Lazaris, Stavros: Art et science vétérinaire à Byzance. Formes et fonctions de l’image hippiatrique. 288p., 26 ill. coul., 210x270 mm, ISBN 978 2 503 53446 6, 75.00 €
(Brepols Publishers, Turnhout 2010)
 
Compte rendu par Marie Cronier, CNRS
(marie.cronier@irht.cnrs.fr)

 
Nombre de mots : 2459 mots
Publié en ligne le 2011-07-18
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          Les manuscrits hippiatriques illustrés, nombreux en latin, sont très rares en grec et, jusqu’à présent, ces derniers n’avaient suscité qu’un intérêt assez limité de la part des historiens de l’art, qui se bornent généralement à souligner la médiocrité de ce type de miniatures. En leur consacrant le présent ouvrage, l’auteur renouvelle notre regard sur ce sujet et propose une série de réflexions sur les rapports texte-image en analysant la manière dont  le lecteur médiéval percevait la miniature.

 

          Le premier chapitre dresse un tableau de l’hippiatrie antique et médiévale, en abordant successivement l’histoire du cheval, de sa domestication et de son utilisation par l’homme. Les premiers auteurs d’hippiatrie dont les noms nous sont parvenus sont au nombre (symbolique) de sept : Anatolios, Apsyrtos, Eumèlos, Hiéroclès, Hippocrate l’hippiatre, Pélagonius et Théomnestos. En face des datations traditionnelles (de la fin du Ier siècle apr. J.-C. jusqu’au milieu du Ve), S. Lazaris propose une nouvelle fourchette, plus resserrée (de la fin du IIIe siècle à la deuxième moitié du IVe), et montre que tous ces auteurs étaient en relations plus ou moins directes les uns avec les autres, au moins en tant qu’inspirateurs. Cela semble la période de développement maximal de l’hippiatrie grecque, qui ne paraît pas avoir existé véritablement auparavant. Le même phénomène de concentration des écrits hippiatriques s’observe dans le monde latin (IVe et Ve siècles) ; pour l’auteur, cela correspondrait à une période de forte demande, liée aux changements intervenus dans l’armée et au développement de la cavalerie. Les œuvres originales de ces vétérinaires ont disparu et ne nous sont plus connues que par une collection d’extraits, appelée Hippiatrica, dont la recension primitive doit être située, selon l’auteur, non pas dans le moyen âge byzantin, comme on l’affirme généralement, mais bien dans l’antiquité tardive, vers le VIe siècle. Cette collection ne nous est elle-même pas parvenue directement mais à travers quatre compilations différentes (conservées au total dans 15 manuscrits grecs) dont l’une, dite Épitomé, est illustrée : c’est à elle que s’intéresse le présent ouvrage, qui laisse volontairement de côté à la fois l’illustration hippiatrique occidentale et arabe ainsi que le seul autre traité hippiatrique grec illustré, celui Sur le traitement des chevaux de Hiéroclès. On ne sait pas si l’Épitomé était dès le départ illustrée ou si les illustrations ont été ajoutées par la suite mais, parmi les dix témoins de ce texte, seuls deux contiennent des miniatures. L’un est conservé à la Bibliotheek der Rijksuniversiteit de Leyde (Vossianus gr. Qo 50), l’autre à la BnF de Paris (Parisinus gr. 2244).

 

          Ces deux manuscrits font l’objet du deuxième chapitre. Tous deux sont datables au XIVe siècle et remontent à un archétype commun perdu, auquel l’auteur choisit délibérément de ne pas se consacrer, préférant étudier chaque manuscrit pour lui-même. Il émet simplement l’hypothèse que la « branche illustrée » de la collection hippiatrique aurait vu le jour « quelque part autour du XIe siècle » (p. 41 n. 11). Une description très développée de ces deux manuscrits nous est donnée, alliant codicologie, paléographie, contenu textuel et histoire.

 

          Le troisième chapitre est consacré à l’imagerie hippiatrique byzantine et ses rapports à l’écrit ; il s’appuie sur l’illustration de l’Épitomé dans les deux témoins décrits précédemment. On est frappé par la simplicité de leurs miniatures où, par exemple, ne sont pas appliquées les principales règles de représentation en trois dimensions connues à l’époque dans le monde occidental et où, en l’absence de toute figuration du sol, d’édifices ou de paysages, ne sont représentés que des chevaux (selon une seule figure-type reproduite avec quelques variations mineures pour chaque illustration), accompagnés parfois de personnages. Ces derniers, représentés à moindre échelle, n’ont d’autre fonction que de soigner l’animal souffrant, dont l’importance est largement prédominante dans ces miniatures. S’opposant à l’idée répandue selon laquelle la miniature médiévale aurait pour rôle principal d’aider le lecteur à mieux comprendre le texte, l’auteur insiste sur le fait que l’image hippiatrique ne peut être comprise en elle-même mais requiert non seulement qu’on lise mais aussi qu’on comprenne le texte hippiatrique qu’elle accompagne. Il faudrait donc plutôt voir dans la miniature un « marque-page mental » (p. 94), qui permettrait de trouver aisément le texte recherché et qui, en outre, serait une aide pour une meilleure assimilation du savoir. Ainsi s’expliquerait son aspect simpliste, résultant non pas d’un manque de savoir-faire du miniaturiste mais d’une volonté délibérée de produire un objet mnémotechnique efficace. D’ailleurs, le traité où se trouvent ces illustrations, l’Épitomé hippiatrique, constitue manifestement un ouvrage à vocation pédagogique, un abrégé utilisé par le professeur pour transmettre sa science aux étudiants, dans lequel tout est conçu pour faciliter au lecteur l’assimilation des informations : la présence d’illustrations ne serait qu’un des aspects de cette visée didactique. Aussi le portrait d’auteur placé en début de manuscrit n’est-il pas celui du scribe-copiste mais celui du savant philosophe qui diffuse son art au public (ce point a été développé par l’auteur dans : « Le portrait d’auteur dans les manuscrits hippiatriques byzantins », Ktema 34 (2009), p. 307-318).

 

          Les « Réflexions en guise d’épilogue » nous proposent un élargissement de la miniature hippiatrique à la miniature byzantine en général. En réaction à la démarche fréquente qui consiste à comparer les manuscrits illustrés pour tenter de remonter à un archétype commun et dégager une évolution de la représentation figurée, l’auteur s’inscrit dans la lignée de Ch. Diehl, C. Mango ou O. Demus et entend ne pas prendre les manuscrits pour des répliques d’un prototype ancien mais  privilégier l’analyse de chacune des illustrations en elle-même et s’intéresser à la place qu’elle occupait dans la production artistique à l’époque où chaque miniaturiste a œuvré, en mettant l’accent sur son apport personnel et sur l’originalité artistique des différents manuscrits.

 

          Enfin, les cinq Annexes rassemblent des éléments d’importance et d’intérêt très divers. La première dresse un inventaire des manuscrits grecs contentant des textes hippiatriques, classés par texte, famille philologique, puis lieu de conservation. Signalons que quelques décalages se sont produits dans les références bibliographiques (p. 133, les références indiquées en notes doivent être interverties les unes avec les autres). On peut en outre mentionner, à propos du manuscrit de l’Accademia nazionale dei Lincei à Rome (Rossi 358), un catalogue plus récent que ceux que l’auteur cite (celui de G. Pierleoni paru en 1901 et celui d’A. Petrucci paru en 1977) : M. L. Agati, Catalogo dei manoscritti greci della Biblioteca dell’Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana, Roma, 2007. La deuxième annexe, d’une très grande utilité, nous offre, chapitre par chapitre, une comparaison commentée des illustrations des deux manuscrits (reproduites à chaque fois). Il faut saluer cette démarche, trop rare dans les études des miniatures, qui consiste à prendre en compte l’ensemble du corpus et non à s’appuyer seulement sur quelques exemples choisis ici ou là. La comparaison est rendue difficile par le fait que l’un des deux manuscrits (celui de Paris) est très lacunaire. Au total, sur 38 chapitres illustrés, seuls 16 ont conservé leur illustration dans les deux exemplaires à la fois. Les trois dernières annexes sont constituées de tableaux, relevant les parties textuelles illustrées, le nombre d’éléments illustrés de chaque partie textuelle et enfin les couleurs utilisées pour illustrer les liquides. L’ouvrage se clôt sur une bibliographie, un index et une section de planches en couleurs que l’on appréciera particulièrement.

 

          Cette publication vient compléter les études – très philologiques – publiées ces dernières années sur le corpus hippiatrique grec, lesquelles ont livré une analyse de toute la tradition manuscrite, fort complexe d’ailleurs, en préambule à une vaste entreprise éditoriale visant à remplacer l’édition de référence, déjà assez ancienne (E. Oder - C. Hoppe, Corpus hippiatricorum Graecorum, 2 vol., Leipzig, Teubner, 1924-1927). Les dernières études majeures sont ainsi celles d’A.-M. Doyen-Higuet, L’Épitomé de la Collection d’hippiatrie grecque : histoire du texte, édition critique, traduction et notes, t. 1, Louvain, 2006, dont le second tome, avec l’édition, n’est pas encore paru, et celle d’A. McCabe, A Byzantine Encyclopaedia of Horse Medicine: the Sources, Compilation, and Transmission of the Hippiatrica, Oxford, 2007.

 

          Le présent ouvrage, qui ne prétend pas à un caractère philologique, s’appuie sur les résultats de ces études dont il reprend les grandes lignes et les sigles, même s’il émet parfois quelques réserves sur des points précis. Ce n’est certes pas dans la philologie qu’il est novateur mais dans le domaine de l’histoire de l’art. Il renouvelle en effet les études sur les miniatures hippiatriques byzantines, relativement négligées jusqu’à présent par les historiens de l’art qui ne leur ont guère accordé l’attention que, comme nous le montre bien l’auteur, elles méritent pleinement.

 

          On pourra regretter l’aspect quelque peu déséquilibré du plan de l’ouvrage, dont les chapitres sont de longueur inégale et dont les « annexes » occupent à elles seules plus de la moitié du volume mais c’est, après tout, un choix qui peut se justifier. Les descriptions codicologiques, de leur côté, se signalent par un certain manque de concision et de rigueur dans leur présentation. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, c’est tout à la fin de la très longue notice sur le Paris. gr. 2244 (p. 46-61), à la suite d’un développement très détaillé sur son histoire et bien longtemps après la description – sommaire – de ses cahiers (p. 47-48), que l’on découvre (p. 60) que ses folios se présentent dans un ordre très perturbé, ce qui n’est pourtant pas sans conséquence. En effet, le contenu tel qu’il a été indiqué (p. 49), à savoir : « ff. 1r-62v : Hiéroclès, Sur le traitement des chevaux ; ff. 62v-74v : Épitomé », ne correspond pas à la réalité et, en tentant compte des folios déplacés, il faudrait en toute rigueur l’exprimer ainsi (en ajoutant même éventuellement la restitution de l’ordre originel) : ff. 1-31v, 34-40v, 42-48v, 50-53v, 55-62v, 71r-74r-v : Hiéroclès ; ff. 32-33v, 41r-v, 49r-v, 54r-v, 62v-70v : Épitomé. Néanmoins, ces descriptions apportent sur nos deux manuscrits un nouvel élément particulièrement intéressant, concernant la région où ils ont pu être réalisés. On propose en effet souvent une origine italiote, en se fondant notamment sur certaines caractéristiques occidentales de l’iconographie, tels les costumes des personnages (ils sont par exemple chaussés de poulaines). Cependant, d’une manière assez fine, l’auteur fait remarquer que cette influence est nuancée de quelques traits typiquement byzantins (ainsi le couvre-chef dit skiadion) et propose d’élargir le champ des origines possibles vers des territoires byzantins occupés par les Occidentaux ou sous leur influence, tels le Péloponnèse ou, plus particulièrement, l’île de Chypre (p. 45 et 53). Ce dernier aspect avait déjà été esquissé sur une base philologique par A. McCabe, A Byzantine Encyclopaedia, p. 290-291, qui avait relevé par exemple des mentions de toponymes ou de saints chypriotes mais se bornait à supposer que l’archétype de cette branche pourrait venir de l’île de Chypre, sans envisager, comme le fait l’auteur, une origine immédiatement chypriote pour ces deux manuscrits. Cette idée, particulièrement séduisante mais laissée par l’auteur à l’état d’hypothèse, mériterait d’être approfondie. D’un point de vue paléographique, elle n’est a priori pas absurde pour le Parisinus gr. 2244 dont l’encre noire très foncée et la graphie assez guindée pourraient, à mon sens, être rapprochées par exemple de certains manuscrits du deuxième quart du XIVe siècles copiés à Chypre et présentés dans C. Constantinides – R. Browning, Dated Greek Manuscripts from Cyprus to the year 1570, Washington, 1993 (no 43 : London, BL, Addit. 19993, daté de 1334-1335, et no 46, Parisinus gr. 1620, daté de 1339). Pour le manuscrit de Leyde, en revanche, le rattachement à Chypre d’un point de vue paléographique est spontanément plus discutable car le manuscrit me semble plutôt constantinopolitain au premier abord mais, une fois encore, c’est une piste à explorer. Il faudrait aussi peut-être envisager l’influence de manuscrits latins apportés d’Italie à Byzance, phénomène déjà assez bien attesté par exemple dans le domaine de la médecine et de l’alchimie mais qui ne semble pas, pour l’instant, antérieur au début du XVe siècle.

 

          D’autre part, l’auteur remarque que nos deux manuscrits ne portent pas de traces d’annotations et de lecture : il y voit à juste titre une preuve de ce qu’ils n’ont pas été utilisés dans la pratique quotidienne de l’hippiatrie et en conclut qu’ils avaient vocation à être avant tout des manuels d’enseignement. On peut cependant penser que des manuscrits d’enseignement auraient été annotés par les étudiants ou le professeur. Au contraire, l’absence de traces de lecture indique peut-être que ces livres sont longtemps restés enfermés dans des bibliothèques, en tant qu’objets de luxe dont la consultation restait exceptionnelle. Il est en effet curieux que l’auteur n’envisage à aucun moment cette fonction d’apparat des manuscrits illustrés, pourtant évidente dans certains cas et qui explique bien souvent la présence d’enluminures, dont la visée principale n’était manifestement pas d’expliquer le texte ou d’en faciliter la compréhension et l’assimilation mais de procurer un pur plaisir artistique au lecteur. Si l’on ne peut qu’adhérer à la thèse de l’auteur, qui démontre le rôle didactique des illustrations dans un traité éminemment pédagogique comme l’est l’Épitomé, on regrettera qu’il élargisse à tous les représentants manuscrits les conclusions qui concernent avant tout l’archétype commun (non conservé). En d’autres termes, ce n’est pas parce que les illustrations hippiatriques ont été à l’origine conçues dans un rôle didactique – ce que l’auteur prouve d’une manière convaincante – qu’elles ont nécessairement conservé ce caractère dans tous les manuscrits qui sont descendus du premier exemplaire. N’oublions pas que chaque manuscrit est unique : il peut être réalisé dans une visée très différente d’un autre exemplaire du même texte et donner ensuite lieu à des usages très variés. Sur ce point, peut-être l’auteur ne prend-il pas toujours suffisamment en compte les différences de nature des deux témoins. Le manuscrit de Leyde semble d’une facture plus grossière et, sans doute, plus fidèle à l’esprit originel de ce texte illustré ; celui de Paris est matériellement plus soigné, d’une écriture calligraphiée, dans une mise en page travaillée. Les différences dans leurs illustrations ne viennent donc peut-être pas toutes, comme l’auteur le suggère, d’une nouvelle interprétation du texte par le miniaturiste, mais pourraient résulter, pour certaines du moins (par exemple l’ajout d’un personnage entier au lieu d’un bras seul ou bien les costumes très minutieusement représentés), d’une pure recherche artistique, afin de répondre aux attentes d’un commanditaire plus attaché à acquérir un « beau » livre qu’un livre d’une haute rigueur scientifique.

 

          Cette prise en compte des particularités propres à chaque manuscrit fait bien  partie des préoccupations de l’auteur, qui l’affirme ouvertement. Il nous reste à souhaiter qu’il explore encore davantage cette voie en analysant plus profondément les différences de nature qui existent entre les exemplaires qui font l’objet de son étude.

 

          En définitive, cet ouvrage mérite amplement de retenir notre attention par son sujet novateur et la réflexion méthodologique intéressante avec laquelle il l’aborde.