Salmon, Frank (ed.), : The Persistence of the Classical: Essays on Architecture presented to David Watkin, 256pp, ISBN 9780856676611, £30.00
(Philip Wilson, London 2008)
 
Compte rendu par Antonio Brucculeri, École nationale supérieure d’architecture Paris Val-de-Seine / École Pratique des Hautes Études
(brucculeri@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 4080 mots
Publié en ligne le 2013-11-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1272
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           Consacrer un ouvrage à l’idée de persistance du « classique » dans l’architecture peut, aujourd’hui encore, paraître désuet, voire réactionnaire, alors que d’autres lectures et d’autres interprétations semblent plus aisément compréhensibles, voire confortables, au vu des tendances qu’affiche l’architecture au seuil du XXIe siècle. Néanmoins, tandis qu’en 2009 un ouvrage tel que celui de l’architecte-historien Jacques Lucan sur les enjeux de la composition architecturale, paru aux Presses polytechniques et universitaires romandes, s’efforçait d’illustrer, par le suivi de l’évolution de la conception architecturale et de l’approche de son enseignement, le passage d’une idée de composition à une idée de non-composition du XIXe au XXe siècles en tant que processus apparemment linéaire et irréversible, l’année précédente quelques collègues et anciens élèves de David Watkin, sous la direction de l’historien de l’art Frank Salmon, consacraient au thème de la persistance du « classique », notamment en architecture, un recueil d’essais en hommage à leur ancien maître à l’Université de Cambridge. On ne trouvera pas dans l’ouvrage dont nous proposons ici le compte rendu, à la fois le foisonnement de l’analyse et l’effort de synthèse que seulement quatre ans plus tôt l’archéologue et historien de l’art Salvatore Settis avait offert dans son ouvrage Futuro del classico (Turin, 2004), pointant de manière très articulée et stimulante la question de la valeur et de l’héritage du « classique » à l’heure de la globalisation. Traduit même en anglais en 2006, le volume de Settis ne fait d’ailleurs l’objet d’aucune référence dans l’ouvrage dirigé par Salmon. Et pourtant le volume The Persistence of the Classical montre, dès le titre, l’ambition d’interroger l’épaisseur et l’extension dans le temps et dans l’espace de la notion du « classique » tout en situant la réflexion dans la continuité de la démarche de Watkin : tout spécialement, donc, à partir du domaine de l’architecture et du contexte anglo-saxon. Le résultat obtenu n’est pas seulement, comme dans le cas de figure habituel des Festschriften, un recueil de contributions apportant des éléments inédits d’érudition scientifique sur des sujets plus ou moins liés entre eux, mais aussi un ensemble tout à fait construit et cohérent, autour des invariants du « classique » en architecture, entre le passé et un présent dont les enjeux touchent aussi, notamment dans quelques-uns des essais du volume, au futur de l’architecture. 

 

          La préface de Salmon met tout d’abord l’accent sur la contribution majeure de Watkin dans le champ de l’historiographie de l’architecture, champ dans lequel, dès la seconde moitié des années 1970, il se distingue non seulement par une réflexion sur l’essor de la discipline : The Rise of the Architectural History (1980), mais aussi en apportant, au préalable, un « necessary corrective » à l’historiographie architecturale à travers les argumentations proposées dans son ouvrage Morality and Architecture (1977, revu et réédité en 2001). Salmon met en exergue la révision critique des « dogmes » du Mouvement Moderne menée par Watkin – un pionnier, à l’époque, dans cette démarche –, surtout sa ferme prise de position contre cette approche généalogique et légitimatrice des constructions historiographiques bâties dès l’entre-deux-guerres par des auteurs tels que Sigfried Giedion et Nikolaus Pevsner, son ancien directeur de thèse. Dans la préface de l’ouvrage, Salmon souligne également l’attention que, suivant les traces des reprises néo-classiques dans l’histoire de l’architecture occidentale, Watkin a porté aux XVIIIe et XIXe siècles tout au long de sa carrière, dès son mémoire de maîtrise sur le projet de William Wilkins pour la National Gallery et, ensuite, sa thèse de doctorat sur Thomas Hope and the Neo-Classical Idea, publiée en 1968. Dans l’ouvrage que Salmon dirige, l’idée de la persistance du « classique » devient, par ailleurs, presque un propos à défendre au-delà de l’histoire de l’architecture et de ses fondements documentaires. C’est à cheval entre ces deux principaux centres d’intérêt de Watkin – relecture critique de l’historiographie du Moderne et histoire de l’architecture des XVIIIe et XIXe siècles – et l’attention qu’il porte au devenir de l’architecture, britannique tout d’abord mais pas exclusivement, que la charpente du volume est conçue. La tripartition de l’ouvrage en découle. La première partie est consacrée aux théories, aux histoires et aux auteurs ; la deuxième partie aborde l’architecture néo-classique entre la fin du XVIIIe et le courant du XIXe siècle, tandis que la troisième partie propose des développements sur le classicisme architectural au XXe siècle, ce qui inclut également le « pittoresque » en tant que facette du « classique ». Le volume réunit les contributions de quinze auteurs qui, à des moments et à des phases différents, se sont mesurés à l’enseignement et aux thèmes de recherche de Watkin. Salmon les présente, par ailleurs, comme des héritiers du maître, « at the heart of the establishment of architectural and art history in Great Britain » (p. xii). Parmi ceux-ci, on retrouve en fait les noms de chercheurs au nombre des plus réputés dans le domaine de l’histoire de l’architecture au Royaume-Uni (Alan Powers, Frank Salmon, Gavin Stamp, John Wilton-Ely) mais aussi aux États-Unis (Barry Bergdoll et Robin Middleton, ce dernier étant rattaché pendant longtemps à l’Architectural Association School of Architecture de Londres, avant de rejoindre la Columbia University de New York en 1987).

 

          Dans la première partie se suivent, l’une après l’autre, les contributions de Richard John, Roderick O’Donnell, Anthony Geraghty, Alan Powers et Roger Scruton. L’article de John aborde le rapport que les architectes de la Renaissance ont nourri avec Vitruve et ses méthodes pour la définition dimensionnelle des différentes parties des ordres architecturaux. Il pointe notamment les méthodes proportionnelle et géométrique alternativement utilisées par Vitruve et dont les différences seront d’abord redécouvertes et nouvellement comprises, ensuite recomposées par les architectes de la Renaissance. Les quatre autres chapitres de cette partie concernent le XIXe et surtout le XXe siècle et ils explorent les différentes voies méthodologiques de l’histoire des bâtiments, de l’historiographie architecturale, et de l’histoire des théories et de l’enseignement de l’architecture. O’Donnell aborde le thème des interventions néo-classiques dans l’architecture des sanctuaires catholiques à Londres, tels que l’Oratoire de Brompton. Geraghty consacre son écrit à John Summerson et à son essai The Tyranny of Intellect: a study of the mind of Wren, in relation to the thought of his time (The RIBA Journal, 1937), tout en développant une lecture comparative avec la théorie de la « dissociation of sensibility » chez le poète Thomas S. Eliot : le but est de considérer, chez Summerson, les conséquences méthodologiques de l’emprunt d’outils et d’approches propres au domaine de la littérature. En éclairant son attention à la notion de « classique » en architecture, Powers ébauche le profil de la personnalité méconnue de Hope Bagenal, bibliothécaire à l’Architectural Association School et co-auteur avec Robert Atkinson, en 1926, du premier volume de l’ouvrage inachevé Theory and Elements of Architecture. Signée par Roger Scruton, la dernière contribution de ce groupe s’avère un témoignage de taille : c’est le philosophe de l’esthétique, ancien camarade de Watkin à Cambridge au seuil des années 1970, qui éclaire les termes de l’adhésion de ce dernier à l’idée du « classique ». Il souligne sa prise de position contre le concept instrumentalisé du Zeitgeist chez Pevsner et sa remise en question de l’historiographie du Mouvement Moderne, jusqu’à ses orientations les plus récentes concernant l’héritage de la notion du « classique » en architecture. La publication du volume de Watkin sur l’architecte Quinlan Terry en 2006 en est considérée, non sans raison, une attestation essentielle dévoilant la stigmatisation sans appel des « glass and steel buildings of modern prima donna architects » (D. Watkin, Radical Classicism. The Architecture of Quinlan Terry, Londres 2006, p. 14). Watkin prend en fait l’œuvre de Terry en exemple magistral d’une opposition nette à ce qu’il définit comme « the religion of Modernism (…) with which Quinlan Terry has had to battle ». Il s’agit d’un « Modernism » qu’il n’hésite pas à décrire en termes de « Taliban, a puritanical religion, so iconoclastic that it permits no reference whatever to the forms, materials, or methods of construction of traditional, classical or vernacular language, and above all no use of moldings » (D. Watkin, Radical Classicism…, p. 13).

 

          La deuxième partie propose, en revanche, un recueil de cinq autres essais sur des sujets spécifiques d’histoire architecturale, non seulement britannique, du XVIIIe au XIXe siècle. Robin Middleton, John Harris, Frank Salmon, Charles Saumarez Smith et Manolo Guerci sont les auteurs concernés. C’est au recueil inédit de dessins d’architecture romaine de Marie-Joseph Peyre, séjournant dans la Ville Éternelle au milieu du XVIIIe siècle, que la contribution de Middleton est consacrée, par une approche philologique qui examine l’environnement et les sources de ce recueil conservé à la bibliothèque du Getty Institute. En présentant quelques documents photographiques inédits du début du XXe siècle (Surrey History Centre, Woking), Harris revient sur le sujet abordé quarante ans plus tôt par Watkin dans sa thèse de doctorat – l’œuvre de Thomas Hope –, par un essai qui se concentre sur le petit temple en style néo-grec de Deepdene, totalement démoli en 1955. Dans une contribution davantage développée, le directeur de la publication, Salmon, aborde dans les détails la question de la découverte de l’entasis des colonnes du Parthénon et du rôle qu’y joue l’architecte Charles Robert Cockerell. Sans oublier un contexte international où la France et l’Italie dominent – et faisant ainsi écho à l’article de Middleton –, l’auteur restitue la démarche de Cockerell sur la base d’une lettre inédite conservée aux archives du RIBA, qu’il adresse à son maître Robert Smirke le 23 décembre 1814. Les deux derniers essais de cette deuxième partie de l’ouvrage portent, l’un et l’autre, sur des spécimens de la culture architecturale londonienne peu avant et juste après le début de la période victorienne : d’une part, il s’agit de la contribution que Saumarez Smith consacre à la genèse du bâtiment de la National Gallery à Londres jusqu’au projet réalisé de Wilkins, sujet – nous l’avons rappelé – initiatique dans la production historiographique de Watkin ; d’autre part, il s’agit de la contribution d’un des derniers doctorants de Watkin, Guerci, ayant soutenu en 2007 une thèse sur les palais du Strand au début du XVIIe siècle. L’étude qu’il présente dans l’ouvrage porte sur les projets inaboutis de Charles Barry, au milieu du XIXe siècle, pour la transformation de Northumberland House, bâtiment aujourd’hui disparu, qui a été au cœur, avec Salisbury House, des recherches doctorales de cet auteur.

 

          La troisième et dernière partie, peut-être la plus chargée d’implications par rapport aux enjeux de l’ouvrage, privilégie le cadre chronologique du XXe siècle et réunit cinq contributions signées respectivement par John Martin Robinson, John Wilton-Ely, Gavin Stamp, Barry Bergdoll et Christopher Woodward. Comme dans la première partie, les approches se multiplient et incluent, bien au-delà de l’histoire de l’architecture : l’historiographie architecturale, l’histoire du collectionnisme, l’histoire des jardins, l’histoire des villes. Robinson parcourt les transformations (1913-30, et ensuite dans les années 1960) de Wilton House qui, par l’introduction d’éléments néo-géorgiens, produisent un effet de « dé-gothicisation » de l’édifice. Wilton-Ely reprend et développe son essai sur Albert Richardson et sur son approche des principes « classiques » de l’architecture, paru dans le catalogue de l’exposition que le RIBA avait consacré à cet architecte en 1999. Stamp fournit, encore une fois, un témoignage de son intérêt pour les références « classiques » dans l’architecture britannique du XXe siècle. Au-delà de l’arc temporel auquel il accorde sa préférence à ce propos – les années 1930 –, il focalise son attention sur la période du second après-guerre et, en particulier, sur l’œuvre des architectes Donald Mc Morran & George Whitby. Bergdoll dévoile pour la première fois le milieu culturel dans lequel se définit le projet de l’exposition consacrée à l’architecture des élèves de l’École des Beaux-Arts, au Moma de New York en 1975, en pleine période de révision critique du Mouvement Moderne et d’essor de la culture architecturale post-moderne. Enfin, la contribution de Woodward, qui clôture cette partie et le volume entier, propose une réflexion approfondie sur la notion de pittoresque liée au contexte britannique et dialogue à distance avec l’un des « most suggestive of David Watkin’s books » (p. 218) : The Picturesque in Architecture, Landscape and Garden Design, paru en 1982.

 

          À la richesse des sujets, des repères chronologiques et des approches thématiques qui caractérisent l’ensemble des quinze essais de l’ouvrage (on regrette l’absence d’un index des noms et des lieux), s’ajoute la richesse des registres adoptés par les auteurs, du registre scientifique avec ses impératifs académiques jusqu’aux registres polémique et grand public. Salmon fait d’ailleurs de cette pluralité de registres un point de force de l’ouvrage et il y aperçoit une sorte de miroir des multiples formes de vulgarisation ayant marqué l’importante production d’écrits de Watkin (27 ouvrages en tant qu’auteur ou éditeur, et plus de 175 articles sont recensés en 2008). Sa bibliographie s’affiche comme le véritable “acteur protagonisteʺ de l’ouvrage, permettant d’apprécier une production qui s’étale sur un arc temporel considérable (1961 à 2008) et qui embrasse plusieurs niveaux de publications, depuis les manuels vulgarisateurs tels que Néo-Classical and 19th Century Architecture, rédigé à deux mains avec Middleton, ou, plus récemment, son A History of Western Architecture – ces deux ouvrages maintes fois réédités et traduits –, jusqu’à des contributions sur l’histoire de l’architecture britannique et européenne des XVIIIe et XIXe et à des essais sur le XXe siècle incluant la monographie d’architectes vivants tels que Terry.

 

          Parmi les apports qui s’imposent, au final, de par la lecture de cet ouvrage, la réflexion historiographique nous paraît effectivement dominante. L’essai de Bergdoll est dans ce sens révélateur, mais la contribution de Powers entre déjà en résonance avec la problématique plus large de l’ouvrage. Le titre du volume, The Persistence of the Classical, tout en ayant été choisi indépendamment (cf. F. Salmon, Preface and Aknowledgements, p. xiii), repropose le titre d’une conférence inédite de Bagenal devant l’assistance de l’Art Workers Guild en 1955. L’enquête sur l’atelier intellectuel de l’historien d’architecture que représente l’essai de Geraghty sur John Summerson n’est pas moins évocatrice d’une enquête transversale sur les conditions permanentes dans l’histoire, qui assurent les meilleures conditions de la production architecturale : « Both intellect and imagination, intuitively co-ordinated, are necessary to creative design, and the quality of a design depends on the measure of completeness in this co-ordination » (J. Summerson, The Tyranny of Intellect, 1937, p. 373, cité par A. Geraghty, p. 29). On en arrive à l’article de Scruton, qui développe cette analyse de la permanence de l’idée du « classique » dans l’histoire architecturale à travers le regard sur la production de Watkin lui-même, mais aussi sur ses propres positionnements jusqu’aux années 1990 (il cite son essai The Classical Vernacular. Architectural Principles in an Age of Nihilism, paru en 1994), avec des passages d’un grand intérêt, véritables témoignages historiques, tels que l’évocation du contexte dans lequel Watkin élabore son ouvrage Morality and Architecture, ouvrage que Scruton déclare aussi inspirateur de son The Aesthetics of Architecture, paru deux ans plus tard (1979). L’auteur va jusqu’à évoquer les attaques subies, en tant que « parts of a sinister right-wing conspiracy »,  par Watkin et lui-même, par ce qu’il définit comme le « modernist establishment » à l’époque de la parution de leurs volumes. Dans cette perspective, il rappelle le cycle de conférences et séminaires organisés à la Bartlett School of Architecture de l’Université de Londres autour des deux ouvrages, le sien et celui de Watkin, « with the express purpose of showing them to be intellectually worthless, politically suspect and morally disgraceful » (p. 61-62). Ces pages permettent de se pencher sur une phase marquante de la culture architecturale britannique mais aussi internationale, à la fin des années 1970, véritable pendant du récit de Bergdoll au sujet de la culture architecturale nord-américaine pendant la même décennie. 

 

          L’approche féconde de l’historiographie architecturale demeure globalement au service du thème central du livre : la persistance du « classique » jusque dans le « contemporain ». Dans ce cadre, si les essais de Robinson et de Wilton-Ely se situent dans un horizon purement historique, celui de Stamp paraît le plus significatif dans la perspective de la relecture de l’histoire à la lumière du présent, caractérisé par une approche à la fois pédagogique et militante en ce qui concerne les enjeux de l’architecture contemporaine. La tendance à la protection d’un certain patrimoine architectural du second après-guerre, à tort considéré pendant longtemps comme mineur, voire insignifiant, conduit Stamp à assumer des positions tranchantes et à crier au scandale, comme il le fait dans le cas des New Change Buildings, déjà siège de la Bank of England, réalisés pendant la seconde moitié des années 1950 dans la City de Londres par l’architecte Victor Heal et démolis pour laisser la place à « the glass-clad replacement, designed by a fashionable French architect » (p. 190) – l’allusion vise le projet de Jean Nouvel pour One New Change, encore en chantier au moment de la parution de l’ouvrage et ouvert au public en 2010. Bien au-delà des aboutissements fort discutables de l’architecture post-moderne des années 1980 dans les mêmes lieux (exemple paradigmatique : Paternoster Square), le ton polémique de l’auteur touche toutefois aussi, de manière beaucoup plus subtile, aux interprétations contemporaines les plus pédantes et les moins imaginatives de l’idée du « classique ». Stamp vise cette même recherche formelle qui caractérise l’œuvre de Terry, à laquelle Watkin a néanmoins été obligé de prêter l’étiquette du classicisme « radical » dans sa monographie.

 

          La catégorie du « progressive classicism » que Stamp soutient et dont l’élaboration puise dans ses études pionnières, à partir des années 1970, au sujet de l’architecture britannique – et surtout londonienne – des années 1930, ensuite élargies à ces réalisations d’après-guerre qui, jusqu’aux années 1960, fournissent une alternative au langage de la modernité rationaliste, n’est pas sans conséquences. Par cette approche historiographique, Stamp trace une direction à suivre pour la culture architecturale contemporaine, tout particulièrement britannique, dont les racines peuvent remonter à la période à cheval entre la seconde moitié du XVIIIe et la première moitié du XIXe siècle. Dans cette perspective, l’œuvre de Mc Morran et Whitby est présentée en tant qu’exemplaire pour des raisons comparables à celles qui avaient rendu exemplaire le bâtiment de la Dulwich Picture Gallery de John Soane dans le récit que Summerson propose au sein de son The Classical Language of Architecture (Londres, 1964) et que Stamp lui-même ne manque pas de citer, en allusion au titre choisi pour son essai, Classicism without columns : « There is not a single conventional column or even a conventional moulding in sight. Everything has been abstracted and then rendered back in Soane’s own personal interpretation. It is all very original and seems to point to a new freedom for architecture » (J. Summerson, The Classical Language…, p. 40, cité par G. Stamp, p. 199).

 

          Au-delà des indications méthodologiques tirées de l’enseignement du maître – voir par exemple l’intérêt de caler l’histoire de l’architecture britannique dans un cadrage à l’échelle européenne, que Saumarez Smith évoque parmi ces points de méthodes (cf. p. 124) – le volume The Persistence of the Classical soumet finalement au lecteur un terrain d’étude dont la spécificité britannique s’estompe seulement par moments : par les références à la culture architecturale gréco-romaine et de la Renaissance italienne ou, par ailleurs, par certains rapprochements avec l’architecture continentale (entres autres, avec l’œuvre d’Auguste et Gustave Perret) auxquels se prête l’architecture d’un Edwin Lutyens ou celle d’un Albert Richardson dans l’entre-deux-guerres (Stamp, Wilton-Ely), ou même par certains objets d’étude au-delà de la Manche et de l’Atlantique, tels que le recueil de dessins de Peyre analysé par Middleton ou l’exposition consacrée à l’École des Beaux-Arts au Moma de New York, dont Bergdoll restitue la genèse et les enjeux.

 

          Le volume The Persistence of the Classical se situe en tout cas, et au travers de ces ouvertures internationales également, sous le signe d’une relecture engagée du « classique » en architecture entre histoire et présent, dont un indice significatif apparaît dès les premières pages de l’ouvrage, lorsqu’on retrouve la firme « Quinlan and Francis Terry Architects » parmi les souscripteurs de la publication. Watkin a d’ailleurs encore récemment fait preuve, lui-même, de cette approche engagée par la conférence itinérante, Classical Language Past & Present, donnée aux États-Unis, entre le 20 et le 27 mars 2012, dans le cadre de cinq des quinze antennes nationales de l’ICAA (Institute of Classical Architecture & Art), à Los Angeles, San Francisco, Chicago, Boston et Miami. C’est justement ce cadre qui s’avère exemplaire au sujet de cette relecture engagée, et qui pose la question du sens à attribuer, à l’heure actuelle, à la relance des fondements méthodologiques de l’approche « classique » de l’architecture, sous-jacente à l’œuvre d’historien de Watkin ainsi qu’au volume publié en son honneur en 2008. Il suffit de rappeler ici que l’Institut of Classical Architecture & Art, fondé en 2002 à partir de la fusion de deux organisations préexistantes, a tout récemment revalorisé et donné une nouvelle chance, dans le cadre des derniers enseignements dispensés depuis 2011 dans son siège à New York, à la pédagogie du projet architectural incarnée par le système Beaux-Arts de l’atelier. Initiative qui n’a pas tardé à être saluée par la presse, partant du principe que « an architect should know how to draw buildings by hand—and the best way to do that is to study the classical forms » et que « having absorbed that technique, a broader spectrum of creativity is at the architect’s command, even if he wants to create contemporary buildings that don’t have a pediment in sight » (P. Catton, Sketching Out a New Course for Architects, « The Wall Street Journal », 3 octobre 2011). La création récente, aussi en Europe et en dehors du contexte anglo-saxon, de centres voués à l’étude du « classique » dans le domaine de l’architecture, tels que le Centro Studi Architettura, Civiltà, Tradizione del Classico (classicA), créé en 2005 au sein de l’Université IUAV de Venise et actif par le biais de séminaires et colloques et par la publication d’une revue, atteste d’un intérêt tout autre que discontinu et sporadique autour du thème en question. Jusqu’à quel point cet intérêt nouvellement porté sur le « classique » en architecture demeure-t-il borné à un phénomène d’érudition concernant une élite de chercheurs ? Ou, pire, risque-t-il de tomber dans le piège d’un regard purement nostalgique sur le passé ? Peut-il, au contraire, ouvrir concrètement la voie à un reassessment de la conception architecturale, dans l’horizon d’aujourd’hui, voire de demain ? Est-ce que, et dans quelle mesure, dans l’ère du numérique et d’internet, la mise en évidence de la persistance de repères dans la création architecturale peut toujours rester confinée à la civilisation occidentale, ancrée dans ses traditions culturelles nationales ? Quel est aujourd’hui le statut d’une histoire du « classique » en architecture ? Quelle place peut-elle encore occuper au sein du contexte globalisé dans lequel nous sommes plongés  et que peut-elle apporter à l’idéation architecturale qui paraît de plus en plus, du moins de manière générale, vouloir couper les liens avec l’histoire ? Bref, comment définir le « classique » en architecture aujourd’hui ? Ces questions et les débats qui les accompagnent ne sont pas anodins et demeurent ouverts. L’ouvrage The Persistence of the Classical en est encore une trace.

 

 

TABLE DES MATIÈRES :

 

Suvbentions and Subcriptions, v

Contents, vi

Notes on Contributors, ix

Preface and Acknowledgments, xii

 

I. THEORIES, HISTORIES AND WRITERS

 

RICHARD JOHN

Vitruvian Symmetriae: The Debate about Method, 1

 

RODERICK O’DONNELL                                                                                                                              

Classical Sanctuaries for Catholic London: Three and a Quarter Centuries

of Continuity, 12

 

ANTHONY GERAGHTY                                                                                

The “dissociation of sensibility” and the “tyranny of intellect”: T.S. Eliot,

John Summerson and Christopher Wren, 26

 

ALAN POWERS

The Classical Theory of Hope Bagenal, 40

 

ROGER SCRUTON

David Watkin and the Classical Idea, 56

 

II. NEO-CLASSICAL AND NINETEENTH-CENTURY STUDIES

 

ROBIN MIDDLETON

Some Pages from Marie-Joseph Peyre’s Roman Album, 73

 

JOHN HARRIS

Fratri Optimo: The Tale of a Brotherly Gift, 98

 

FRANK SALMON

C.R. Cockerell and the Discovery of Entasis in the Columns of the

Parthenon, 106

 

CHARLES SAUMAREZ SMITH

The Design and Construction of the National Gallery, 124

 

MANOLO GUERCI

Charles Barry’s Designs for Northumberland House, 1852-55, 136

 

 

III. CLASSICISM AND THE PICTURESQUE IN THE TWENTIETH CENTURY

                                                                                                                            

JOHN MARTIN ROBINSON

Neo-Georgian: The De-Gothicizing of Wilton House, 153

 

JOHN WILTON ELY

“A Vindication of Classical Principles”: Sir Albert Richardson (1880-1964), 164

 

GAVIN STAMP

Classicism without Columns , 183

 

BARRY BERGDOLL

Complexities and Contradictions of Post-Modernist Classicism:

Notes on the Museum of Modern Art’s 1975 Exhibition

The Architecture of the École des Beaux-Arts, 202

 

CHRISTOPHER WOODWARD

The English Vision: The Picturesque Revisited, 218

 

Bibliography of David John Watkin, 1961-2008, 229