Pousin, Frédéric - Jannière, Hélène: Paysage urbain; Genèse, représentations, enjeux contemporains
Strates. Matériaux pour la recherche en sciences sociales 2007, Ladyss, Cnrs, Paris 1, 7, 8 et 10
numéro 13, 258 pages, ISBN 0768-80672
(Ladyss, Paris 2007)

 
Compte rendu par Elpida Chairi, Ecole française d’Athènes
(chairi@efa.gr)

 
Nombre de mots : 1662 mots
Publié en ligne le 2008-04-19
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=123
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Issu d’un séminaire tenu de 2003 à 2006 à l’Université de Paris I, ce volume réunit des travaux autour du thème du « paysage urbain ». Les usages contradictoires, selon les disciplines et les professions qui s’en occupent, tout comme les valeurs qui lui sont attribuées et qui varient de l’artistique au théorique, ont imposé de faire converger les travaux menés à ce sujet pour mieux en cerner la notion.

Redevenu actuel, le paysage urbain, donnée interdisciplinaire, passant par l’esthétique, tout en restant dans le contexte diachronique et épistémologique, apparaît à la fois comme domaine de recherche aussi bien que comme piste de réalisation professionnelle. Les transformations qu’il subit au niveau international, font du paysage urbain une notion qui évolue quand on insère l’histoire urbaine dans l’espace et dans le temps.

La notion de « paysage urbain » réapparaît en Grande-Bretagne dans les années ’50, suite à un nouveau choix de la politique éditoriale de la revue d’architecture The Architectural Review. Ce projet, soutenu par des personnalités reconnues dans le domaine de l’urbanisme, sera étayé par des illustrations et accentuera la valeur du visuel. En France, la même notion sera mise en valeur par deux revues spécialisées, Urbanisme et Espaces verts (auteur : F. Pousin).

L’attitude des urbanistes français face au paysage urbain, depuis le début du siècle, est liée à la notion de l’esthétique urbaine et au concept « artistique » de l’urbanisme. Pratiquement invisible après la guerre, elle réapparaîtra avec une nouvelle dynamique au début des années ’60. Elle sera alors enrichie des notions de composition ainsi que du jeu d’équilibre entre le bâti et l’espace libre, tel qu’il apparaît avec les grands ensembles. À la fin de cette décennie, le paysage urbain évoluera en termes d’évaluation du cadre de vie et de l’environnement. Il est donc évident qu’au cours du XXe siècle, la notion de paysage urbain non seulement existe en France, sans attendre l’apparition du « townscape » britannique des années 50, mais aussi évolue en suivant bien les modèles et les réalisations de l’urbanisme français (auteur : H. Jannière).

Pour les géographes français, la notion de paysage urbain connaît plutôt un renouvellement : elle est utilisée face aux différents types de « paysage », notamment pour marquer l’opposition à la notion de paysage rural. Ses caractéristiques, dues à la nouvelle architecture, à la standardisation et à la rapidité de la construction, sont fortement influencées par les circulations qui se multiplient et les problèmes qui en dérivent. Le paysage urbain reflète aussi les échanges entre les différents espaces de la ville, tels les espaces du tourisme, du quotidien etc., ainsi que le rapport espace-temps, centre-périphérie et un certain nombre d’autres notions qui s’opposent ou qui se complètent, au moment de l’éclatement de la ville traditionnelle vers la ville moderne (auteur : X. Michel).

Les architectes paysagistes qualifient volontiers les quartiers actuels de paysages urbains, sans pour autant les considérer comme tels dans les projets et réalisations. Ce paradoxe est étudié dans un contexte plutôt théorique, avec un essai d’expliquer l’opposition existant entre la valeur esthétique du paysage urbain et celle du paysage naturel. La discussion dérive des « théories du paysage » développées dans les années 1990. La nature étant devenue pratiquement hypothétique, les pratiques urbaines quotidiennes appellent à une redéfinition plus que topographique des données paysagères (auteur : F. Hébert).

Considérant que le temps est venu d’écrire l’histoire de la vue aérienne, trois catégories d’analyse peuvent être proposées : l’image oblique, l’image verticale et le diagramme. Les spécificités des différents genres de vues aériennes historiques doivent être étudiées en opposition aux considérations générales schématiques. Le diagramme représente un cas particulier, étant à la fois une image aérienne et un moyen d’estomper les points de vue singuliers (auteur : M. Dorrian).

Le triple thème de paysage-ville-monument est étudié dans une optique différente, celle des publications liées au tourisme. L’effort a été porté, dès le début du XXe siècle, pour obtenir un regard sur l’ensemble des monuments situés dans un même paysage au lieu de vues séparées, d’usage jusqu’alors. Cette tentative, abordée plus par l’écrit que par la photographie dans la revue Bulletin du Touring Club, peut être interprétée comme un souci de ne pas rompre les conventions utilisées par les pratiques du tourisme de l’époque (auteur : B. Notteboom).

Auteur, théoricien, historien et enseignant, le maître de la photographie italienne d’après-guerre Paolo Monti, a marqué de sa forte personnalité le projet entrepris par la cité de Bologne de sauvetage du centre historique par le biais du relevé photo-topographique. Le but de l’opération a été de figer l’image de la ville et le photographe choisit la forme de représentation par séquences, rue par rue du centre historique. Il a ainsi suggéré des itinéraires à suivre et a pris soin que ses photos soient libres de toute espèce de circulation, de stationnement ainsi que de panneaux de publicités, créant l’image la plus pure de Bologne. Les documents ainsi obtenus sont les témoins du centre urbain et du paysage qui lui est propre et restent uniques pour retracer l’histoire de la ville (auteur : I. Zannier).

Le rôle des paysagistes après la guerre consiste, entre autres, à participer à la fabrication du paysage urbain dans les grands ensembles d’habitation. La nouvelle échelle, imposée par la construction de ces ensembles, entraîna une nouvelle conception des parcs et jardins, reflétant aussi les profondes mutations sociales. C’est ainsi qu’on est amené à la création des espaces ouverts urbains de la période dite des Trente Glorieuses (auteur : B. Blanchion-Caillot).

La pratique paysagiste implique la création d’un métier nouveau, dans le sens de l’adaptation du métier déjà existant aux nouveaux types de commandes ainsi qu’aux besoins de définition des espaces ouverts et des paysages urbains mêmes, tout en tenant comte du paramètre temps.

Les établissements publics d’aménagement des villes nouvelles ont servi de centres d’apprentissage et d’expérimentation des méthodes théoriques enseignées aux architectes, ingénieurs et paysagistes des années 1960-1980. Le travail en équipe, l’encadrement par des maîtrises d’ouvrage structurées, font de ces spécialistes les professionnels de l’aménagement, capables d’envisager des cas posant problème, tels les espaces publics et les lacs artificiels (auteur : V. Claude).

Le souci de préservation de la nature et du paysage a soulevé de nouveau la discussion sur le « couple » fleuve et ville. Si on considère la dégradation des côtes des fleuves et si on essaie d’améliorer les conditions écologiques, esthétiques et sociales pour freiner ce phénomène, il faut chercher comment l’intervention de l’écologie pourrait assurer la ré-appropriation des fleuves par les villes. Il s’agit de réétudier la présence d’un fleuve dans le milieu urbain, de redéfinir sa valeur esthétique, symbolique, écologique et sociale (auteur : S. Bonin).

Le paysage urbain de la grande banlieue parisienne marqué par les rivières non domaniales, bordées de constructions d’une urbanisation non maîtrisée, constitue encore un volet dans la recherche. Le désordre urbain semble dû à l’absence de projet d’ensemble cohérent, permettant la juxtaposition de formes et fonctions non compatibles. Fruit de la forte croissance urbaine, l’extension de la ville prend des formes parfois imprévisibles, sans tenir compte des contraintes spécifiques du territoire. Il est donc nécessaire d’organiser la gestion de l’espace, pour valoriser les paysages en les rendant perceptibles. Leur morphologie est à redéfinir et, dans ce contexte, la rivière peut apparaître comme un outil pour lier et lire les territoires de la vallée qu’elle traverse (auteur : C. Rouillet-Sureau).

L’urbanisme et l’architecture des années 60 ont largement contribué à la défiguration des villes, permettant de les traverser par des autoroutes, de rénover les quartiers populaires etc. Montréal a également subi l’effet plutôt catastrophique de cette tendance mondiale, mais il faut en reconnaître les côtés positifs, comme les galeries commerciales souterraines, le métro, quelques immeubles remarquables, la vitalité du centre-ville où les cultures et les classes sociales se rencontrent. La fusion qui en résulte s’avère enrichissante pour les habitants, qui s’identifient à la ville, la suivant dans son parcours historique d’hier et d’aujourd’hui (auteur : A. Lortie).

La gentrification consiste à récupérer et réhabiliter par les classes moyennes des logements dégradés, qui se substituent de différentes manières aux classes populaires qui y vivaient auparavant. Ce phénomène urbain aussi bien que social, modifie profondément l’aspect de la ville. La lecture du paysage urbain, dans le cas précis de la rénovation du quartier de Raval du centre ancien de Barcelone, met en évidence les problèmes présents : la dégradation, la réhabilitation, la différence sociale des habitants, mais, avant tout, la transformation de la place que le quartier occupe dans l’imaginaire collectif et le désir d’en modifier les fonctions précédentes (auteur : H. Ter Minassian).

Ce recueil d’articles cerne bien la notion étudiée, dont chaque facette est présentée, analysée, interprétée. Parmi les vertus de cette édition, nous soulignons la lecture, avec les notes en verticale, particulièrement agréable, ainsi que la présentation des articles par domaines bien distincts. Il serait probablement utile d’avoir prévu une illustration plus abondante pour équilibrer la haute qualité des textes, compte tenu de la constatation générale que l’espace urbain relève avant tout du visuel.

Paysage urbain : d’une thématique à un objet de recherche

Hélène Jannière et Frédéric Pousin, p. 9

I. Genèse et circulation de la notion entre urbanisme, géographie et paysagisme

Du townscape au « paysage urbain », circulation d’ un modèle rhétorique mobilisateur

Frédéric Pousin, p. 25

De l’art urbain à l’environnement : le paysage urbain dans les écrits d’urbanisme en France, 1911-1980

Hélène Jannière, p. 51

Paysage urbain : prémisses d’un renouvellement dans la géographie française, 1960-1980

Xavier Michel, p. 67

Le paradoxe du paysage urbain dans les discours paysagistes

Florent Hébert, p. 87

II. Le changement des regards : paysage urbain et photographie

The Aerial View : Notes for a Cultural History

Mark Dorrian, p. 105

From Monument to Landscape and back again : Photography in the Bulletin du Touring Club de Belgique in the Early XXth Century

Bruno Notteboom, p. 119

Paolo Monti et le projet de Bologne

Italo Zannier, p. 133

III. Les pratiques professionnelles

Pratiques et compétences paysagistes dans les grands ensembles d’habitation, 1945-1975

Bernadette Blanchon-Caillot, p. 149

Les villes nouvelles françaises : lieux de formation aux pratiques de l’aménagement

Viviane Claude, p. 169

IV. Paysage urbain, fleuve et rivière : enjeux environnementaux contemporains

Fleuves et ville : enjeux écologiques et projets urbains

Sophie Bonin, p.  185

Quelles réponses au « désordre urbain » en vallée d’Orge ?

Claire Rouillet-Sureau, p. 199

V. Transformations urbaines, nouvelles perceptions, nouvelles valeurs

Montréal, 1960, les ressorts d’une ré-identification

André Lortie, p. 219

Le paysage de la gentrification à Barcelone

Hovig Ter Minassian, p. 235