Palissy, Bernard: Œuvres Complètes, sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard. 640 pages, 15x22 cm, 14 figures, ISBN: 9782745321183,
(Honoré Champion, Paris 2010)
 
Compte rendu par Juliette Ferdinand, EPHE Paris / Università degli studi di Verona
(juliette.ferdinand@univr.it)

 
Nombre de mots : 2515 mots
Publié en ligne le 2010-12-23
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          C’est pour célébrer le cinquième centenaire de la naissance de Bernard Palissy qu’est publiée pour la seconde fois l’édition critique de 1996 des Œuvres Complètes du célèbre céramiste, amplement revue et augmentée par la même équipe d’enseignants-chercheurs sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard.

 

          La réédition de ces œuvres était nécessaire, la première version étant désormais très difficilement trouvable en librairie et sa grande qualité justifiant une nouvelle diffusion, indispensable pour les recherches sur un auteur qui continue d’éveiller la curiosité de par la complexité de son œuvre et de sa personnalité. Car Bernard Palissy n’en finit pas de passionner les chercheurs dans les domaines les plus variés, qu’il s’agisse d’histoire de la science, d’histoire de l’art, de littérature, d’alchimie, d’histoire religieuse, ou encore d’histoire des mentalités. Le potier de Saintes est en effet un « Homme universel » dans le plein sens du terme, un homme passionné par tout ce qu’il observe, ce qu’il crée, et qui met un point d’honneur à transmettre ses convictions et ses connaissances grâce à ses écrits. Aujourd’hui on connaît Palissy surtout pour ses rustiques figulines, comme il les appelle, c’est-à-dire ces objets de vaisselle dont l’étrange iconographie reproduit de façon illusionniste le milieu naturel des marais de la région natale de l’artiste. Que ce soit des plats couverts de grenouilles, poissons, lézards, plantes et coquilles, ou encore des grottes entièrement faites de céramique, il s’agit toujours d’œuvres illusionnistes qui reproduisent la Création terrestre et jouent avec les sens des spectateurs. Ce sont des objets qui appartiennent, sans l’ombre d’un doute, à l’univers des Wunderkammer, ces cabinets de curiosités qui accueillaient des objets de diverses natures, pour constituer un microcosme savant : artificialia, c’est-à-dire des objets fruits de la main de l’homme, ou naturalia, des objets naturels, les plats de Palissy se situent à la frontière de ces deux domaines tant leur imitation de la nature est vive et précise.

 

          Si ces créations originales ont fait sa renommée, on sait moins en revanche que Palissy a également été peintre-verrier, géomètre, écrivain, concepteur de jardins et d’une ville-forteresse, et un philosophe naturel qui a divulgué son savoir par ses conférences et sa collection de curiosités. À ses séances de philosophie assiste un public varié et prestigieux : Ambroise Paré, chirurgien du roi, Messieurs Choinin et de la Magdalene, médecins de la Reine de Navarre, ou encore le sculpteur – et son confrère en religion – Barthélémy Prieur (p. 439). Enfin c’est un protestant fervent et déclaré, dont l’intégrité provoquera la mort à la Bastille en 1590, bien qu’il ait été par le passé protégé et libéré de prison en 1563 par de hauts personnages : Antoine de Pons, fidèle de la cour de l’hétérodoxe Renée de France, le Connétable Anne de Montmorency, Henri II et Catherine de Médicis. La reine avait  apprécié son travail au point de l’appeler à Paris entre 1567 et 1570 pour réaliser une grotte de céramique aux Tuileries, aujourd’hui perdue, dont ne nous sont parvenus que les vestiges – de multiples fragments retrouvés lors des fouilles du Louvre en 1985, aujourd’hui conservés dans les réserves du château d’Ecouen –, ainsi que le témoignage des documents d’époque comme l’inventaire fait à la mort de la reine en 1589, qui compte de nombreuses céramiques attribuables à Palissy.

 

 

          Les œuvres de Palissy comptent trois textes : l’Architecture et Ordonnance de la grotte rustique de Monseigneur le Duc de Montmorancy, Pair, & Connestable de France, publiée à la Rochelle par l’imprimeur protestant Barthélémy Berton au tout début de 1563 ; peu après paraît la Récepte véritable, par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs thresors publiée également en 1563 chez le même éditeur, et enfin les Discours Admirables de la Nature des eaux et fonteines publiés en 1580 avec privilège du Roi à Paris chez Martin le Jeune. 

 

          L’Architecture de la grotte rustique est un dialogue entre Demande et Responce au sujet de la grotte rustique, alors en construction dans l’atelier de Palissy. Selon les auteurs de cette édition, il s’agit d’une sorte de « construction  publicitaire » (p. 21), un manifeste visant à défendre les qualités de l’artiste et la valeur de son travail, afin de maintenir l’estime du commanditaire et en attirer de nouveaux. Du point de vue artistique c’est le texte le plus intéressant, celui qui restitue quelle pouvait être l’apparence de la grotte et l’esthétique naturaliste palissienne, une esthétique qui joue sur l’illusion entre art et Nature, qui frôle le merveilleux, le monstrueux aussi. La grotte rustique de Palissy est un antre qui met en scène le milieu aquatique et semble illustrer les processus en œuvre dans la Création, la génération de la matière, le ruissellement, la formation des fossiles, tous thèmes que Palissy développera dans les Discours. C’est aussi un défi, celui de recréer un univers tel que le réalise la Nature elle-même, c’est-à-dire Dieu, le « divin architecte », afin de tromper les sens des visiteurs et des animaux mêmes, qui prendront les lézards de céramique pour des lézards vivants.

 

          La Récepte véritable, composée quelques mois seulement après l’Architecture, pendant que Palissy était en prison à Bordeaux, a un tout autre ton. C’est un texte plus long, composé de trois parties : la première, dédiée à l’agriculture, vise à corriger les erreurs commises par les contemporains de Palissy en donnant des conseils pratiques concernant la taille des arbres ou la fertilisation de la terre. La seconde partie est une description du projet de « jardin délectable », destiné idéalement à accueillir les huguenots persécutés, avec une digression sur les guerres de religion à Saintes. La dernière est, pour sa part, dédiée au projet de la ville-forteresse en forme de spirale sur le modèle du Murex. Cet ouvrage révèle des inquiétudes profondes chez Palissy : d’une part en ce qui concerne le travail de la terre, il regrette de constater que les paysans font de nombreuses erreurs, et en appelle au Roi pour améliorer l’agriculture, en utilisant par exemple la marne comme fertilisant. Le travail agricole requiert selon lui « philosophie », c’est-à-dire connaissance des terres, des plantes, des éléments naturels et de leurs propriétés, ce n’est donc pas un simple travail manuel, mécanique. Une autre préoccupation est ouvertement exprimée par Palissy dans la Récepte, celle des guerres de religion, et c’est ainsi que le jardin qu’il décrit est en fait un jardin idéalement destiné aux protestants, bien qu’il annonce dans la dédicace que ce projet pourrait être réalisé pour tous les nobles de France et la reine elle-même. Voilà pourquoi le lecteur trouvera immédiatement après la description du jardin-refuge le récit des débuts de la Réforme à Saintes, accompagnée d’un texte satyrique sur la folie humaine. Cette nécessité ressentie par Palissy de concevoir un refuge pour ses coreligionnaires caractérise aussi le projet de ville-forteresse qui est elle aussi destinée à protéger les persécutés. Enfin, les Discours Admirables, ouvrage de la fin de carrière de Palissy, est le recueil des théories du céramiste, accumulées pendant sa longue vie, dans les domaines de la philosophie naturelle, des techniques ou de l’art. C’est un ouvrage testamentaire, qu’il narre avoir écrit lorsqu’il a vu ses cheveux blanchir, afin de ne pas emporter en terre ses « secrets de nature ». Composé de onze traités – sur les eaux et fontaines, les métaux, l’or potable, le mithridate, les glaces, les sels, les pierres, les terres et l’Art de terre, la marne – il nous restitue la variété d’intérêts de l’artiste-philosophe, et les polémiques qui existaient alors : sur l’or potable par exemple dont Palissy nie toute vertu curative, ou sur le mode de construction des fontaines, alors au centre des débats sur les jardins.

 

 

          Les Œuvres de Palissy sont ici restituées accompagnées de nombreuses notes et d’une introduction de Marie-Madeleine Fragonard qui expose les principaux thèmes soulevés par ces textes, une biographie-chronologie qui présente tous les documents d’archive jusqu’ici connus sur l’auteur, une bibliographie thématique, un index utile sur le lexique des arts et des illustrations qui suggèrent des parallèles intéressants entre artistes, scientifiques, écrivains ou penseurs contemporains de notre céramiste. Le travail accompli par les chercheurs dans cette édition est véritablement remarquable car il répond à cette caractéristique de l’esprit de Palissy – et des hommes de la Renaissance – pour qui il n’existait pas de barrières théoriques entre les différents domaines du savoir humain. Étant donnée l’ampleur des thèmes évoqués par les Œuvres de Palissy, il était indispensable pour réaliser une édition critique qui corresponde au caractère polyvalent de l’artiste, de constituer un groupe de  spécialistes de divers domaines de la Renaissance afin de respecter la variété qui caractérise ces Œuvres complètes. C’est donc le caractère interdisciplinaire de cette édition qui la rend si précieuse et pertinente : elle réunit en effet les commentaires de Keith Cameron sur la Réforme, Jean Céard pour les métaux, les pierres, l’alchimie, Marie-Madeleine Fragonard pour les arts et techniques, Marie-Dominique Legrand concernant l’hydrologie, les terres, le lexique ; Franck Lestringant sur les échanges, l’art, la cosmographie, et Gilbert Shrenck sur l’environnement scientifique, toute une équipe d’enseignants-chercheurs donc, qui éclaire le contexte de l’élaboration des œuvres, en interrogeant la langue, les possibles sources de l’auteur, le contexte social, religieux et littéraire et qui permet au lecteur de saisir toute la complexité de ces écrits. L’introduction, qui laisse de côté l’aspect biographique, renvoyant le lecteur aux biographies – désormais anciennes mais qui demeurent les plus complètes – de Louis Audiat ( 1868) et Ernest Dupuy (1902), choisit de présenter un éventail des principales problématiques soulevées par les Œuvres. Il s’agit tout d’abord des questions soulevées par la carrière de Palissy : le passage du métier de peintre-verrier à celui de céramiste, ses modèles et leur circulation, l’émancipation de l’artisan-artiste à la Renaissance. La carrière de Palissy reflète en effet parfaitement un phénomène crucial pour l’histoire de l’art de la Renaissance, celui du changement de statut des « artisans d’art » qui, suivant l’exemple de leurs confrères italiens, revendiquent pour leur métier le statut d’art libéral, et non plus celui d’art mécanique. L’argument pour obtenir une telle reconnaissance est l’usage de l’intellect dans la  réalisation des œuvres, comme l’affirmait Léonard de Vinci : « Il disegno è cosa mentale ». Palissy met ainsi en avant son titre d’« inventeur » lorsqu’il signe ses écrits, et il insiste volontiers sur le fait que sa profession requiert des connaissances « philosophiques », ce qui l’oppose aux arts mécaniques. C’est ainsi que dans l’Art de Terre il déclare à son interlocuteur à propos de la poterie : « (...) puisque tu l’appelles art mechanique que tu n’en sçauras plus rien par mon moyen. »  Cet art est une philosophie, ce qui revient à dire une science, donc un savoir libéral, car pour le maîtriser, « il faut gouverner le feu par une philosophie si songneuse (…). Quand à la manière de bien enfourner, il y est requis une singulière Géométrie. [...] Sçais-tu pas bien que la mesure du compas ne se peut appeler mechanique? » (p. 498-499). Ce sont souvent du reste les artisans qui au XVIe siècle possèdent le savoir pratique qui manque aux humanistes : les artisans connaissent les matières, leurs réactions, leurs composantes ; ils les expérimentent de par leur profession et en tirent une connaissance pratique qui fait d’eux des protagonistes à part entière des débuts de l’histoire de la science.

 

          Dans l’introduction, Marie-Madeleine Fragonard se penche également sur la genèse de l’œuvre écrite de Palissy, rappelant qu’il n’est ni un littéraire ni un scientifique, et que son œuvre  «  témoigne du mouvement d’appropriation des connaissances par les non lettrés, mouvement d’appropriation qui invente littéralement un nouveau style de connaissance et d’écriture. » (p. 21). Palissy revendique en effet de ne savoir « ne grec ne latin », et d’utiliser un langage rustique, de non lettré, dans ses textes : « J’aime mieux dire vérité en mon langage rustique, que mensonge en un langage rhétorique » (p. 92). Tous les textes de Palissy sont des dialogues, forme commune à plusieurs textes « scientifiques » contemporains, ce qui dénote avant tout une exigence pédagogique : le demandeur (qu’il se nomme simplement « Demande » comme dans la Récepte, ou bien « Théorique » dans les Discours) sert d’aide au lecteur, comme le ferait dans un tableau le personnage qui en fixant le spectateur le fait entrer dans la scène représentée : cela révèle donc un souci de clarté, que l’on retrouve d’ailleurs dans d’autres écrits d’artistes-philosophes, comme Wenzel Jamnitzer, très proche de Palissy dans ses réalisations d’orfèvrerie, et qui dans le prologue à son traité Perspectiva corporum regularium (1568) met la même insistance sur le devoir de partager ses propres connaissances. Sur ce caractère didactique se greffe la notion d’utilité : Palissy publie ses écrits car il veut se rendre utile et faire fructifier son savoir, et il appuie cette déclaration sur la célèbre parabole des talents, topos très apprécié des écrivains protestants, comme le soulignent Jean Céard et Franck Lestringant. Le rôle de la forme du dialogue est certainement aussi de rendre vivant l’exposé des théories et connaissances du céramiste : savoureux sont en effet les échanges, parfois franchement gaillards, que l’auteur s’amuse à mettre dans la bouche de ses personnages, comme par exemple le récit de la dispute des outils qui n’est autre qu’une satire de la société qui l’environne (p. 197 à 206). Enfin, l’introduction présente quels ouvrages Palissy a vraisemblablement lus, des ouvrages qui devaient être traduits en français puisqu’il insiste sur son ignorance du latin, et auxquels il emprunte parfois ses théories. Il s’agit de nouveau d’une littérature variée : parmi les antiques, Pline bien sûr (traduit par Antoine Du Pinet en 1562), Vitruve (édition de Jean Martin en 1547) ; Aristote aussi (traduit par Lefèvre d’Etaples et publié en 1516) est nommé ; parmi les modernes, en ce qui concerne l’architecture, Palissy connaît Leon Battista Alberti (traduit par Jean Martin en 1553), Jacques Androuet du Cerceau, Philibert De l’Orme. Pour les lectures scientifiques Palissy semble bien connaître Cardan, Agricola et la littérature alchimique, qu’il renie mais avec laquelle il a cependant des affinités dans son approche de la matière. Enfin ce qui fait l’œuvre écrite de Palissy si riche et si représentative du monde dans lequel il évoluait, c’est ce que Marie-Madeleine Fragonard appelle – à la suite de Gaston Bachelard – « mixte précartésien », ce mélange harmonieux de spiritualité, de science, de poésie et de philosophie qui rend la littérature du XVIe siècle parfois déroutante, mais toujours profonde et révélatrice pour le lecteur contemporain de la mentalité complexe de la Renaissance. En effet ces Œuvres complètes témoignent non seulement de la naissance de l’esprit scientifique, mais aussi de l’histoire des Guerres de religion ; elles regorgent de témoignages sur la vie quotidienne humble et princière de leur temps, et nous livrent, fil conducteur de toute la pensée de Palissy, un magnifique hymne à la Nature en tant que parfaite œuvre du Créateur, sujet exclusif de son art céramique et philosophique.

 

          Quelles sont les nouveautés par rapport à l’édition précédente ? Dans l’introduction, on note l’ajout de deux paragraphes : l’un sur les protagonistes des dialogues et l’autre sur la multiplicité d’acceptions du terme philosophie chez Palissy. Les notes sont amplifiées, notamment en ce qui concerne la terminologie, le lexique et le domaine scientifique, en particulier dans le Traité des eaux et fontaines, et la bibliographie a été mise à jour, complétée par les publications de 1996 à 2010. Il faut noter aussi l’ajout judicieux de l’index sur le vocabulaire des arts, qui permet de consulter l’ouvrage selon les thèmes abordés et qui met en valeur les sujets de prédilection de l’artiste philosophe. Enfin cette édition présente davantage d’illustrations que la précédente, suggérant ainsi des parallèles possibles entre l’œuvre de Palissy et celles de ses contemporains : Jacques Besson, Theatrum instrumentorum (1578), Jean Liebault, Quatre livres des secrets de médecine chimique, (1593), Jacques Grévin, Discours sur les vertus et facultez de l’antimoine (1565), Georgius Agricola De re mettalica ( 1556), et enfin Michele Mercati ( 1590) Metallotheca vaticana (1717).

 

Table des matières

 

Introduction, p. 11

Architecture et Ordonnance de la grotte rustique de Monseigneur le Duc de Montmorency, Pair, & Connestable de France, p. 49

Récepte Véritable, p. 85

Discours Admirables, p. 241

Des eaux et fontaines, p. 255

Traité des métaux et alchimie, p. 323

Traité de l’or potable, p. 367

Du mitridat, ou thériaque, p. 379

Des glaces, p. 387

Des sels divers, p. 395

Du sel commun, p. 409

Des pierres, p. 423

Des terres d’argile, p. 469

De l’art de terre, de son utilité, des esmaux & du feu, p. 479

De la marne, p. 503

Coppie des escrits, p. 541

Extrait des sentences, p. 553

Explication des mots les plus difficiles, p. 567