Noblet, Julien: En perpétuelle mémoire. Collégiales castrales et saintes chapelles à vocation funéraire en France (1450-1560), (Coll. « Art & Société »), 320 p., ill., ISBN 978-2-7535-0855-2, 22€
(Presses Universitaires de Rennes, Rennes 2009)
 
Compte rendu par Stéphane Gomis, Université Blaise Pascal-Clermont II
(s.gomis@neuf.fr)

 
Nombre de mots : 1155 mots
Publié en ligne le 2011-01-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1195
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          Historien de l’art, Julien Noblet a consacré ses travaux de doctorat à l’étude des collégiales castrales et des Saintes-Chapelles. Plus spécifiquement, il s’est attaché à la dimension funéraire de celles-ci, entre Moyen Âge et Renaissance. Ce livre rend compte des principales conclusions de cette étude, en une présentation soignée, riche d’une belle iconographie. Comme le souligne l’auteur, il est vrai que les spécificités propres à ces établissements n’ont pas vraiment attiré l’attention des chercheurs. En revanche, le constat est moins exact pour ce qui concerne le monde canonial dans sa globalité. Philippe Loupès avait ouvert la voie il y a maintenant une trentaine d’années.

 

          Tout d’abord, Julien Noblet a fait le choix de présenter rapidement le contexte politique ayant présidé à la création de ces édifices. Au total, ce sont vingt-cinq églises qui ont été retenues. Leurs fondateurs relèvent de trois catégories. Le cas des Saintes-Chapelles est connu. Les princes du sang en sont à l’origine. Les autres collégiales sont l’œuvre, soit de membres issus de la noblesse immémoriale, soit de nobles de fraîche date. La première configuration indique que cette haute et ancienne aristocratie, généralement proche du souverain, entend par cet acte accroître son prestige. Ce geste participe pleinement du rang à tenir.

 

          Le second cas de figure met en scène une noblesse récente soucieuse, à travers ce type de pratique, d’ancrer durablement son nom au sein du paysage local et national. Dans cette entreprise, le rôle des femmes est souligné à juste titre. Elles peuvent prendre parfois l’initiative de la fondation ou bien, plus modestement, les retrouve-t-on comme exécutrices testamentaires de leur époux. Une carte d’implantation des ensembles étudiés vient compléter le propos de l’auteur. Cependant, l’analyse qui en est donnée reste trop imprécise. « Assurer son salut, soutenir son rang », comme l’affiche le titre de la seconde partie, tels sont en effet les bénéfices spirituels et temporels espérés par les fondateurs. Les premières attentes portent donc sur le rôle d’intercesseurs assigné aux chanoines. Ceux-ci sont appelés à officier dans des bâtiments coûteux, à l’architecture soignée, ornés d’une belle statuaire et autres objets d’art. En l’espèce, la Pietà de Biron en constitue un magnifique exemple. Signalons également, la présentation de toiles de maîtres fameux, tel que ce Saint Sébastien peint par Mantegna, conservé à Aigueperse. Bien entendu, la présence de reliques nombreuses et prestigieuses, voire de Saintes-Reliques (dans le cas des Saintes-Chapelles), participe à la bonne renommée de ces sanctuaires. Les assemblées canoniales que l’on rencontre dans ces chœurs présentent des effectifs variables (seize à la collégiale auvergnate Saint-Louis d’Aigueperse, mais seulement cinq dans celle des Roches-Tranchelion, près de Tours). En théorie richement dotées, ces structures sont appelées à s’inscrire durablement dans le temps. Pourtant leurs effectifs ne vont cesser de décroître jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Des difficultés financières, de plus en plus prégnantes, expliquent pour une part ce déclin. Il ne faudrait également pas oublier que les chanoines, dans leur ensemble, vont souffrir au XVIIIe siècle d’une lente mais inexorable dégradation de leur image sociale. Leur fonctionnement s’apparente à celui des chapitres collégiaux du royaume.

 

          Comme nous l’avons déjà spécifié, en la matière, la bibliographie est aujourd’hui suffisamment dense pour permettre des études comparatives. L’auteur aurait pu davantage avoir recours à ces apports de l’historiographie, notamment pour ce qui concerne la réflexion autour de la nature de la vocation de ce type de serviteurs de l’Église. En effet, il est intéressant de noter que les fondateurs exigent que ces derniers soient parvenus à l’état sacerdotal. Cet élément témoigne de leur volonté de disposer de clercs susceptibles d’assurer le sacrifice de l’Eucharistie. Pour autant, peut-on écrire qu’il s’agit d’un clergé « dépourvu de vices » (p. 70) ? Certes, il importe d’évoquer une condition réclamée par les actes de fondation, mais dont la mise en pratique doit attendre l’application de la Réforme catholique pour connaître pleinement ses effets, avec l’instauration des séminaires tout particulièrement. Veiller à ce que l’implantation de la collégiale contribue à « assurer son rang » est l’un des aspects les plus essentiels aux yeux des fondateurs. Voilà pourquoi ces derniers veillent à ce que leurs armoiries soient brodées sur les ornements liturgiques, afin de « pérenniser le souvenir de leur fortune terrestre et prolonger le renom de leur lignée ». Il importait donc de souligner la proximité entre l’église et le château. Ces questions topographiques et architecturales sont étudiées dans un troisième point. En l’espèce, comme l’écrit l’auteur, « qu’ils soient de haut lignage ou de noblesse récente, les fondateurs de collégiales manifestent un fort attachement à la seigneurie, garante de leur état ». De fait, les lieux de culte et le quartier canonial sont étroitement liés à la résidence seigneuriale. La conjonction entre les deux pouvoirs s’inscrit indubitablement dans la topographie. Certains seigneurs s’emploient même à rattacher étroitement leur logis au chœur. Ainsi, à Autun, le chancelier Nicolas Rolin construit une galerie qui, « au travers de la rue publique », lui permet d’accéder directement à son oratoire privé. À l’intérieur de l’édifice, on observe une forte délimitation entre les espaces dévolus au seigneur et à sa famille, et le reste des fidèles. Classiquement, ce sont des chapelles ou des oratoires à l’usage exclusif du lignage noble. Cette organisation n’exclut pas une théâtralisation que l’on observe lors d’événements exceptionnels, tels que des funérailles ou des commémorations spécifiques. Ces cérémonies extraordinaires sont l’occasion de véritables mises en scène. Leur objectif clairement affirmé est de donner à voir la familia seigneuriale de façon plus triomphale. Pour ce faire, il est essentiel, à l’image de la demeure du seigneur, que l’église témoigne dans son architecture de la munificence du lignage. Voilà pourquoi le traitement ornemental est nettement plus recherché lorsqu’il s’agit de décorer les chapelles dévolues au fondateur. Celles-ci sont pourvues d’un couvrement souvent complexe (voûtes finement sculptées, multiplication des nervures, clefs armoriées…), qui contraste d’autant plus avec la simplicité d’une nef, parfois simplement lambrissée. La construction de ces bâtiments témoigne également des mutations survenues en termes de goût architectural, au cours de la période étudiée. Ainsi, les constructions les plus tardives montrent l’intérêt porté, de plus en plus sensible à partir des années 1540, vers une plus grande proximité pour une architecture « à l’antique ».

 

          Enfin, dans une dernière partie, Julien Noblet pose plus spécifiquement la question de ces structures en tant que « sanctuaires dynastiques ». Ces derniers sont véritablement destinés à remplir le rôle de nécropoles familiales, vouées à la célébration de leur nom. Ces collégiales se transforment au fil des générations en mausolées chargés d’accueillir les corps des fondateurs et de leurs descendants. Il s’avère alors primordial que le lieu de la sépulture soit érigé dans le chœur. Le tombeau doit alors prendre place au plus près du maître-autel (comme à Jarzé) ou bien dans un caveau seigneurial aménagé sous le chœur (exemple à Bourgtheroulde). Dans ce cadre, des monuments funéraires sont élevés pour glorifier le défunt et perpétuer sa renommée. Ils doivent être les témoins de la grandeur du lignage, afin de l’inscrire dans la mémoire collective. Cette pérennité prolonge des funérailles que l’on veut les plus grandioses possibles. La présence de « pauvres gens », par exemple, est la manifestation des libéralités du défunt. Elle rappelle également la figure christique. Ce programme iconographique trouve également sa traduction dans l’art du vitrail. Dans les Saintes-Chapelles, il convient plus particulièrement d’évoquer la filiation du fondateur avec la dynastie royale. Pour leur part, héraldique, devises et monogrammes se chargent de rappeler au visiteur quel lignage est à l’origine d’une construction aussi somptueuse.

 

          Au regard de ces différents apports, même si cette étude ne cultive pas toujours une dimension comparatiste, ce livre vient indéniablement combler un vide historiographique.