Hasler, Rolf: Die Schaffhauser Glasmalerei des 16. bis 18. Jahrhunderts. 478 S. ISBN 978-3-0343-0496-2
SFR 129.00 / €* 89.00 / €** 91.50 / € 83.20 / £ 74.90 / US-$ 128.95
(Peter Lang, Frankfurt am Main, Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Wien 2010)
 
Compte rendu par Raphaëlle Chossenot
(chossenot@univ-paris1.fr)

 
Nombre de mots : 2536 mots
Publié en ligne le 2013-05-07
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1172
Lien pour commander ce livre
 
 

 

          Ce nouveau et cinquième volume du Corpus Vitrearum Suisse, traite du vitrail dans le canton de Schaffhausen (Schaffhouse) du XVIe au XVIIIe siècle ; il est le fruit des recherches d’un spécialiste de ce sujet dans la région, Rolf Hasler. Ce canton, le douzième de la Confédération suisse, fut formé en 1501 lors du ralliement de Schaffhausen à Zurich. Stein am Rhein, ville assez dynamique sur le plan économique et passée sous l’autorité de Zurich en 1484 et à la Réforme en 1525, s’y rajouta au XIXe siècle. Cette ville, d’envergure moindre, alors qu’elle avait réussi à sortir de la dépendance de l’abbaye Saint-Georges dans laquelle elle se trouvait depuis le Moyen Âge, ne put rester isolée, et entra aussi dans l’orbite de Zurich.

 

          Les deux villes ont pour point commun d’avoir été des centres de production du vitrail et, en particulier, de ces panneaux armoriés « suisses » destinés aux bâtiments civils – que l’on peut définir comme étant des « panneaux figurés, peints en grande partie avec des émaux sur verre, portant souvent des armoiries et des inscriptions évoquant le commanditaire et pouvant comporter quelques pièces de verre coloré en nombre limité » (N. Blondel) –, et d’être bien documentées par des sources écrites (textes réglementaires, registres corporatifs, comptabilités) et iconographiques. Pour chacune, on trouvera une présentation des conditions de la production (contexte politique et religieux, commanditaires), des peintres, verriers et peintres-verriers (dictionnaire biographique) et de la création elle-même (catalogue des œuvres conservées).

 

          Rien ne prédisposait Schaffhausen à devenir, au cours du XVIe siècle, l’un des quatre plus importants centres de production de vitrail suisse. Il en va de même pour la petite ville de Stein am Rhein, sise à une vingtaine de kilomètres de Schaffhausen, non loin du lac de Constance, qui fut également un centre de production du vitrail. Les deux villes, situées au bord du Rhin, très ouvertes, ont accueilli des peintres-verriers venus y faire leur apprentissage ou s’y établir, en particulier la seconde. La demande locale, importante, explique l’essor du vitrail dans ces deux villes. Avant la survenue de la peste dans le premier tiers du XVIIe siècle, Schaffhausen comptait ainsi environ 6000 habitants (contre 12000 à Bâle, 8000/9000 habitants à Berne et Zurich et 1200 à Stein am Rhein). La hausse de la demande était telle, dans le courant de la seconde moitié du XVIe siècle, que Schaffhausen tenta de contrôler le prix des vitraux en fixant des montants auxquels elle ne se tint pas elle-même lors de ses nombreuses commandes.

 

         On y observe les commanditaires de vitraux habituels (clergé, laïcs, associations religieuses ou professionnelles, particuliers…), mais le contexte, bien particulier, explique que les corporations (en particulier celle des arquebusiers), qui siégeaient au conseil de ville, et les municipalités elles-mêmes, aient joué un rôle important. Les villes confédérées entretenaient des relations étroites entre elles et avaient l’habitude de s’échanger des vitraux ou d’en acquérir pour orner les édifices publics de leur propre territoire, à tel point que certaines possédaient des stocks dans lesquels elles puisaient.

 

          Les municipalités s’impliquaient dans la régulation de l’activité, Schaffhausen ayant, comme nombre de ses consœurs (mais à l’opposé de Stein), édicté des règlements pour ses peintres-verriers à la fin du XVIe siècle. La présence de ces statuts n’entravait ni la circulation des modèles et des œuvres ni celle des peintres-verriers dont beaucoup quittaient leur lieu de naissance pour apprendre le métier ou l’exercer ailleurs suivant les circonstances économiques ou d’autres facteurs (relations, opportunités), à condition, bien entendu, qu’ils aient satisfait aux conditions permettant d’être citoyen de la ville (et membre de la corporation quand il y en avait une). Le rôle joué par les peintres-verriers extérieurs fut particulièrement déterminant à Stein am Rhein et, durant de longues périodes, ceux qui s’y établirent n’y rencontrèrent que peu de concurrence.

 

          À Schaffhausen, la période d’essor de la production du vitrail se situe entre 1560 et 1660, époque où l’art du vitrail fut renouvelé par l’utilisation plus importante de l’émail et par celle de l’esthétique maniériste. La demande, forte jusqu’à la peste de 1629 à l’origine d’une baisse démographique assez considérable, s’accompagna d’une augmentation des effectifs chez les peintres-verriers : leur nombre quadrupla, passant de quatre à cinq dans la première moitié du XVIe siècle à une vingtaine dans la seconde moitié du XVIe siècle/par la suite. Leur production, de grande qualité, rencontra un vif succès auprès des donateurs qui faisaient également appel aux autres grandes figures du vitrail de l’époque, parmi lesquelles celles du zurichois Carl Egeri (1510/1515-1562), qui fut l’auteur, dans les années 1540, des « Standesscheiben » offerts par une vingtaine de municipalités pour l’hôtel de ville nouvellement édifié de Stein am Rhein.

 

         Des cent vingt peintres, verriers et peintres-verriers relevés pour Schaffhausen et présentés dans le dictionnaire biographique, on retiendra quelques figures dont celle du principal représentant de la dynastie des Stimmer, Tobias († 1584), fils du maître d’école, peintre, peintre-verrier, calligraphe et relieur Christoph le Vieux. Très mobile durant toute sa vie et polyvalent comme son père, il se rendit à Côme, à Baden-Baden (où il travailla pour le Margrave Philipp II) ainsi qu’à Strasbourg dont il devint citoyen et membre de la corporation des peintres. En l’absence de vitraux portant sa signature et bien que des vitraux soient sortis de son atelier strasbourgeois, on pense que Tobias n’en a peut-être que rarement fabriqué lui-même. En revanche, il fut un auteur de cartons remarquable dont le style fut très copié par ses contemporains.

 

          À Schaffhausen, citons aussi les Lang et les Lindtmayer, auteurs de projets et de vitraux dont une grande partie de la production graphique et « vitrée » subsiste encore de nos jours. Des membres de ces familles collaborèrent comme l’atteste le projet de vitrail sur le thème du Jugement de Salomon exécuté en 1581  par Daniel  Lang (1543-1602) et Daniel Lindtmayer le Jeune (1522-1601) : le premier aurait réalisé les armoiries et la frise décorée et le second la scène biblique en partie centrale.

 

          La production s’y essoufflera avec la mort de Hans Caspar Lang le Jeune (1649) qui fut le dernier représentant d’une dynastie qui existait depuis une centaine d’années.

 

          Le métier y était organisé, probablement depuis le Moyen Âge, mais le fait n’est pas avéré avant 1588, date à laquelle le métier fut doté de statuts par la ville. Les peintres, les peintres-verriers et les verriers y étaient réunis, contrairement à la politique menée précédemment par la ville à l’égard de ces professions. Les registres du métier qui apparaissent par la suite nous apprennent que la plupart des apprentis de Schaffhausen étaient originaires de la ville.

 

          Le verre était essentiellement importé (de Lorraine et d’ailleurs) et son commerce fit l’objet d’un contrôle de la part de la municipalité, surtout après 1650, date à partir de laquelle elle tenta d’interdire sa vente (ainsi que celle du plomb) à ceux qui n’étaient pas membres de la corporation. Le commerce du verre fut ainsi confié à un maître qui devait reverser les reliquats non vendus à égalité entre les maîtres.

 

          La production de vitraux fut bien moindre à Stein am Rhein : elle était concurrencée par Bâle, Constance, Zurich et Schaffhausen. L’abbaye bénédictine Saint‑Georges, à laquelle la ville avait été soumise au Moyen Âge, fut sécularisée. Elle reçut de nombreux vitraux, en particulier sous l’abbatiat de David von Winkelsheim (1499-1526) et à nouveau lorsqu’elle fut utilisée par Zurich pour ses officiers. Assignée à la fin du siècle au culte protestant, elle devint l’église principale de la ville (« Stadtkirche »).

 

          Dans cette ville, le rôle de Zurich fut très important du point de vue politique et artistique, notamment dans la constitution du Standesscheibenzyklus (formé de treize vitraux armoriés) destiné à la salle du conseil de l’hôtel de ville et dont elle confia la réalisation au zurichois Carl Egeri. À la fin du XVIe siècle, ce fut encore Zurich qui dota l’église nouvellement refaite de l’abbaye Saint-Georges d’un ensemble de vitraux réalisés par ses peintres-verriers zurichois (les Murer).

 

          Le dictionnaire des peintres, verriers et peintres-verriers établis dans la ville ne compte qu’une vingtaine de noms dont un tiers relève d’une seule et même famille, celle des Schmucker. Le plus important représentant de la dynastie fut sans conteste Andreas I  (1575-1650) : fils d’un marchand de céréales, il partit apprendre le métier dans une autre ville (entre autres à Schaffhausen, dans l’atelier de Marx Grimm). Outre le vitrail, il effectua des travaux de peinture et de dorure et se consacra finalement à la charge de maître d’école de la ville qui lui fut confiée en raison de sa pauvreté. Son œuvre de peintre-verrier est cependant bien documentée et semble avoir été appréciée par ses contemporains.

 

          Dans ces deux villes, les peintres-verriers étaient polyvalents et exerçaient pour l’essentiel comme peintres-verriers, peintres et cartonniers, bien que d’autres activités puissent être évoquées (calligraphie, reliure …). Certains, bien que réputés, connurent de sérieuses difficultés financières à partir de la fin du XVIe siècle, ce qui aurait favorisé la recherche de commandes au-delà du milieu local ainsi que de nombreux déplacements, voire la recherche de charges et d’offices apportant des gages réguliers.

 

          Le rôle des veuves, habituellement peu documenté dans l’histoire des métiers et dans celle du vitrail, est attesté ici à travers la brève mais réelle carrière d’Anna Lindtmayer, seconde épouse et veuve de Félix le Jeune : devenue veuve, aidée par quelques compagnons, elle tint l’atelier durant huit ans, jusqu’à son remariage avec le peintre-verrier Michael Starck.

 

          Des peintres-verriers ont joué un rôle inattendu dans la vie culturelle et en particulier théâtrale de l’époque, en mettant en scène des pièces de théâtre : à Schaffhausen, Hieronymus Lang le Jeune monta l’Histoire de Joseph en 1597 ainsi que celle de Tobie en 1605, imitant en cela son grand-père Hieronymus le Vieux qui avait porté l’Histoire de Daniel à la scène en 1575. Il en alla de même à Stein am Rhein avec Andreas Schmucker I et à Zurich avec Jos et Christoph Murer.

 

         Les biographies des peintres-verriers, très documentées, regorgent d’informations sur la vie, la carrière et la production de chacun ainsi que sur leurs domaines d’exercice (peinture ornementale, création de cartons, de vitraux).

 

          Le processus de la création des vitraux, dans ces villes, apparaît comme relativement complexe au regard de la documentation conservée : un donateur pouvait être amené à commander un croquis pour son vitrail à un peintre-verrier établi localement, puis à en confier la réalisation à un peintre-verrier de la ville où devait être posé le vitrail. Mais le modèle pouvait aussi être acheté à l’étranger, par le commanditaire ou le peintre-verrier lui-même. Plusieurs exemples, présentés dans le catalogue, en particulier celui des vitraux de l’hôtel de ville de Stein am Rhein, permettent d’illustrer le fonctionnement de ce système. Pour reprendre les mots de Michel Hérold, l’invention était partagée entre divers intervenants et ce, dès la création du modèle qui pouvait être le résultat de la collaboration de deux artistes, l’un se chargeant du décor et l’autre de la représentation des armoiries.

 

          Le catalogue, établi suivant les normes habituelles du Recensement des vitraux, porte sur les vitraux conservés dans les collections publiques et privées du canton de Schaffhausen, c’est-à-dire, pour l’essentiel, à Schaffhausen (où se trouve le célèbre Musée zu Allerheiligen), et Stein am Rhein. L’illustration se compose de photographies, de schémas des parties restaurées ainsi que, le cas échéant, de dessins identifiés comme ayant servi de modèle. L’ensemble, très riche, difficile à résumer, consiste, pour l’essentiel, en vitraux assez colorés, de petite taille, de forme circulaire ou rectangulaire, présentant des compositions stéréotypées mettant en valeur les armoiries du commanditaire : deux personnages (guerriers pour les villes, figures bibliques pour les ecclésiastiques) placés en vis-à-vis sous une arcade présentent le blason de la ville sur un fond blanc ou coloré, les bordures étant occupées par des scènes narratives. La singularité de chacun provient de la manière dont les types de verre et les différentes techniques d’ornementation (jaune d’argent, émaux utilisés rarement de manière exclusive, gravure et grisaille) ont été mis en œuvre, mais aussi du répertoire ornemental choisi ainsi qu’aux thèmes des scènes narratives situées sur les pourtours. Ainsi, dans le vitrail de la ville de Stein réalisé par A. Schmucker I (cat. 164, 1607) d’après le modèle de celui que son maître M. Grimm réalisa pour Schaffhausen (cat. 163, 1590), le fond damassé bleu en partie centrale a été remplacé par du verre blanc qui allège la composition. Une série de trois petits rondels allégoriques, réalisés au jaune d’argent et à la grisaille, qui représente des animaux (lapins, oiseaux) témoigne d’un autre type de production, alliant morale et goût pour la nature.

 

          Certains ensembles disparus ou incomplets (cycle de l’hôtel de ville de Stein, par exemple) font l’objet d’une analyse historique et iconographique. Nombre d’entre eux ont été démantelés et transférés d’un édifice à un autre : des vitraux dudit « cycle de Saint-Georges » de l’abbaye du même nom de Stein sont conservés pour partie dans la Rathausammlung de l’hôtel de ville (Prälatenscheiben, 1516-1517, cat. 133-136) et au Musée national Suisse.  Ce cycle était probablement plus réduit (14 vitraux) et hétéroclite qu’il n’a été dit et le style des quatre Prälatenscheiben en témoigne puisque celles-ci sont issues de deux ateliers différents (L. Stilhart à Constance et peintre-verrier anonyme de Zurich).

 

          Les annexes, très riches, comportent, pour Schaffhausen, l’ordonnance concernant les peintres-verriers, les verriers et les peintres émise par la ville en 1588, celles sur les prix des vitraux et du verre, la liste des maîtres établis et celle des apprentis ainsi que des extraits de la correspondance entretenue par le pasteur et chroniqueur protestant Johann Jakob Rüeger avec un érudit catholique, Hans von Schellenberg : en effet, bien que passées toutes deux à la Réforme au début du XVIe siècle, Schaffhausen et Stein am Rhein gardèrent des liens avec les villes catholiques ainsi qu’avec l’Allemagne. L’amitié nouée entre les deux hommes en témoigne, le second ayant commandé des vitraux pour sa bibliothèque par l’intermédiaire du premier. De nombreux commanditaires allemands s’adressaient à des peintres-verriers suisses pour faire réaliser des cartons et des vitraux. La partie concernant Stein, plus réduite, permet d’observer comment la ville demanda à ses consœurs de collaborer à l’ornementation de son nouvel hôtel de ville (extraits de correspondances). L’ensemble est complété par des photographies répertoriant les monogrammes et signatures des peintres-verriers observés sur les vitraux.

 

          On pourra regretter l’absence d’un petit glossaire technique ainsi que la présentation de l’édition, en deux colonnes, qui complique quelque peu la lecture. Cet ouvrage intéressera tous ceux qui étudient l’histoire du vitrail des XVIe-XVIIe siècles et en particulier les conditions de sa production. Bien qu’elles diffèrent notablement de la situation française à la même époque, elles offrent de nombreux points de comparaison puisque nombre d’aspects souvent peu ou mal documentés de la production du vitrail et de la vie des peintres-verriers le sont ici. La richesse de la documentation exploitée permet aussi de suivre les filiations entre les œuvres produites dans ce milieu qui se caractérise par son ouverture et la très grande mobilité de ses artistes.