Bozoky, Edina: Le Moyen Âge miraculeux. Études sur les légendes et les croyances médiévales, 16 x 24 cm, 372 pages, 28 €, ISBN 978-2-36013-013-9
(Riveneuve éditions 2010)
 
Compte rendu par Andrea Martignoni, Institut Catholique de Paris
(martignoni.andrea@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1390 mots
Publié en ligne le 2012-02-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1183
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          Un livre important n’est pas nécessairement un livre qui proposerait un ensemble d’analyses nouvelles, voire inédites. À l’heure de la multiplication exponentielle des supports de publication, il faut se réjouir d’entreprises comme celle proposée ici par Edina Bozoky et qui visent à recueillir, dans un seul volume, un certain nombre de publications déjà parues dans des revues, actes de colloques ou mélanges de tout genre. Le lecteur, spécialiste ou non, bénéficie ainsi d’une précieuse opportunité non seulement de disposer d’un ouvrage cohérent sur un thème donné, mais également de prendre la mesure du parcours scientifique et de recherche mené par un ou une historienne. Le Moyen Âge miraculeux s’inscrit justement dans ce type d’initiatives. Mais pour que le pari soit totalement gagné, encore faut-il proposer quelque chose de cohérent et déterminer avec clarté le fil rouge choisi pour organiser et rassembler des textes qui, au départ, avaient été écrits en d’autres occasions. Dans ce livre, le pari est gagné. Edina Bozoky, qui enseigne l’histoire médiévale à l’université de Poitiers, est une des grandes spécialistes de l’histoire des croyances, des pratiques et des représentations religieuses médiévales. Auteur d’un grand nombre d’articles, elle a aussi publié des ouvrages éminemment importants parmi lesquels Charmes et prières apotropaïques chez Brepols en 2003 et La politique des reliques de Constantin à saint Louis, chez Beauchesne en 2006.

 

          Dans ce volume, elle rassemble donc un certain nombre de contributions qu’elle a publiées sur le vaste et polymorphe univers médiéval du miraculeux et dont le lecteur trouvera à la fin de l’ouvrage l’indication de leurs parutions d’origine. L’auteur, s’intéressant au merveilleux, interroge le fond des croyances médiévales et place le corps au centre de son récit. En effet, tout au long des pages, il est question de corps : corps ou morceaux de corps des saints, corps du Christ et corps malades ou souffrants d’hommes et de femmes du Moyen Âge. C’est aussi une histoire d’objets qui nous est racontée : des reliquaires aux talismans, des images au calice du Graal. S’esquisse ainsi sous la plume d’Edina Bozoky une puissante et savante invitation au voyage à travers lequel élucider les rapports profonds et complexes existant entre le ciel et la terre, et saisir le système des croyances et des relations que les hommes entretiennent avec le surnaturel, comme le rappelle fort bien André Vauchez dans la préface qui introduit le livre. Depuis les travaux de Jacques Le Goff, les études sur le miraculeux et le merveilleux se sont multipliées, démontrant la richesse inépuisable d’une telle problématique. On regrette par ailleurs que l’avant-propos de l’auteur ne propose pas une définition plus approfondie du miraculeux médiéval et ne prenne pas la peine de mettre en perspective ses travaux avec la riche tradition historiographique sur ce thème. EB, en effet, se limite à rappeler la définition fondamentale du miracle : un événement qui vient suspendre l’ordre de la nature, produit de la volonté divine et signe de son immanence à l’œuvre dans le monde ici-bas par l’intermédiaire des saints intercesseurs.

 

          Son livre est structuré autour de quatre grandes parties : les deux premières sont dédiées au culte de saints et des reliques. Dans un premier temps (Les saints, leurs sanctuaires et leurs miracles) il est question, à travers tout particulièrement l’analyse des récits de fondation, de refondation et des légendes hagiographiques, du rapport entre les reliques, les lieux et les espaces dans lesquels opère leur efficacité sacrale et miraculeuse. Des considérations importantes sont avancées sur les différentes conceptions, en Orient et en Occident, de la présence et de la visibilité du saint, différences qui concernent surtout la manière dont ce dernier habite sa maison et s’y manifeste. Tous les récits pris en compte traduisent en tout cas la croyance en la présence vivante de l’opérateur céleste et soulignent son caractère performatif et dynamique. C’est une histoire de mobilité : le saint non seulement apparaît dans l’espace ecclésial, mais sort et voyage en cas de besoin. Si elles-mêmes voyagent, les reliques mettent en mouvement puisqu’elles constituent les nœuds d’un réseau de pèlerinage. Dans la deuxième partie (Le pouvoir des reliques), l’étude des reliques, dont on rappelle à nouveau les différents types de manifestations, lumière et fertilité végétale, est envisagée surtout d’un point de vue politique. L’accent est porté alors sur le rôle joué par les reliques dans les processus de paix ou de pacification voire d’exercice de la justice. Elles deviennent ainsi des instruments opérationnels que l’on déplace, que l’on sort, que l’on vole aussi, et que l’on met au service d’une légitimation politique et dynastique. Plusieurs exemples concrets sont étudiés avec finesse : la politique des reliques par les rois d’Angleterre Henri II et Richard Cœur de Lion, celle des premiers comtes de Flandre ainsi que le cas très suggestif du recouvrement des reliques de saint Valéry et Riquier par Hugues Capet autour duquel se cristallisent d’importantes rivalités politiques entre la Flandre et la Francie occidentale.

 

          Après les corps saints, la troisième partie de l’ouvrage invite à découvrir les multiples moyens de la protection spirituelle dont la finalité est double : se protéger des maladies ou des dangers et/ou obtenir la guérison. Ces fonctions, prophylactiques, apotropaïques et thérapeutiques, mobilisent à la fois des objets (reliquaires, amulettes, bagues, pendentifs, images et pierres précieuses) et des mots (brefs, charmes, incantations, prières) dont Edina Bozoky dresse un précis inventaire. Ces pratiques rituelles pour et sur le corps, ainsi qu’autour de lui, ne sont pas privées d’ambiguïtés et de dangers (permanences païennes et folkloriques, magie) que l’Église médiévale s’empresse de condamner. Ce ne sont pas seulement les vivants qui ont recours à ces formes multiples de protection spirituelle. Les morts aussi. Prières et saints intercesseurs sont donc mis à l’œuvre afin d’assurer la protection de l’âme face aux attaques des démons in hora mortis et la décoration des tombeaux, des sarcophages ainsi que des objets apotropaïques permettent également de protéger le corps, une fois celui-ci séparé de l’âme.

 

          La dernière et quatrième partie déplace l’attention sur l’univers de la littérature des XIIe et XIIIe siècles puisqu’elle explore l’imaginaire dans la tradition du roman breton ou arthurien et notamment du cycle de la Table Ronde (L’imaginaire du roman breton). Le thème du Château désert, du culte du sang du Christ, de la Bête Glatissant ou encore celui du masque ou de la couleur du diable sont autant de thèmes étudiés qui permettent de prendre la mesure de la religiosité, des croyances et du merveilleux à l’œuvre dans cette foisonnante littérature. Au fil des aventures qui se déploient dans les romans, l’historienne a su capter et analyser non seulement le sens allégorique religieux dont sont porteurs certains de leurs motifs et de leurs protagonistes, mais également explorer la grande place que le surnaturel y tient, qu’il soit d’origine divine ou diabolique.

 

          L’ouvrage d’Edina Bozoky offre ainsi un excursus riche et diversifié sur le merveilleux médiéval. Tout en illustrant les résultats atteints par ses recherches, elle attire l’attention sur de nouvelles enquêtes qui demandent à être explorées. On ne peut que saluer, lorsqu’on termine la lecture de ce livre, la richesse des analyses. C’est un livre dense, bien construit et utile. Un livre qui se lit d’un bout à l’autre, mais vers lequel on peut toujours revenir, en exploitant tel ou tel autre chapitre au gré des besoins et des intérêts. Certains choix nous ont parus particulièrement heureux : la présence d’introductions au début de chaque partie, le choix de mettre en évidence les mots importants en italique, celui de proposer une enquête, fondée sur la longue durée, attentive à la circulation et à l’origine des récits étudiés. Le lecteur y trouvera, entre autres, de très nombreuses références aux sources scripturaires, mais également iconographiques et matérielles. Dans le corps du texte ou dans des appendices, apparaissent de longs extraits permettant ainsi de se confronter directement avec les sources : c’est le cas notamment de la passion de saint Coloman ou encore du récit du recouvrement des reliques par Hugues Capet. Des cartes et des documents iconographiques (des chasses reliquaires, des pages de manuscrits ou encore des chapiteaux), en noir et blanc, mais de bonne facture, enrichissent l’ensemble. Un large corpus de notes est présenté à la fin de chaque chapitre précisant les sources exploitées, approfondissant un certain nombre de points et apportant, même de manière parfois trop succincte, des lectures complémentaires sur tel ou tel autre sujet.

 

          Quelques regrets néanmoins méritent d’être soulignés : ainsi, la nature de l’ouvrage – un recueil d’articles – conduit à un certain nombre de répétitions. La réédition de ces textes aurait pu conduire à l’ajout de quelques approfondissements supplémentaires. On pense par exemple (p. 258) à la question de l’aspect économique de la bonne mort qui demeure toujours en suspens. Elle aurait pu aussi être accompagnée par une refonte et une mise à jour de l’apparat bibliographique. On aurait souhaité enfin la présence d’une conclusion finale et, éventuellement, une bibliographique sélective – en dehors des références qui apparaissent dans les notes de bas de page – de quelques titres essentiels sur la question du merveilleux.