscrits à devise anagrammatique à la fin du Moyen Âge ») ou de Danielle Quéruel (« Formules narratives, rubriques et enluminures : l’exemple de l’histoire de Renault de Montauban de David Aubert [XVe siècle] »). Les manuscrits commandés par des fonctionnaires royaux (notaires, secrétaires du roi), sujets de l’étude de Pascale Charron, sont un cas exemplaire de la lecture contextuelle qui guide l’ensemble du volume. Les armoiries parlantes dont traite Michel Pastoureau (« Le nom mis en images : les armoiries parlantes [XIIe – XIIIe siècle] ») ne peuvent, de la même façon, s’entendre que si l’on connaît le commanditaire et le milieu dans lequel il vit. Le contexte social, politique et culturel permet alors de mieux saisir les enjeux de ces différentes devises ou armoiries ainsi que les « jeux de mots » qu’elles élaborent à partir d’une identité particulière. Ce souci méthodologique se retrouve également dans les analyses iconographiques qui, dans une perspective toute panofskienne, reposent sur un « contexte » défini par un ensemble de textes (littéraires, poétiques, philosophiques), cités ou non par les inscriptions lisibles dans l’image, qui pourraient éclairer l’œuvre, qui pourraient en être le référent historique (Guylène Hidrio, « De la difficulté de concevoir des images didactiques au Moyen Âge : un exemple tiré des Etymologiae d’Isidore de Séville [XIe siècle] »). Michèle-Caroline Heck (« Sentences et poèmes dans la nature morte septentrionale du XVIIe siècle »), Christian Heck (« Les procédés de l’écriture dans l’image médiévale ») ou bien encore Martial Gérez (« Cartouches, phylactères, inscriptions libres : le texte dans les tapisseries de la fin du Moyen Âge ») utilisent le matériau littéraire figuré par l’artiste comme une « source » qui permet de reconstruire une unité (philosophique ou narrative) que l’image déconstruit volontairement (comme dans certaines natures mortes analysées par M.-C. Heck) ou qu’elle ne rend qu’imparfaitement : « Pour le spectateur, étant donné le caractère mêlé des scènes, des figures et des détails graphiques, il est nécessaire de consulter le texte pour suivre le fil conducteur de l’histoire et saisir son rythme narratif interne » (M. Gérez, p. 150). Cette idée d’un texte-source qui « révèle » la nature de l’image revient souvent, sous une forme ou sous une autre, dans les études de ce recueil, montrant par là que si on ne se souciait pas de théorie dans un travail historique, comme le disait Panofsky, elle trouverait toujours à se venger. Il semble bien difficile de faire l’économie d’une définition théorique préalable des objets d’études, même lorsque l’approche se veut exclusivement historique. C’est principalement cet aspect « théorique » (peu de remarques sur la signature, par exemple) qui manque le plus à ce recueil au sujet si évidemment capital pour l’histoire de l’art.

Le beau texte de Pascal Griener (« Le portrait scriptural. Erasme et ses portraitistes ») comme celui de Chr. Heck font mentir cette impression d’ensemble en englobant dimension théorique et historique dans un seul mouvement analytique. P. Griener, en se penchant sur les portraits d’Erasme faits par Holbein, Metsys et Dürer, analyse les stratégies figuratives d’Erasme afin d’inscrire, par la peinture ou la gravure, son identité littéraire et dévoiler ainsi son « image littéraire ». L’interprétation du double portrait d’Erasme et de Petrus Aegidius, peint par Quentin Metsys en 1517, montre pratiquement (fonction plastique des livres peints) comment se met en place une théorie (la figura du lettré) par l’image.

Malgré les innombrables qualités de ces textes, la rigueur historique de leurs démonstrations, l’éviction volontaire de la dimension théorique des liens entre écriture et peinture pose quelques problèmes. Chr. Heck, dans les premières pages de son article, entreprend pourtant un travail de classification des formes de l’écrit dans l’image, qui rappelle les remarques éclairantes de Meyer Schapiro sur les différentes formes figuratives de l’écrit (écriture peinte, feinte, lisible, illisible…), qui auraient mérité plus de place dans l’ouvrage.

Sommaire :

Introduction, Christian Heck, p. 9-14.

« Les procédés de l’écriture dans l’image médiévale », Christian Heck, Université de Lille 3, p. 15-37.

« De la difficulté de concevoir des images didactiques au Moyen Âge : un exemple tiré des Etymologiae d’Isidore de Séville (XIe siècle) », Guylène Hidrio, Université de Lille 3, p. 39-67.

« Le nom mis en images: les armoiries parlantes (XIle-XVIle siècle) », Michel Pastoureau, EPHE et EHESS – Paris, p. 69-115.

« Culture du secret et goût de l’équivoque: les manuscrits à devise anagrammatique à la fin du Moyen Âge », Pascale Charron, Université de Tours – CESR, p. 117-129.

« Formules narratives, rubriques et enluminures : l’exemple de l’histoire de Renaut de Montauban de David Aubert (XVe siècle) », Danielle Quéruel, Université de Reims - Champagne Ardennes, p. 131-145.

« Cartouches, phylactères, inscriptions libres : le texte dans les tapisseries de la fin du Moyen Age », Martial Gérez, Université de Lille 3, p. 147-169.

« Le portrait scriptural. Érasme et ses portraitistes », Pascal Griener, Université de Neuchâtel, p. 171-209.

« Sentences et poèmes dans la nature morte septentrionale du XVIIe siècle », Michèle-Caroline Heck, Université de Montpellier, p. 211-232.