Benelli, Enrico - Rizzitelli, Claudia : Culture funerarie d’Abruzzo (IV-I secolo a.C.). 170 p., ill. NB, ISBN: 978-88-6227-200-1, 295 €
(Fabrizio Serra editore, Pisa · Roma 2010)
 
Compte rendu par Jean-Noël Castorio, Université de Nancy
(jean-noel.castorio@orange.fr)

 
Nombre de mots : 1385 mots
Publié en ligne le 2011-03-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1229
Lien pour commander ce livre
 
 


          Le présent ouvrage est la version revue, avec la collaboration d’Enrico Benelli, du texte de la thèse de doctorat soutenue à l’Université de Pise par Claudia Rizzitelli. Comme son titre l’indique, il est consacré aux données funéraires recueillies dans les Abruzzes pour la période s’étendant du IVe au Ier s. av. J.-C. ; une époque cruciale dans l’histoire de la région puisqu’elle voit son intégration progressive à la sphère politique de Rome.

 

          L’avant-propos (p. 11-12) est signé par le professeur Cesare Letta (Université de Pise), qui insiste notamment sur l’accroissement considérable, depuis deux décennies, de la documentation archéologique abruzzaise.

 

          Le premier chapitre, intitulé « Les antécédents » (p. 13-16), a été écrit par Enrico Benelli. Il s’agit d’une synthèse traitant de l’apport de l’archéologie funéraire à la connaissance de la région durant la période antérieure (Xe-Ve  s. av. J.-C.) à celle étudiée par Claudia Rizzitelli. Alors que les données funéraires disponibles il y a vingt ans invitaient à conclure à l’existence, durant l’époque archaïque, d’un substrat culturel homogène dans toute la partie centrale de la péninsule italique – homogénéité correspondant à une plus ou moins grande uniformité ethnique –, les découvertes réalisées depuis le début des années quatre-vingt-dix plaident à l’inverse en faveur de l’hypothèse d’un monde morcelé en aires culturelles bien distinctes, dont les principaux traits sont soigneusement décrits par l’auteur. Ainsi que le note ce dernier, ces aires sont loin de correspondre aux frontières des peuples mentionnés par les sources historiques, un phénomène encore très sensible à l’époque hellénistique ; il en déduit donc « […] que l’ethnogenèse, dans les Abruzzes, au moment de la pénétration romaine [dès la fin du IVe s.], était certainement un fait encore relativement récent et que ses conséquences, en matière de culture matérielle et de rituel funéraire, ne s’étaient pas encore pleinement manifestées » (p. 16). Si les conclusions auxquelles est parvenu Enrico Benelli sont des plus stimulantes, on est cependant en droit de se demander pourquoi ce chapitre, au demeurant fort bref, a été isolé du reste de l’étude. N’aurait-il pas été plus judicieux de lui assigner une fonction de prolégomènes au dernier chapitre de l’ouvrage, lequel propose une synthèse organisée chronologiquement des recherches menées par Claudia Rizzitelli ? Cela aurait peut-être eu le mérite de donner davantage de cohérence au volume : on ne voit pas, en effet, que Claudia Rizzitelli se soit inspirée des résultats de son confrère pour bâtir les siens.

 

          Le deuxième chapitre, qui correspond au catalogue (p. 17-56), représente à lui seul près du tiers de l’ouvrage. Les cent soixante-douze sites étudiés se répartissent sur les territoires de quatre-vingt-douze communes ; ces dernières sont regroupées en fonction de leur appartenance aux différents peuples de la région. Plus ou moins complètes en fonction de la qualité des renseignements disponibles, les notices comprennent presque invariablement quelques éléments sur la localisation et les conditions de la découverte, une description des principales données, des informations sur la datation ainsi que le contexte archéologique et, enfin, un lemme bibliographique. Si cinq cartes reproduites en fin de volume permettent de situer les nécropoles étudiées, on ne peut que déplorer que cette partie de l’ouvrage soit totalement aniconique : les notices les plus détaillées auraient en effet gagné à être au moins accompagnées de plans de fouilles.

 

          Le troisième chapitre, le plus développé, est intitulé « Les aspects archéologiques locaux » (p. 57-125). Sous ce titre, Claudia Rizzitelli propose une synthèse, peuple par peuple, des données exposées dans le catalogue. Chaque partie débute par une présentation à valeur générale du territoire de la population étudiée (limites, agglomérations et sites remarquables) ainsi que des principaux espaces funéraires recensés. Cette présentation est suivie d’une typologie détaillée des sépultures et des modes de déposition des cadavres, puis d’une description du mobilier funéraire, celle-ci étant accompagnée de figures dans lesquelles sont reproduites les pièces les plus notables. Lorsque la documentation le permet – dans le cas des Vestins et des Prétutiens par exemple – les phases les plus anciennes et les plus récentes sont distinguées ; les tombeaux monumentaux et les lits funéraires mis au jour sur le territoire des Marses sont l’objet de sous-parties spécifiques.

 

          Ainsi que nous l’avons déjà indiqué, le quatrième et dernier chapitre (p. 127-137) constitue la synthèse conclusive de l’ouvrage, organisée chronologiquement. Claudia Rizzitelli distingue quatre grandes phases dans l’évolution des sépultures de la région. À l’aube de la période étudiée, c’est-à-dire au début du IVe s. av. J.-C., les Abruzzes paraissent clairement divisées en deux si l’on se place du point de vue des traditions funéraires : au sud, chez les ethnies samnites (Pentriens, Caracéniens, Frentans), les tombes se caractérisent par de riches dépôts ; au centre et au nord, le mobilier d’accompagnement du défunt est nettement plus modeste. Les Vestins se singularisent, quant à eux, par la quasi-absence d’armes dans les sépultures masculines.

 

          Pour les IVe et IIIe s. av. J.-C., l’étude des tombes et des offrandes qu’elles renferment permet, selon Claudia Rizzitelli, « […] de restituer l’image d’un monde fragmenté en réalités cantonales, chacune d’entre elles entretenant des relations singulières avec l’aire géographique environnante » (p. 133). Chez les ethnies du sud, on remarque une nette tendance à l’uniformisation du rituel funéraire, ainsi qu’à la standardisation et à l’appauvrissement des offrandes, ce qui est le signe, d’après l’auteur, de la progressive construction d’une identité ethnique et culturelle forte. Les Frentans se distinguent toutefois par les liens étroits qu’ils entretiennent avec l’aire daunienne ; au nord, les Prétutiens semblent quant à eux graviter dans l’orbite picénienne. Ces influences, surtout sensibles dans le mobilier, ne doivent toutefois pas laisser croire que les aires culturelles abruzzaises ne constitueraient que des variantes provinciales des aires avoisinantes : si l’on suit Claudia Rizzitelli, elles ont en effet leur propre autonomie, ainsi qu’en témoigne la substantielle uniformité du rituel au sein des ethnies, uniformité dont les origines sont parfois à chercher dans des traditions locales remontant au premier Âge du Fer.

 

          Durant les IIe et Ier s. av. J.-C., deux groupes se distinguent lorsque l’on examine la typologie des tombes : alors que dans les Abruzzes centrales, chez les Marses, les Vestins, les Péliniens et les Sabins, se développent des types monumentaux de sépultures – comme l’hypogée par exemple – recelant un abondant mobilier, les peuples samnites et les Prétutiens optent à l’inverse pour des formes nettement plus modestes de tombes. On assiste toutefois, chez tous les peuples abruzzais, à un processus d’uniformisation des offrandes, cela dès la fin du IIIe s. av. J.-C.

 

          Les traditions funéraires abruzzaises ne disparaissent qu’à partir de l’époque césarienne : elles sont alors remplacées par des types de tombes et de monuments romains. C’est également au Ier s. av. J.-C. que la pratique de l’inhumation cède le pas à celle de l’incinération. Les élites locales paraissent, ici comme ailleurs, avoir joué un rôle clé dans l’adoption du rituel romain ; et il s’agit là, selon Claudia Rizzitelli, d’un bon exemple du processus d’« auto-romanisation » de ces catégories sociales. Dès la seconde moitié du Ier s. av. J.-C., elles entreprennent d’ailleurs la construction de grands tombeaux destinés à affirmer de manière fastueuse leur romanité : le sépulcre des Titecii de Trasacco, daté de l’époque augustéenne, en est une parfaite illustration.

 

          Au total, nul doute que le travail fort rigoureux mené par Claudia Rizzitelli et Enrico Benelli soit appelé à constituer l’une des pierres angulaires des recherches à venir concernant les pratiques funéraires dans l’aire centre-italique, ainsi que de celles traitant plus largement de la « romanisation » des peuples de la péninsule. Malgré les éminentes qualités de leur ouvrage, il est toutefois permis de lui adresser deux reproches. Le premier est l’absence de partie consacrée à la méthodologie. Les données recueillies par les archéologues dans un aussi vaste espace et pour un laps de temps aussi long posent naturellement un certain nombre de problèmes, dont le moindre n’est sans doute pas l’irrégularité de leur répartition, tant géographique que chronologique ; ces problèmes, et la manière dont ils ont été résolus ou contournés par les auteurs, auraient sans conteste mérité d’être exposés. Ces données, très diverses par nature, sont par ailleurs d’interprétation fort complexe ; tenter de les ordonner, de discerner les fils conducteurs qui guident leur évolution est évidemment très délicat et suppose que l’on opère un certain nombre de choix qu’il est toujours bon d’expliciter, ne serait-ce que brièvement. Ajoutons enfin que les auteurs utilisent d’abondance un certain nombre de concepts qui ne se révèlent pleinement opératoires que lorsqu’ils sont rigoureusement définis – ce qui n’est pas le cas ici –, tout comme doivent être définies les relations qu’ils entretiennent entre eux d’ailleurs : ainsi des notions de « culture matérielle », d’« aire culturelle » ou encore d’« ethnicité », pour ne rien dire du concept de « romanisation » dont la validité a été un temps fort discutée. Le second reproche ne saurait être adressé aux auteurs, mais à l’éditeur. Que cet ouvrage somme toute assez court, de surcroît broché et dépourvu d’illustrations en couleur, soit imprimé sur un très beau papier ne justifie nullement qu’il soit vendu au prix, à notre sens tout à fait exorbitant, de 295 € !