Gindre, François (dir.): Ceci n’est pas un parc. Art - Architecture - Design, 181 pages, 24 x 28,5cm, ISBN: 978-2-917659-08-3
(Éditions Libel, Lyon 2010)
 
Compte rendu par Elpida Chairi
(Elpida.Chairi@efa.gr)

 
Nombre de mots : 1893 mots
Publié en ligne le 2011-12-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1192
Lien pour commander ce livre
 
 

            Cet album très coloré, dont la conception et le rendu reflètent l’esprit du design contemporain, correspond à un catalogue d’exposition d’œuvres d’art, présentée au sous-sol du centre-ville de Lyon, originalité que la municipalité a voulu rendre emblématique. Le recours à des artistes de renommée pour obtenir la métamorphose de la ville la plus réussie, l’édition soignée et luxueuse de ces travaux révèlent le goût du citadin actuel pour la qualité de vie quotidienne dans l’espace public. Il s’agit d’un projet pionnier, dont le but a été de faire des parcs de stationnement souterrains de Lyon un espace de qualité à l’aide de l’art.

 

           F. Rambert évoque dans l’avant-propos les principales tentatives faites jusqu’à nos jours pour embellir l’espace urbain, en commençant par le métro de Moscou. L’auteur souligne à juste titre que l’intervention artistique en sous-sol ouvre un horizon inattendu,  constituant en elle-même une nouveauté. Même si l’on n’est pas d’accord avec la distinction entre architecte et artiste qu’il suggère, privant ainsi l’architecte des qualités artistiques qu’il est tout de même sensé posséder de par son métier, il faudrait admettre avec l’auteur que c’est surtout après le croisement de points de vue différents que le résultat devient plus intéressant.

 

            H. Besacier, dans un texte à la fois poétique et érudit, retrace l’histoire de la conception et de la réalisation de ce projet, en mettant l’accent sur le choix des personnes et des tâches qui leur ont été confiées. Il invite le lecteur à réfléchir sur la notion de la collection ainsi que sur les étapes de l’art contemporain, dont de dignes représentants ont été appelés à participer à cette tentative. L’auteur poussant ainsi la réflexion la fait passer à travers les lieux et les conditions qui ont marqué la créativité des artistes, en initiant le lecteur aux concepts qui leur sont propres, en l’amenant à découvrir tout seul, sans lui dévoiler la vérité que lui-même trouvera dans l’art. La sémiologie du puits, du souterrain, de la tour inversée vient contribuer à la recherche d’un monde idéal caché, dont une architecture utopique essaie de capturer la forme. La lumière, les sons, les mouvements de la surface prennent une valeur quasi-mystique en sous-sol et l’œuvre de l’artiste consiste à rendre cette différence d’un niveau à l’autre, à partager son expérience après un tel tamisage entre les deux faces du réel.   

 

            Sous la rubrique « Regards » sont réunis J.-L. Touraine, G. Buna, G. Képénékian et J.-M. Daclin, pour évoquer chacun un point de vue différent : modes de déplacement en ville et besoin de stationnement, démarches culturelles en milieu urbain, transformation de la cité à travers l’art et l’architecture. Ces approches complémentaires reflètent l’attitude de l’équipe chargée des décisions prises au niveau de la ville et expliquent les partis-pris choisis.

 

            La discussion entre D. Desveaux et J.-M. Wilmotte essaie de concrétiser la « rencontre de l’architecture avec l’urbanisme », le « raffinement de l’espace », le traitement du détail dans un espace public et surtout souterrain. J.-M. Wilmotte évoque l’intérêt de la collaboration entre artiste et architecte avec les contraintes budgétaires propres à chaque opération. Son approche a – avant tout – le mérite d’envisager chaque cas de manière « personnalisée », loin de toute uniformisation et de tout essai typologique.

 

            F. Morellet appelle « accidents » ses créations abstraites et « hasardeuses » en néon, qui animent les différents niveaux du parc de la République et explique comment son art peut en même temps servir de repère aux utilisateurs. M. Mullican préfère marquer symboliquement les principaux passages des piétons et des voitures avec des éléments faisant allusion à l’histoire locale. Cette scénographie intéressante renvoie à un musée constitué d’objets peu nombreux mais très significatifs, qui permet la perception de l’espace intérieur aussi bien que de l’espace environnant en surface. D. Buren met l’accent sur l’intervention de l’artiste au moment de la conception du bâtiment et de sa participation à la prise des décisions dans le domaine de l’esthétique.

 

            Le dialogue intéressant entre D. Desveaux et Y. Pennor’s retrace l’historique de l’enjeu qui a pour but d’ « exposer » le travail des artistes au grand public. L’artiste se trouve devant un espace « odieux », le parc de stationnement, qu’il doit transformer en musée après une longue réflexion qui aboutira à un dessin. Chargé de la signalétique spécifiant l’existence et le fonctionnement de parcs « pas comme les autres », il adopte une signalisation différente mais perceptible par les utilisateurs. Son message semble passer car il propose une nouvelle manière de s’adresser à ses concitoyens, moins brutale et plus polie.

 

            M. Verjux explique le rôle de la lumière comme élément principal de la signalétique du parc Croix-Rousse. D. Endeweld choisit d’incruster au sol des unités en forme d’hexagone de couleur différente pour lier l’espace intérieur à l’espace extérieur environnant, jouant avec la dénomination « innommable, innombrable » qui peut désigner plusieurs groupes d’unités à la fois, en commençant par le Centre voisin d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, mais aussi, probablement, au caractère impersonnel des passants. J. Kosuth associe le langage à l’espace souterrain, choisissant Ulysse, le voyageur, et Alice, découvrant les merveilles sous la terre. C’est là une recherche artistique qui sort du cadre uniquement visuel, projetant des habitudes de tous les jours sur les archétypes diachroniques de l’homme. J. Elff utilise le son pour marquer les strates dans lesquelles le parc est divisé. L’originalité réside dans l’évolution de compositions qui ne se répètent pas, de façon à ce que chaque moment devienne unique pour la vie des utilisateurs de ces espaces, constituant ainsi un élément rare et précieux qui valorise leur passage.

 

            G. Collin-Thiébaut crée des séries d’images sur différents supports à usage précis et de tous les jours. Il invite ainsi à la collection, probablement pour assurer la pérennité de cette production, qui, par sa valeur, empêche l’utilisateur de jeter l’objet après usage. Renvoi à nos habitudes enfantines ou souci de garder un produit de qualité en large diffusion, cette collection d’images pourrait éventuellement diminuer le nombre d’actes réalisés machinalement par le citadin contemporain.

 

            M. Kasimir combine art et photo pour recréer l’espace extérieur du quartier Saint-Georges. Malheureusement l’artiste ne commente pas ses œuvres dans le texte, où l’on en trouve seulement une description. Encore un artiste associant langage et arts plastiques, P. Downsbrough crée des espaces intéressants. Il est dommage que lui non plus n’ait pas été appelé à expliquer ses choix dans un texte. Ph. Favier « matérialise » dans l’espace du puits central du parc Hôtel de Ville un noyau constitué des mots d’un poème, évoquant la descente dans un phare enfoncé sous l’eau. Les prises de vue de cette œuvre sont assez impressionnantes. V. Jouve étudie les rapports entre corps / espace / machine / mouvements/  images, entre points stables de la surface et du sous-sol et corps mouvants, les séquences s’affichant sur des écrans.

 

            B. Meyronin, se fondant sur l’analyse des « non-lieux », qui par définition sont privés d’identité, de relation et d’histoire, explique les principaux axes des partis-pris et des choix du projet d’ensemble des parcs, vus du côté du marketing. Le désir du marketing urbain de rendre beaux des espaces publics à fonction purement utilitaire (jusqu’alors des non-lieux) a pu se matérialiser dans des aménagements appropriés aux vrais lieux. Les rappels historiques, la qualité artistique, l’émission de messages communs de tous les espaces urbains – si possible – sont devenus les composantes du succès de ces parcs originaux, faisant office d’entrées de ville. L’auteur de ce texte ne mentionne malheureusement pas les problèmes rencontrés pendant cette longue procédure, nous laissant imaginer que tout s’est déroulé suivant un programme sans contraintes…

 

            V. Joumard associe le sous-sol à la nuit artificielle et installe quatre compositions de constellations et trois lentilles de Fresnel pour illuminer et déformer à la fois cet univers factice. P. Carré fait correspondre les sept niveaux du parc aux continents de la terre, dont le contour  lumineux s’esquisse sur le plafond de chaque hall d’ascenseur. Un jeu d’enceintes acoustiques complète la composition. L. Weiner appelle les usagers du parc Tony Garnier à compléter des phrases inachevées, selon leur humeur, destination etc. G. Adilon crée un environnement de lignes abstraites, différentes selon le niveau. Ces quatre recherches plastiques, dont une assistée par le son, ont pour but d’encourager subtilement  les usagers à une réflexion différente, probablement moins préoccupante et stressante que celles que la vie de tous les jours impose.

 

            F. Gindre et G. Verney-Carron expliquent à D. Desveaux l’idée principale de la création de ces parcs, au cours d’une interview dont le titre paraphrase R. Magritte :  « Ceci n’est pas un parc ».s Le besoin de créer des parcs rassurants et lumineux, la qualité des solutions et réalisations proposées, la politique de la société LPA chargée de l’ensemble des projets auxquels sera attribuée une identité différente, sont les composantes principales des choix effectués. La collaboration entre les équipes pluridisciplinaires, la considération de l’art comme un bien social qu’il faut partager, non seulement dans les musées mais aussi dans les espaces urbains, ont contribué à la constitution de parcs dotés d’une fonction à la fois urbaine et artistique. Il est important de noter que la société actuelle semble tendre la main de plus en plus aux  artistes, demandant le soulagement – si ce n’est le secours – offert par l’art.

 

            En ce qui concerne la présentation, nous avons regretté le choix du fond gris pour les textes des 23 premières pages, rendant parfois la lecture moins facile. En revanche, nous devons souligner la qualité artistique des photos, tout en remarquant la quasi-absence de plans et dessins d’architecture, qui auraient permis une double lecture des espaces aménagés. à notre avis, l’objectif semble avoir été avant tout la reconstitution de l’image de la ville, objectif vers lequel ont convergé toutes les actions : établissement d’une programmation concrète, des projets d’architecture et programmes artistiques liés aux choix de matériaux et de couleurs, appel aux arts non plastiques et à des techniques de pointe. Nous aurions souhaité trouver dans ce volume l’avis du public concerné par cette opération, éventuellement les critiques parues dans la presse, ce qui aurait peut-être davantage encouragé d’autres métropoles à suivre l’exemple de Lyon.

 

Sommaire

Préface,

G. Collomb, p. 9

 

Avant-propos

F. Rambert, p. 10

 

Une collection souterraine

H. Besacier, p. 13

Regards

Muséographier les parcs,

J.-M. Wilmotte, p. 25

 

« Les Hasards de la République », F. Morellet, p. 33

« Sans titre », M. Mullican, p. 41

« Sens dessus-dessous », D. Buren, p. 49

Signaler les parcs, Y. Pennor’s, p. 57

« De plain-pied et en-sous-sol », M. Verjux, p. 65

« Innommable, innombrable de 1 à 12 unités et de -2 à 10 »,  D. Endeweld, p. 71

« Les aventures d’Ulysse sous Terre », J. Kosuth, p. 77

« Strata », J. Elff, p. 83

 

Supports vulgaires autour des parcs, G. Collin-Thiébaut, p. 89

« Alentours : Triptyque pour Saint-Georges », M. Kasimir, p. 97

« Untitled », P. Downsbrough, p. 103

« Regret des oiseaux », P. Favier, p. 109

« Petite valse répétitive », V. Jouve, p. 117

« Ma ville est le plus beau park », B. Meyronin, p. 121

« Lumière, lunes et constellations », V. Joumard, p. 129

« Les mondes à l’envers », P. Carré, p. 135

« Victoire ou », L. Weiner, p. 143

« Trois jeux de traits », G. Adilon, p. 147

 

Ceci n’est pas un parc, F. Gindre, G. Verney-Carron, p. 153

 

Traductions, p. 163

Remerciements, p. 183