Dumas, Dominique: Salons et expositions à Lyon (1789-1914), (1914-1945), 5 vol. in-4°, ISBN 97891324711
(L’Echelle de Jacob, Dijon 2009-2010)

 
Compte rendu par François Fossier, Université Lyon 2
(Francois.Fossier@univ-lyon2.fr)

 
Nombre de mots : 980 mots
Publié en ligne le 2010-10-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1186
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          La renommée de Pierre Sanchez, directeur des éditions L’Échelle de Jacob, n’est plus à faire, mais ce n’est pas une raison pour ne pas saluer la persévérance et le courage avec lesquels il continue de publier pratiquement sans soutien des instruments de travail dont le moins qu’on puisse dire est que leur parution est rare et l’accueil dont ils sont salués limité : c’est un genre austère, réclamant du temps, de la vigilance, une solide érudition, tous critères qui ne sont guère à la mode mais que possédait Dominique Dumas, directrice de la bibliothèque du musée des Beaux-Arts de Lyon lorsqu’elle décida de se lancer, il y a maintenant cinq ans, dans ce gigantesque travail qui s’inscrit dans la continuité des parutions de P. Sanchez sur les salons de province, ceux de Lille au XVIIIe siècle, ceux de Dijon, des Tuileries, de la Société nationale des beaux-arts, des Salons de Paris et en province au XVIIe et XVIIIe siècles, du Salon d’Automne, des Indépendants (et j‘en passe), en attendant ceux de Paris au XIXe siècle, édition que prépare le musée d’Orsay. Il fallait une certaine « audace », comme le note Jacques Foucart dans sa préface, pour publier près de 2 500 pages de listes présentées de façon exhaustive et renseignées point par point (dates de l’artiste manquant le plus souvent dans les répertoires généraux, y compris celui d’Audin et Vial consacré aux artistes lyonnais, adresse, indication de leur maître et localisation des œuvres dans la mesure du possible). L’autre caractéristique du gigantesque travail de Mme Dumas est qu’il inclut non seulement tous les arts plastiques, peinture, sculpture, gravure (très vivace à Lyon), dessins, mais une liste fort précieuse des collectionneurs ayant acquis les œuvres présentées au Salon. Nous avions déjà un répertoire des Salons du Sud-Est, infiniment moins riche d’informations ; nous voici en possession d’un instrument de travail permettant de saisir « sur le vif » l’activité artistique à Lyon ou hors de Lyon, puisque tous les artistes natifs de la région mais ayant émigré sous d’autres cieux (à Paris surtout) sont également recensés. C’est une étape fondamentale qui est franchie, je dirais même la moitié du trajet, dans la connaissance de la diffusion artistique et des connections existant entre les divers lieux expositifs au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle. Jacques Foucart, à nouveau, souligne l’importance que prirent peu à peu les galeries, contrepoids des Salons, mais le cas lyonnais reste à part pour plusieurs raisons : après Paris, c’est indiscutablement la ville de France où l’on expose le plus à cette période, celle aussi où le public afflue régulièrement et abondamment au Salon qui n’est en rien une manifestation secondaire et provinciale, ni non plus, comme on l’a supposé, une contre-exposition du Salon parisien. Il existe de façon autonome et vivace ; on y achète beaucoup et les acquéreurs ne sont pas systématiquement de l’endroit, semble-t-il. Seconde constatation : la majeure partie des œuvres exposées relève du paysage et de la nature morte (les deux tiers environ), de sujets tirés de la fable ou de l’histoire, de portraits ou de projets ornementaux pour le reste. En d’autres termes, le Salon de Lyon témoigne d’une permanence stylistique que ne semblent pas ébranler les courants contradictoires de la « modernité » parisienne, se maintient dans le droit fil de ce qui fit la gloire de l’art lyonnais évoqué récemment lors d’une exposition dans son musée des Beaux-Arts, bref évoque une stabilité qu’on prit volontiers comme un statisme, plus ou moins rétrograde ; erreur dans la mesure où bien des œuvres sélectionnées étaient, en tout état de cause, d’excellente facture et non pas issues d’une vague peinture à relent provincial, que beaucoup d’entre elles furent également exposées à Paris (c’est là le maillon manquant que les prouesses de l’informatique pourraient aisément résoudre), qu’enfin beaucoup d’artistes d’origine lyonnaise mais ayant fait leur carrière ailleurs (ce qui rend très hypothétique le terme d’« école lyonnaise »), à commencer par Puvis de Chavannes, ne répugnèrent pas à exposer leurs travaux dans leur mère-patrie (voire à l’enrichir) ; le terme est mal choisi dans la mesure où il suppose une sorte de nostalgie repentante ou de proclamation de succès ailleurs. Je crois que c’est très librement qu’ils envoyèrent toiles, sculptures, gravures au Salon de Lyon ; ils le savaient fréquenté et donc prometteur, au point où je me demande si, comme au temps des « barbus » de David, il ne s’était pas formé une caste d’artistes privilégiés qui pouvaient ainsi bénéficier d’un double adoubement, celui de Paris et celui de leur patrie… il n’en était certainement pas de même pour un artiste de la Vendée comme Baudry qui ne pouvait guère compter sur un salon à La Roche-sur-Yon ! La réception et la critique pour la même œuvre étaient sans doute différentes selon les deux lieux d’exposition (les comparer serait de la plus grande utilité), mais je ne pense pas que celles de Lyon aient été systématiquement plus favorables, autant que je puisse en juger d‘après les dépouillements opérés naguère par Parsons et Ward pour une période limitée. Voilà une mine de recherches sur la réception si chère à l’historiographie contemporaine de l’art : recouper les jugements de Lyon et ceux de Paris sur la même œuvre ou a minima examiner quelles œuvres ont-elles été envoyées à Lyon faute d’une réception favorable à Paris !

 

          Sans le travail d’« excavation » mené par Mme Dumas, ce projet serait irréalisable et quitte à ennuyer le lecteur, je me permets de souligner que l’auteur ne s’est pas contentée de dépouiller les catalogues des Salons qu’elle publie aujourd’hui mais aussi (par ordre alphabétique) ceux de l’exposition des Arts décoratifs (1884), des indépendants (1887), des Artistes lyonnais (1902-1906), d’expositions indépendantes de 1822, 1837, 1872, 1877, de l’Exposition universelle de 1877, de 1894 (avec le groupe des « Gones » incohérents), de 1904, section par section, sans compter le Salon d’Automne, la Société des amis des arts de Lyon, la Société des artistes lyonnais, la Société d’enseignement professionnel du Rhône, la Société lyonnaise des beaux-arts, le Vieux Lyon.

 

          On reste stupéfait devant ce que cela représente d’énergie, d’abnégation et de persévérance dans l’unique but de se montrer si modestement utile ; il existe bien peu de caractères de cette trempe capable de mener leur tâche jusqu’à son terme et, à mes yeux, de même que pour M. Sanchez, le courage et la science de Mme Dumas méritent d’être salués sans réserve.