Barbier, Frédéric: Le rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un Européen des Lumières. 336 p., ill., index, ISBN 978-2-200-24863-5, 23 €
(Armand Colin, Paris 2010)
 
Compte rendu par Bernard Holtzmann, Université Paris X-Nanterre
(bernard.holtzmann@free.fr)

 
Nombre de mots : 3324 mots
Publié en ligne le 2011-09-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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           Après l’exposition que le musée Calvet d’Avignon a consacrée en 2007 au voyage en Grèce du comte Marie-Gabriel de Choiseul-Gouffier (1752-1817), Frédéric Barbier procure ici la première biographie de cette figure importante de la première génération du philhellénisme français, dont participent aussi le peintre L.F. Cassas et l’ « antiquaire » L.-S. Fauvel, également objets d’un regain d’intérêt récent. L’ouvrage, illustré d’une quarantaine de reproductions des planches du Voyage pittoresque de la Grèce et d’un portrait de Choiseul-Gouffier âgé, est suivi d’un appendice bibliographique et d’un index très utiles ; si l’absence de notes, même succinctes, peut se justifier pour un projet éditorial visant un large public, celle de références précises aux nombreux textes cités est gênante, puisqu’elle interdit au lecteur de satisfaire la curiosité qu’ils suscitent.

 

          Avant d’entamer un récit chronologique scandé par les phases très contrastées qu’a connues la vie de son héros, « grand seigneur libéral, sceptique croyant, mondain érudit » (p. 18), l’auteur brosse dans un chapitre liminaire, «  L’Europe, la Grèce et l’Orient » (p. 15-33), un tableau bien venu de la situation politique du monde où Choiseul-Gouffier va évoluer : essor des Lumières en Europe occidentale, émergence de la Russie, déclin de l’Empire ottoman et apparition de la « question d’Orient », curiosité naissante pour la Grèce, dont la civilisation antique n’était guère connue jusque là que par les textes. Les premiers ouvrages consacrés à l’étude in situ de bâtiments grecs,  par M. Le Roy dès 1758 et surtout par J. Stuart et N. Revett (1762, 1787, 1794, 1816), mandatés par le club d’aristocrates anglais des Dilettanti, auraient mérité d’être mentionnés ici, puisqu’ils sont l’une des références principales de l’architecture néo-classique européenne qui éclot durant la seconde moitié du XVIIIe siècle.

 

          Le chapitre suivant (p. 35-60) évoque d’abord, en s’appuyant sur l’étude récente de J. Cuvillier, Famille et patrimoine de la haute noblesse française au XVIIIe siècle (Paris, L’Harmattan, 2005), l’origine et la situation sociale de la famille de Choiseul, attestée depuis le XIe siècle dans le comté de Bassigny (Haute-Marne). Servant tantôt le duc de Lorraine, tantôt l’Empereur et tantôt le roi de France, elle ne parvient au tout premier plan qu’avec le ministre de Louis XV, dont M.-G. de Choiseul-Beaupré est un cousin éloigné. Son père a épousé la fille d’un fermier général propriétaire à Paris de grands terrains situés entre la rue Saint-Augustin et les boulevards, qui donneront lieu bientôt à des lotissements fructueux (autour de l’actuelle rue de Choiseul, dont le percement est autorisé en 1776) et lui-même épouse la fille unique du marquis de Gouffier, qui lui lègue aussi son nom. Pensionnaire au collège d’Harcourt, il y noue avec Talleyrand une amitié qui survivra à diverses péripéties, comme  l’atteste le portrait que fait de lui ce dernier dans ses Mémoires : « Monsieur de Choiseul est l’homme que j’ai le plus aimé ». Ce « charmant jeune homme » (p. 16), à peine introduit à la Cour, devient la coqueluche de la famille royale : familier des filles de Louis XV, il l’est aussi de Louis XVI, de ses frères et de la reine, qui ont signé son contrat de mariage.

 

          Or ce courtisan brillant, qui dilapide élégamment son patrimoine, réalise à vingt-quatre ans un projet qui paraît extravagant dans son milieu, mais qui va lui assurer une notoriété immédiate et orienter le reste de sa vie : au lieu du Grand Tour en Italie mis à la mode par les aristocrates anglais, visiter les régions de l’empire ottoman où s’est développée la civilisation grecque, pour en tirer un ouvrage illustré qui contribuera au progrès des Lumières, dont Choiseul-Gouffier se flatte d’être un adepte. En fait, égotisme et hédonisme sont le moteur de l’entreprise : « entraîné par une curiosité dévorante » suscitée par la solide éducation classique qu’il a reçue, «  je me promettais une foule de jouissances sans cesse renaissantes », écrira-t-il plus tard. Financée par un emprunt et facilitée par ses hautes relations – il embarque sur une frégate de la marine royale chargée d’une mission de cartographie –, l’expédition prend rapidement tournure. Choiseul-Gouffier, comme il sied pour un voyage à prétention scientifique, ne part pas seulement en compagnie de son valet de chambre, le fidèle Chartier : il est accompagné d’un secrétaire, l’ingénieur F. Kauffer ; d’un architecte sorti de la nouvelle École des Ponts et Chaussées, J. Foucherot ; d’un dessinateur, Jean-Baptiste Hilair, qui le secondera jusqu’à la fin de sa vie.

 

          Le chapitre suivant (p. 61-86) résume ce long voyage, d’avril 1776 à janvier 1777, dont l’itinéraire singulier est d’abord dicté par la mission officielle du bateau qui accueille l’équipe. Après avoir touché les îles vénitiennes de la mer Ionienne, il gagne directement la mer Égée, où il passe rapidement d’île en île avant de relâcher à Smyrne. Choiseul-Gouffier le quitte alors pour visiter à sa guise les îles situées en face de la côte asiatique, entre Chios et Rhodes. Là commence la partie la plus originale et la plus aventureuse de l’expédition : le retour à Smyrne par terre, en un mois, dans des régions – la Carie et l’Ionie antiques – dont les sites archéologiques sont à peine connus. À la traversée de l’Éolide et de la Troade, moins pénible, succède le cabotage le long de la rive asiatique de la Propontide. Après un séjour d’un mois à Constantinople et une courte escale à Athènes, Choiseul-Gouffier entame un retour par terre lui aussi inusité, qu’il jugera ultérieurement comme la partie la plus difficile de son voyage, à travers la Macédoine, la Serbie et la Bosnie. Il s’embarque à Split pour Ancône, séjourne quinze jours à Rome et rentre en France par Florence et Gênes.

 

          Dans un chapitre intitulé «  Une science de l’homme » (p. 87-118), l’auteur analyse la démarche et l’apport de Choiseul-Gouffier. Il montre la diversité de ses intérêts : géologie et topographie ; monuments et sites, inscriptions et monnaies antiques ; état politique et militaire de l’Empire ottoman après la guerre avec la Russie ; mœurs et mentalité des Turcs et des populations dominées. Sans doute son enthousiasme, sa culture, son don d’observation donnent-ils à ses notations de l’agrément, mais il me paraît excessif de considérer Choiseul-Gouffier savant en toutes ces matières, comme l’auteur a tendance à le faire : dès son époque, les connaissances sont trop diversifiées pour qu’il puisse en être ainsi. Pour m’en tenir au domaine qui m’est familier, il est excessif de le tenir pour un archéologue (p. 87, 92) : il n’a fait de fouilles nulle part et aucun de ses dessins de monuments ne peut être qualifié de relevé (p. 93), même lorsqu’il s’efforce d’être plus exact que ses prédécesseurs, ce qui n’était pas bien difficile. En effet, il ne fait jamais que passer sans prendre le temps d’une véritable étude des phénomènes qu’il constate. Son apport reste donc bien en deçà de celui de certains contemporains, Stuart et Revett ou Chandler par exemple : c’est celui d’un voyageur instruit et curieux de tout, d’un dilettante en somme, qui a eu le don de faire connaître d’une manière ingénieuse et nouvelle, qui tient plus d’un excellent journalisme que de l’érudition, les informations et les impressions tirées d’une expérience singulière faite à ses risques et périls.

 

          Ce Voyage pittoresque de la Grèce, dont le premier tome paraît en 1782, est en effet un événement éditorial dont l’auteur, chartiste et spécialiste de l’histoire du livre, analyse magistralement la genèse, la diffusion et la réception (p. 119-152). Plus qu’un livre, l’ouvrage est un album fastueux de gravures en grand format accompagné d’un commentaire relativement léger. Cette particularité, qui fera le succès de l’ouvrage, est soulignée d’emblée dans le prospectus de souscription paru en 1778 : «  les estampes sont donc la partie principale de l’ouvrage, dont le texte ne sera que l’accessoire ». Leur réalisation, à partir des dessins faits au cours du voyage, prenant du temps bien que Choiseul-Gouffier y emploie plusieurs dessinateurs et graveurs, la publication sera faite par fascicules in folio qui commencent à paraître dès 1778 selon un rythme plus ou moins régulier, à charge pour les souscripteurs de relier le volume ainsi constitué peu à peu. La souscription, que l’auteur évalue à au moins cinq cents exemplaires, connaît un succès remarquable, dont témoigne la diffusion immédiate de l’ouvrage dans toute l’Europe éclairée et la traduction en allemand qu’en fait aussitôt H. A. Reichard, bibliothécaire du duc de Saxe-Gotha-Altenburg, lui-même souscripteur.

Pittoresque, l’ouvrage l’est d’abord au sens étymologique du terme, emprunté à l’italien : «  on a peint ce qu’on a vu, et on l’a peint avec amour » est-il dit dans le prospectus de souscription. Mais, comme il s’agit de plaire tout en instruisant, on n’a pas reculé devant les scènes de genre, comme la halte entre Mélasso et Boudroun, dont Choiseul-Gouffier reconnaît qu’elle est « absolument inutile », mais distrayante… Comme le soupçonne l’auteur, il est probable que nombre de scènes ont été orientalisées par l’adjonction de détails typiques (minaret ou chameau), tandis que d’autres sont au contraire occidentalisées, comme celle montrant ces « dames de Tinos », l’une lisant et l’autre tenant un chat sur ses genoux, ce qui est aussi peu vraisemblable dans les Cyclades à cette époque que la grande fenêtre grillagée qui éclaire la pièce. Il est évident que Choiseul-Gouffier a laissé aux artistes qu’il emploie la liberté d’interpréter et d’enrichir les croquis faits sur le vif par lui-même et par ses acolytes. Une étude précise de l’usage fait de ces documents de première main serait très instructive, mais l’auteur n’a pu retrouver l’exemplaire du Voyage, conservé dans la famille jusqu’à la Première Guerre Mondiale (p. 151), où figurent « la plupart des dessins originaux ».

 

          Tel quel, cet ouvrage inachevé, mais prodigue d’images nouvelles, instructives ou curieuses, fait sensation, procurant aussitôt à son auteur la distinction culturelle alors à la mode dans l’aristocratie éclairée (p. 139). Il n’en faut pas plus pour que les académies l’accueillent à bras ouverts – celle des Inscriptions et Belles-Lettres dès 1779 ; celle des Beaux-Arts en 1782 ; l’Académie française enfin en 1784, où il succède à d’Alembert et est reçu par Condorcet ! Si l’ouvrage ne témoigne pas d’une érudition véritable, du moins inaugure-t-il un genre nouveau, dont le succès ne se démentira pas jusqu’au milieu du XIXe siècle : C. Jeanjean-Becker, dans une thèse inédite (1999), a pu relever dans l’édition française pas moins de cent quarante et un « voyages pittoresques », plus ou moins abondamment illustrés (p. 130), dont les magazines de voyage populariseront jusqu’à nos jours la formule : beaucoup de belles images, peu de texte, souvent superficiel et approximatif. Est-ce attenter à la mémoire du sémillant comte que de voir en lui le précurseur de cette formule de journalisme qui triomphe aujourd’hui avec le documentaire télévisé ?

 

          Commence alors la période la plus brillante de la vie de Choiseul-Gouffier, celle de son activité publique, auquel l’auteur consacre un chapitre substantiel (p. 177-213). Dans la préface intitulée Discours préliminaire, dont il fait en 1783 une brochure séparée de soixante-quatre pages, Choiseul-Gouffier prônait la résurrection d’un état grec indépendant en Morée (Péloponnèse) qui serait sous la protection de la Russie, seule puissance de confession orthodoxe : c’était prendre à l’étourdie, dans la « question d’Orient » naissante, une position qui n’était pas celle de la diplomatie française, soucieuse au contraire de contrecarrer la poussée de la Russie vers la Méditerranée. Qu’importe : il brigue l’ambassade de Constantinople, qui lui permettrait de mener à bien commodément le second tome de son Voyage, auquel travaille entretemps une équipe formée de Fougerot, Cassas et Fauvel, chargés de constituer sur place la documentation nécessaire sur la Grèce continentale, qu’il n’a fait qu’entrevoir. La brochure intempestive une fois lestement détruite, la faveur de la famille royale fait merveille : le voici ambassadeur, appareillant de Toulon sur Le Séduisant (cela ne s’invente pas) en compagnie de Delille, le traducteur en vers des Géorgiques de Virgile.

 

           Il s’apercevra vite que ce poste prestigieux – il est doyen du corps diplomatique et réside dans le superbe Palais de France, qui vient d’être reconstruit – n’est pas la sinécure espérée : les intrigues de certains de ses collègues occidentaux et les rapports peu cordiaux avec la Porte, où le grand vizir favorable à la France est décapité en 1785, les correspondances officielles ouvertes à Vienne et les privées censurées à Paris, l’ennui d’une vie confinée surtout l’affligent. Dès 1786, il souhaite partir, allant jusqu’à écrire en mai 1788 : « J’ai besoin de sortir de cet abîme, ne fût-ce qu’une minute, et d’aller respirer au grand air ». Au moins ce confinement favorise-t-il l’activité studieuse : «  Trois ans de solitude m’ont donné la plus grande habitude de travail ». Il installe à l’ambassade une imprimerie en caractères arabes pour publier en turc des ouvrages qui contribuent à la modernisation de la société ottomane. Mais surtout il prépare la suite du Voyage en faisant réaliser une carte nouvelle du nord de la mer Égée ; en installant Fauvel à Athènes et en faisant faire à Cassas le tour du Proche-Orient, en vue d’une extension de l’ouvrage à l’Anatolie orientale, à la Syrie et à l’Égypte.

 

          Choiseul-Gouffier commence en outre à constituer une collection d’ « antiques » avec un activisme qui aurait fait de lui un égal de Lord Elgin, si les circonstances lui avaient été plus favorables et si Fauvel n’avait eu scrupule à dépouiller les bâtiments de l’Acropole. L’auteur passe très rapidement sur cet aspect de l’activité de son héros, car   «  le dossier de la collection Choiseul a été bien étudié par les historiens d’art, et nous n’y revenons donc pas. » Mais à ce compte, bien d’autres aspects plus précisément évoqués dans son livre pourraient être éludés eux aussi… Or cette activité est importante : c’est la seule qui pérennise aujourd’hui l’existence de Choiseul-Gouffier et lui donne même une certaine actualité. Dans les vingt-six caisses d’ « antiques » qu’il fait expédier d’Athènes à Marseille en 1787 se trouvent en effet non seulement le « marbre Choiseul » (p. 206), une inscription attique capitale qui sera publiée en 1792 par l’abbé Barthélémy, mais aussi l’un des plus beaux fragments de la frise des Panathénées du Parthénon, la plaque dite « des ergastines » (Est VII), trouvée au sol par Fauvel, ainsi qu’un moulage précieux d’une partie de la plaque Est VI, alors complète et aujourd’hui très mutilée. Or, de ces fleurons de sa collection, l’auteur ne dit rien, non plus que de ses vicissitudes : saisie révolutionnaire, premier Musée du Louvre, restitution, acquisition par le Louvre à la vente après décès. Rien non plus sur un problème que ravive le débat actuel sur la légitimité des demandes de restitution qui se multiplient : la mentalité et les procédés qui ont présidé à la constitution de ces collections. Choiseul-Gouffier est-il tout à fait sérieux lorsqu’il écrit à Fauvel en 1788 : « Ne négligez aucune occasion de piller dans Athènes et dans son territoire tout ce qu’il y a de pillable (…), n’épargnez ni les vivants ni les morts » ? Il semble bien l’être en tout cas lorsqu’il écrit au même, le 2 août 1786 : « Pourquoi ne pourriez-vous pas enlever une caryatide, s’il y en a une bien conservée ? »  Quelques pages nécessaires à une biographie complète du comte manquent ici.

 

          Tandis que sa femme rentre en France  pour essayer de sauver ce qui peut l’être du patrimoine familial, Choiseul-Gouffier reste à Constantinople dans une position de plus en plus précaire, jusqu’à ce que l’interception d’une lettre adressée au frère de Louis XVI le fasse mettre en accusation à la fin de 1792. Considéré comme traître et émigré, il voit ses biens saisis en France, mais parvient à se retirer sous protection russe à travers les Balkans et fait à la cour de Catherine II un rétablissement spectaculaire : elle lui achète pour 36000 écus l’argenterie qu’il a emportée, ainsi que meubles et « antiques », le gratifie d’une pension de 2000 ducats et d’un domaine en Galicie, le décore enfin du cordon de Saint-André, si bien que ses enfants ne tardent pas à venir le rejoindre et profitent eux aussi de sa faveur. Celle-ci s’accroît encore sous Pierre Ier (1796-1801), qui fait de lui le directeur de la Bibliothèque impériale ainsi que le président de l’Académie des Beaux-Arts et lui offre un domaine en Lituanie qui rapporte 60.000 livres de rente. Cet épisode moins connu de la vie aventureuse de Choiseul-Gouffier a fait dernièrement l’objet d’études ponctuelles dont l’auteur se fait l’écho dans un chapitre qui reste cependant un peu court (p. 215-233), eu égard au pittoresque du despotisme russe et à la durée de cette période – presque dix ans – dans la vie de Choiseul-Gouffier.

 

          Rayé de la liste des émigrés grâce à l’entremise du nouveau tsar francophile Alexandre Ier, Choiseul-Gouffier rentre en France en mars 1802 et bénéficie de l’appui de Talleyrand pour récupérer une partie des saisies révolutionnaires. Il rentre ainsi en possession des « antiques » qu’il avait expédiées en France en 1787, à l’exception de la plaque de la frise des Panathénées, attribuée à Phidias, qui est exposée au Louvre à la requête expresse du Premier Consul. Mais l’autre partie de sa collection, avec la métope Sud VI du Parthénon, restée bloquée à Athènes, lui échappe finalement : le bateau qui la rapportait en France est arraisonné par les Anglais en juin 1803 et la cargaison reste en souffrance à la douane de Londres dans l’attente de temps meilleurs. Ici se place un épisode savoureux qui manque dans le récit de F. Barbier. Tandis que les agents à Athènes des deux diplomates prédateurs, Fauvel pour Choiseul-Gouffier et Lusieri pour Elgin, se livrent une lutte sans merci pour mettre la main sur les « antiques » de l’autre, les deux commanditaires se rencontrent aux eaux de Barèges en août 1803, lord Elgin étant retenu en France depuis la reprise de la guerre. Sans doute n’est-ce pas un hasard. Comme auprès de Catherine II, le comte joue avec succès de son charme de grand mondain et de sa faculté de s’attendrir opportunément sur lui-même jusqu’aux larmes : Elgin interviendra auprès de l’amiral Nelson, tandis que Choiseul-Gouffier intervient auprès de son ami Talleyrand – en vain dans les deux cas, le temps n’est plus à ces arrangements entre gens de bonne compagnie.

 

          Dans le vaste terrain encore suburbain qu’il achète en 1811 en bordure des Champs-Élysées, Choiseul-Gouffier fait construire un bâtiment inspiré des monuments de l’Acropole où il projette d’exposer la partie récupérée de sa collection (la vente après décès comprend 327 sculptures, 46 inscriptions et divers ; certaines seront achetées par le Louvre), mais la mort le surprend aux eaux d’Aix-la-Chapelle, en juin 1817, alors que s’amorçait une nouvelle phase de son existence : celle de grand notable de la monarchie restaurée. Talleyrand, brièvement au pouvoir après Waterloo, le fait nommer pair héréditaire, membre du Conseil privé du roi et ministre d’État … Cette ultime période de sa vie (1802-1817) est condensée en un seul chapitre (p. 235-267) intitulé « La fin du Voyage » : ce sont en effet les péripéties entourant la préparation et la publication en deux volumes (1809 et 1822) du second tome du Voyage pittoresque de la Grèce qui en forment l’essentiel.

 

          Aussi bien est-ce là l’apport majeur de cette biographie, mais aussi sa limite : elle reste centrée sur le livre unique qui constitue l’une des deux faces, aujourd’hui moins connue car depuis longtemps obsolète, de la passion pour la Grèce de Choiseul-Gouffier, alors que l’autre, un collectionnisme glouton qui nous paraît aujourd’hui indécent, mais dont les effets pérennes s’admirent au Louvre, a été volontairement escamotée par l’auteur. En dépit de ce déséquilibre, peut-être imposé par les limites du projet éditorial, il faut savoir gré à Frédéric Barbier d’avoir retracé avec brio la vie de cet aristocrate, que sa légèreté adapte à tous les rôles que lui proposent ou imposent les hasards d’une vie heurtée, mais qui reste toujours privilégiée. Tour à tour courtisan, voyageur, savant, diplomate, haut fonctionnaire, dignitaire sans être profondément rien de tout cela, c’est le philhellénisme qui aura donné une unité et un centre de gravité à son existence chatoyante ; aussi est-ce à ce titre que la postérité s’intéresse encore à lui.