Gelin, Mathilde (choix de textes présentés par): Daniel Schlumberger. L’Occident à la rencontre de l’Orient (Collection Ifpoche).421p. Format poche. ISBN 978-2-35159-161-1. Prix 20 euros
(Institut français du Proche-Orient (IFPO), Beyrouth 2010)
 
Compte rendu par Françoise Briquel Chatonnet, CNRS
(francoise.briquel-chatonnet@ivry.cnrs.fr)

 
Nombre de mots : 1495 mots
Publié en ligne le 2012-08-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1175
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          Avec ce second volume de la série « figures » des « Ifpoches », c’est le parcours intellectuel et scientifique de Daniel Schlumberger qui est évoqué. Ce savant qui a travaillé en Syrie et au Liban d’une part, en Afghanistan d’autre part, a consacré sa vie à l’étude de l’hellénisme aux deux extrémités de son aire de diffusion orientale : c’est à son apport à l’histoire et à l’intelligence de l’art grec en Orient que le livre est dédié.

 

          Le livre s’ouvre, après un avant-propos de Mathilde Gélin, par une préface d’Irène Schlumberger, fille de Daniel, et un témoignage, celui d’Olivier Callot qui fut son étudiant et son disciple. L’un et l’autre évoquent un homme animé par une vraie passion, tout entier tourné vers son domaine de recherches, une personnalité faite de rigueur intellectuelle, d’enthousiasme, mais aussi du souci de partager son savoir, d’encourager et de soutenir les jeunes.

 

          La première partie du livre (p. 17-91) est consacrée par Mathilde Gélin à une vue d’ensemble de ce qui fut l’œuvre de D.S. : elle commence par une brève évocation des études et du parcours professionnel de Daniel Schlumberger à l’Institut français d’archéologie de Beyrouth et aussi au service des Antiquités de Syrie, puis à la tête de la Délégation archéologique française en Afghanistan, à l’université de Strasbourg, avant un retour à Beyrouth comme directeur ; puis elle s’attarde plus longuement sur son parcours scientifique ; suit la liste des publications qui lui ont été consacrées, une description des principaux sites qu’il a fouillés ; cette partie se conclut par la bibliographie exhaustive de D.S. classée par ordre chronologique de publications, et dont les 115 numéros sont regroupés à la fin par thèmes de recherches principaux.

 

          Mais l’essentiel de l’ouvrage est bien sûr la réédition de cinq textes majeurs de Daniel Schlumberger, choisis pour leur intérêt mais aussi parce qu’ils représentent les différents domaines auxquels D.S. a consacré ses recherches et des étapes cruciales de son travail. Le choix a été fait de privilégier un nombre restreint de textes, mais développés et qui sont de véritables synthèses. Ils permettent ainsi de suivre la pensée et le raisonnement du savant. Ils couvrent aussi, dans le temps, pratiquement toute la carrière de D.S.

 

           Le premier (p. 99-174) est « Les formes anciennes du chapiteau corinthien en Syrie, en Palestine et en Arabie », Syria XIV, 1933, p. 283-317, le tout premier article publié par D.S. Une étude attentive et extrêmement précise des chapiteaux de Syrie, de Palestine et du domaine du royaume nabatéen, conformes à l’idéal vitruvien ou « hétérodoxes », l’amène déjà à mettre en doute l’influence déterminante de Rome sur l’évolution de la forme au début de notre ère. Contrairement à la thèse de Weygand qui prévalait alors, D.S. ne voit pas dans la forme classique qui s’impose au début de la domination romaine une importation de l’Occident : il montre que l’évolution s’est faite en Orient même. Alors que la Syrie du Sud et l’Arabie (au sens de province d’Arabie) ont connu des formes hétérodoxes inspirées de l’art alexandrin, c’est la forme classique qui s’impose en Syrie du Nord dès l’époque hellénistique. De là, elle s’est diffusée vers le sud du Levant. Cette remise en cause de l’hypothèse d’une influence romaine déterminante dans l’art oriental sera une constante des travaux de D.S.

 

          Les deux textes suivants sont les conclusions de deux ouvrages issus des deux thèses de doctorat de D.S. D’abord (p. 177-197) la conclusion de La Palmyrène du Nord-Ouest, soutenue comme thèse principale en 1950 et publiée en 1951 comme tome XLIX de la Bibliothèque archéologique et historique de l’Institut français d’archéologie de Beyrouth. Invité par H. Seyrig à inventorier les richesses archéologiques de la région de Palmyre pour les préserver du pillage, il a montré qu’elle décelait non pas seulement de simples relais pour les caravanes, mais de véritables bourgades. Le Nord-Ouest montagneux, notamment, était riche de nombreux villages équipés de citernes et dédiés à l’élevage, notamment des chevaux destinés à la cavalerie palmyrénienne. Le culte rendu dans les sanctuaires locaux à des dieux cavaliers l’illustre sans doute. Ces villages, qui naissent et meurent avec Palmyre, vivaient en étroite symbiose avec la capitale qui n’était ainsi pas un ilot isolé dans le désert. Mais ils présentent un art plus rustique, et une population où la composante arabe est plus influente.

 

          La thèse secondaire de D.S. était consacrée à L’argent grec dans l’empire achéménide. Elle fut publiée à Paris en 1953 dans l’ouvrage de D.S. et Raoul Curiel, Trésors monétaires d’Afghanistan, le tome XIV des « Mémoires de la Délégation archéologique française en Afghanistan », ouvrage dont la conclusion est republiée ici (p. 199-222). D.S. y montre l’importance du rôle de la monnaie d’argent grecque dans l’empire achéménide. Il démontre surtout qu’Alexandre a voulu créer une nouvelle monnaie, suivant l’étalon attique qui était déjà largement répandu dans tout l’empire qu’il avait conquis, susceptible de remplacer toutes celles, impériales, locales ou grecques, qui avaient cours. Dès le début du IIIe siècle, cette nouvelle monnaie s’était presque totalement imposée.

 

           Le morceau de choix (p. 225-390) est bien sûr l’imposant article « Descendants non-méditerranéens de l’art grec », paru dans Syria XXXVII, 1960, p. 131-166 et 253-318 et repris en 1970 dans l’ouvrage L’Orient hellénisé. D.S. y mène une étude parallèle de deux descendants de l’art grec hors du monde méditerranéen, l’art du Gandhara d’une part et celui de Palmyre ou plus largement l’art parthe d’autre part. À travers une étude magistrale, d’une très riche érudition et bien illustrée, il démontre que l’un et l’autre se rattachent à un rameau commun de l’art grec dont il faut postuler l’existence, l’art gréco-iranien. De ce fait, sans nier son influence, il est amené à relativiser l’influence directe du monde romain dans le développement de l’art gréco-bouddhique, qui tire ses origines en Bactriane elle-même, ainsi que les fouilles de Surkh Kotal le lui ont fait entrevoir. De Palmyre à la Mésopotamie, sa réflexion porte essentiellement sur la frontalité qui est le trait caractéristique de l’art parthe, dont il montre qu’il procède d’une triple influence de l’Orient ancien, du monde iranien et de la Grèce. Cet art gréco-iranien, présent aux deux extrémités du monde perse, est à mettre sur le même plan que l’art gréco-romain, avec lequel des influences réciproques se sont produites. C’est la synthèse élaborée par les élites orientales hellénisées. D.S. explique le hiatus géographique par l’absence dans le monde proprement iranien d’une architecture religieuse, celle qui illustre cet art aux deux extrémités de son développement. C’est donc dans l’art du pouvoir qu’il faudrait chercher le chaînon manquant.

 

          Le dernier texte (p. 393-419) est celui d’une conférence prononcée par D.S. à Kaboul le 14 décembre 1964, « L’hellénisme en Afghanistan ». Elle a été ensuite publiée en 1967 dans Afghanistan 20-3, p. 66-78, mais M. Gélin a choisi ici la version orale, telle qu’elle a été conservée dans les archives familiales. À travers une comparaison avec le destin de la civilisation musulmane en Afghanistan, arabisation totale puis résurgence de la langue et de la culture iranienne mais désormais musulmane et imprégnée de mots et de culture arabe, D.S. brosse celui de la civilisation hellénique au même endroit mille ans plus tôt : arrivée suite à une conquête militaire, elle s’impose notamment à travers la langue, seule écrite sur les monnaies du royaume grec de Bactriane. Plus tard, l’alphabet grec fut adapté à la transcription du bactrien, comme l’alphabet arabe à la notation de l’iranien. Enfin ce sont les canons grecs qui sont à l’origine de l’art gréco-bouddhique du Gandhara. De cette Bactriane grecque, D.S. évoque la découverte dans les sites de Surkh Kotal, où au IIe siècle de notre ère apparaît un art de type grec non encore marqué par le bouddhisme, Aï Khanoum, site d’époque grecque tout juste découvert à l’époque, et Kandahar au sud de l’Hindou Kouch avec les inscriptions en grec et araméen d’Ashoka.

 

          La distribution chronologique de ces études permet ainsi de suivre le développement de la pensée de D.S., au gré des monuments qu’il étudie ou découvre : dès son premier opus, il montre tout ce que l’art du Proche-Orient devait à la Grèce, avant même et en dehors de la médiation de l’empire romain. Il démontre ensuite que l’Asie centrale a connu un scénario similaire, à travers la constitution d’un art gréco-iranien qui supposait une origine grecque. Mais il lui manquait encore la preuve absolue, avec un site d’époque hellénistique témoignant de l’importation de tous les canons grecs. C’est à la fin de sa carrière qu’il le découvre en Aï Khanoum. L’ensemble du livre est ponctué de citations de lettres de D. Schlumberger envoyées depuis ses missions de terrain et illustré de photos. Il s’agit donc d’une évocation très parlante de l’œuvre et de la personnalité de D.S. et, même si les textes choisis ne sont pas si difficiles à trouver, sauf peut-être le dernier, on saura gré à Mathilde Gélin et à l’IFPO d’avoir élaboré ce petit volume commode et riche.