Cébeillac-Gervasoni, Mireille - Caldelli, Maria Letizia - Zevi, Fausto: Epigraphia latina, Ostia: cento iscrizioni in contesto; 17x24; 328 p.; 100 ill. b/n; ISBN 978-88-7140-443-1; 28,00 €
(Edizioni Quasar, Roma 2010)
 
Compte rendu par Laurent Lamoine, Université de Clermont-Ferrand
(laurentlamoine@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 1396 mots
Publié en ligne le 2011-05-23
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1216
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          Il était de coutume de dire il y a encore dix ans que le Cours d’épigraphie latine de René Cagnat (1914, 4e édition) était irremplaçable, pourtant les années 2000 ont vu se multiplier dans la communauté épigraphique européenne les tentatives pour remplacer et rajeunir le « Cagnat » (qui vient cependant d’être une nouvelle fois réédité de façon anastatique par un éditeur de Pampelune en 2008). Les Français et les Italiens n’ont pas été en reste : le Manuel d’épigraphie romaine de Jean-Marie Lasserre (2005) en France, les manuels de Lorenzo Braccesi & Ulrico Agnati (2008) ou de Alfredo Buonopane (2009) en Italie sont entrés en lice. L’originalité du livre de Mireille Cébeillac-Gervasoni, de Maria Letizia Caldelli et de Fausto Zevi tient non seulement dans la réunion des compétences franco-italiennes des auteurs, mais aussi dans le choix du site d’Ostie pour élaborer ce manuel. Qui mieux que ces trois historiens spécialistes d’Ostie, de renommée internationale, pouvait proposer cette plongée dans l’histoire de l’avant-port de Rome et dans la connaissance de son corpus épigraphique de près de 6500 textes. Leurs relations étroites avec la Surintendance archéologique d’Ostie, que dirigea un temps F. Zevi, puis Anna Gallina Zevi, garantissaient le caractère actuel des informations.

 

          Il s’agit de l’édition italienne du livre Épigraphie latine paru à Paris chez Armand Colin en 2006. Cependant, comme les auteurs le soulignent eux-mêmes, la version italienne n’est pas qu’une simple traduction (due à Elena Avellino) de l’édition française, le texte de 2006 a été revu et augmenté (nombre d’inscriptions qui dépasse les cent, photographies, notices, bibliographie, indices). Épigraphie latine fait partie de la série « Les outils de l’histoire » de la « collection U. Histoire » dirigée par Pierre Cabanes, Epigrafia Latina est autonome et ne répond donc pas tout à fait aux mêmes visées. Le plan général a été réorganisé, voire rationalisé : par exemple les témoignages qui évoquaient des lieux cultuels ont été rassemblés avec ceux qui rappelaient les cultes dans la colonie. Dans la version française, la séparation des deux catégories répondait au souci de privilégier dans un premier temps les documents qui disposaient d’un contexte archéologique précis. Autre exemple, l’inscription de Sainte Monique a migré de la partie dédiée à la typologie des sépultures vers celle consacrée à la résistance païenne et au christianisme, la mère de Saint Augustin répond ainsi au préfet de la Ville, Volusianus, païen militant. Le livre possède désormais une bibliographie dite « abbreviata » de vingt pages (malgré tout !) – l’édition française disposait du renvoi pratique au Guide de l’épigraphiste - et de deux indices supplémentaires (des notions relatives à Ostie et des noms) qui se sont ajoutés à celui des notions générales et à celui des inscriptions présentées dans le livre.

 

          Epigrafia Latina est divisée en trois grands chapitres : le premier rassemble l’essentiel des notions de l’épigraphie (p. 27-70), le deuxième est consacré aux périodes les plus anciennes de la colonie jusqu’à l’époque augustéenne (p. 71-128), tandis que le troisième est réservé aux époques impériales et constitue la partie la plus longue (p. 131-306).

 

Capitolo 1. Nozioni generali di epigrafia, scelte editoriali, contesto

 

          Ce chapitre a pour objectif de donner le mode de fonctionnement de l’ouvrage et le « nécessaire » de tout (apprenti) épigraphiste : notions sur l’alphabet, de paléographie, sur les signes diacritiques, sur l’historique de la discipline et sur les faux. M. L. Caldelli est l’auteur d’une notice particulièrement intéressante sur les fouilles archéologiques d’Ostie et sur la dispersion du matériel depuis la fin de l’Antiquité (p. 35-36). Le long historique de la colonie qui clôt le chapitre (p. 36-45) permet de replacer Ostie dans son double destin, à la fois d’avant-port de Rome et de collectivité locale autonome. Une série d’annexes suit cet historique (plan, liste des volumes du CIL, choix des abréviations épigraphiques et liste des empereurs d’après D. Kienast).

 

Capitolo 2. Storia e vita di Ostia dalla fondazione fino all’inizio del principato

 

          Le chapitre II est ô combien précieux tant l’épigraphie républicaine est souvent le « parent pauvre » de la production épigraphique, malgré les efforts des spécialistes italiens. Par rapport à l’édition française de 2006, ce chapitre a été augmenté. Il s’ouvre par des mises au point sur la datation, l’onomastique – peut-être aurait-il fallu faire migrer l’onomastique impériale dans le chapitre III –, et le cursus honorum républicain, avant d’offrir des exemples variés de l’épigraphie ostienne d’époque républicaine. On y retrouve avec bonheur des dossiers particulièrement riches du point de vue historique et méthodologique comme celui de la dédicace de la Porta Romana, qui associe dans le même opus Cicéron et Clodius, celui de la geste des Lucilii Gamalae, celui de C. Cartilius Poplicola, ce partisan d’Octavien qui défendit Ostie des attaques de Sex. Pompée (les auteurs ont eu raison d’ajouter l’étude de son mausolée), celui des divinités des « Quatre petits temples républicains », ou encore celui du culte de la Bona Dea à Ostie.

 

Capitolo 3. L’impero

 

          Ce chapitre est le plus dense (175 pages) étant donné la richesse et la diversité du corpus épigraphique ostien d’époque impériale (surtout le Haut-Empire). Il permet d’envisager tous les types d’inscriptions, seules certaines catégories provinciales dont celles qui concernent la présence militaire sont sous-représentées (cette limite est assumée par les auteurs). L’épigraphie juridique, certes discrète, n’est pas absente. F. Zevi a intégré les dernières hypothèses (de restitution et d’interprétation), qu’il a élaborées avec Nicolas Laubry (auteur de la notice, p. 266-268), à propos d’une lex collegii [F. Zevi et N. Laubry ont présenté leurs toutes dernières théories concernant ce dossier lors de la séance de la Société Française d’Études épigraphiques sur Rome et le monde romain (SFER) du 19 mars 2011, à lire dans les prochains Cahiers du Centre Gustave-Glotz].

 

          Le chapitre commence également par une série de mises au point : la datation et la titulature impériale, avant de proposer un panorama exhaustif de l’épigraphie ostienne des Ier-IVe siècles. Quatre sous-parties organisent cette anthologie. La première se consacre aux inscriptions que l’on peut associer étroitement aux vestiges de monuments connus ; elle offre l’occasion de s’intéresser par exemple à l’épigraphie du Tibre et des « treize » ponts qui jalonnent l’itinéraire entre Ostie et Rome. La deuxième rassemble les témoignages religieux (divinités, personnels païens, culte impérial, judaïsme et christianisme). Aux pages 200-205, les auteurs s’arrêtent sur la résistance païenne du Bas-Empire dont l’une des manifestations, documentée à Ostie, fut le programme de restauration des monuments de la Ville et d’Ostie initié par l’aristocratie sénatoriale. La troisième sous-partie égrène les différentes catégories sociales qui constituaient la société de la colonie ou qui se rencontraient à Ostie : la maison impériale, les sénateurs, les chevaliers fonctionnaires (en particulier les procurateurs), les soldats dont les vigiles et les membres des corporations professionnelles. Des notices sont réservées à l’histoire des carrières sénatoriales (p. 207-212) et équestres (p. 224-226) ; on peut regretter la disparition dans cette édition du tableau des fonctions équestres que Benoît Rossignol avait réalisé pour l’édition française. La quatrième sous-partie donne un aperçu de la vie quotidienne (spectacles, métiers, épitaphes, droit funéraire, graffiti).

 

          L’épigraphie impériale offre en de multiples occasions la possibilité de donner de véritables leçons de méthode pour l’étudiant et l’historien confirmé, où le document épigraphique est non seulement replacé dans son contexte archéologique, mais aussi confronté à l’ensemble des sources utiles au sujet (littéraires par exemple) afin de produire un discours historique. Parmi de nombreux cas, je ne retiendrai que celui du « dossier degli Egrilii Plariani » (p. 217-223) particulièrement réussi. Dans le florilège offert, on peut découvrir de « petites perles » tel que la série des inscriptions liées à la synagogue d’Ostie (p. 186-188), l’extrait des Fasti Ostienses qui cite pour l’année 115 la condamnation d’une vestale (p. 213-217), l’inscription qui évoque peut-être une femme gladiateur (p. 289-290), l’épitaphe du préposé aux chameaux (p. 293-294) ou encore celle du fêtard d’Ostie (p. 297-298).

 

          Le livre de Mireille Cébeillac-Gervasoni, de Maria Letizia Caldelli et de Fausto Zevi remplit ses engagements pédagogiques et scientifiques. On peut regretter cependant l’absence quasi complète de traduction en italien des inscriptions – dans l’édition française tous les textes avaient été traduits en français. Faut-il rappeler que la traduction fait partie de la démarche historique ! En outre, comme le soulignent des rapports à chaque congrès de l’Association Internationale d’Épigraphie Grecque et Latine (AIEGL), l’état de la connaissance des langues anciennes n’est pas plus brillant en Italie qu’en France. Cette réserve mise à part, l’ouvrage entraînera sans aucun doute l’adhésion des tous ceux qui voudront s’initier à l’épigraphie et/ou approfondir leur connaissance d’Ostie.