Hansen, L.L. : Hellenistic and Roman Butrint / Butrinti Helenistik dhe Romak. 96 pages, 142 illustrations; ISBN 978-0-9535556-8-0; £12.00
(Butrint Foundation, London and Tirana 2009)
 
Compte rendu par Marie-Christine Hellmann, CNRS-Université de Paris Ouest Nanterre
(marie-christine.hellmann@mae.u-paris10.fr)

 
Nombre de mots : 997 mots
Publié en ligne le 2011-04-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1330
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La très active « Butrint Foundation » (http://www.butrintfoundation.co.uk), qui a déjà édité en 2007 et 2008 trois guides respectivement consacrés à Butrint vénitienne et à la ville byzantine, ainsi qu’à son admirable baptistère mosaïqué, nous offre ici, dans un format commode (16 x 23 cm) et toujours comme un guide bilingue albanais/anglais, une petite synthèse sur les phases hellénistique et romaine de l’antique Bouthrôtos/Buthrotum, fondée au VIIe siècle av. notre ère (1) sur un promontoire en face de la pointe nord de l’île de Corfou. La plus méridionale des colonies grecques puis romaines de l’actuelle Albanie est aujourd’hui accessible par une route qui descend du port de Saranda (l’antique Onchesmos), d’où l’on peut aussi rejoindre, un peu plus au nord, l’antique Phoinikè, fouillée avec succès par une mission albano-italienne. Rédigé par une archéologue formée à la British School at Rome, spécialiste de Butrint romaine et plus précisément de sa sculpture comme expression de l’identité provinciale dans l’Empire romain, ce fascicule ne se contente pas de résumer tout ce qu’il faut savoir sur la ville et ses alentours du IIIe s. av. notre ère jusqu’aux premiers repères protobyzantins : richement illustré et maquetté avec goût (on ne s’étonnera pas qu’il ait été imprimé en Italie), il donne réellement envie de visiter une région qui n’est guère envahie par les touristes, malgré son environnement attirant au bord d’un lac et le relatif bon état des vestiges, qui ont fait l’objet de restaurations. Publié à Londres en 1999, le petit livre de Neritan Ceka, A Guide to the City and the Monuments, était déjà d’une belle qualité éditoriale, mais comme ses 81 pages couvrent tout l’arc chronologique de la cité, elles apportaient proportionnellement beaucoup moins d’informations sur chacune de ses phases.

Dans ce nouveau guide, où la période romaine se taille la part du lion par rapport à la période grecque - les vestiges romains étant à la fois plus nombreux et plus visibles -, deux photos « romaines » de couverture (une tête de Livie trouvée dans le théâtre et une monnaie augustéenne, légendée BUTHR[otum]), introduisent deux illustrations « grecques », sur la page de garde et sur celle de titre : une inscription d’affranchissement et une tête d’Apollon de style praxitélien, toutes deux provenant du théâtre. Mais ces trouvailles sont également emblématiques d’un site qui, à l’instar d’autres cités d’Epire et d’Illyrie, est une mine pour les épigraphistes et les historiens des sociétés coloniales, les spécialistes de la sculpture et les amateurs de petits objets en tout genre, abrités dans son musée local (ou ailleurs, jusqu’à
Rome).


Quelques pages consacrées à la période pré-hellénistique rappellent que tout le secteur conserve des restes importants d’architecture militaire antique, sous la forme de murailles (dès le Ve siècle sur l’acropole, en appareil polygonal) ou de résidences fortifiées, qui tentaient de tenir bon face aux guerres incessantes. Les fortifications de la ville basse semblent remonter principalement au IIIe siècle et surtout à l’époque du koinon des Praesaiboi, comme les grands monuments de cette zone, le sanctuaire d’Asclépios et le théâtre associé, étudiés dans les années 1930 par l’archéologue italien L. M. Ugolini, et plus récemment par O. Gilkes, M. Melfi et F. Sear. Contre la muraille ouest, l’édifice traditionnellement désigné comme un prytanée (sans arguments probants) a aussi été daté vers le milieu du IIIe siècle av. notre ère ou peu auparavant.

Devenue colonie romaine en 44 av. notre ère, la ville frappe désormais monnaie à son nom et a ses propres magistrats, sur le modèle de ceux de Rome ; comme l’Vrbs, Buthrote prétendait avoir pour ancêtre le Troyen Énée. Très vite commence la romanisation de la ville basse : à l’ancienne agora fait pendant un forum caractérisé, on circule sur des voies pavées et, surtout, la plaine de Vrina devient un faubourg où s’installent des habitations et des bains, tandis que la vallée de Pavllas est divisée par la centuriation en parcelles où s’élèvent toutes sortes de constructions, comme autour de Phoinikè, Nicopolis, Corinthe… Les capacités des ingénieurs romains sont bien illustrées par un aqueduc qu’un pont à arcades transporte de la plaine de Vrina à Butrinte, où l’eau aboutit d’abord à un nymphée (p. 49).
Le IIe siècle est marqué par une nouvelle phase du théâtre, qui est agrandi et doté d’un front de scène ; aux domus qui témoignent de l’extension de la ville basse s’ajoute une luxueuse villa édifiée à la fin du Ier siècle sur des terrasses au sud-est du lac, à Diaporit (p. 65). Alors que cette villa est abandonnée dans les années 250, c’est dans la plaine de Vrina qu’est bâtie une énorme domus (p. 81) encore davantage vouée aux jeux d’eau et aux mosaïques. Un détail : le caractère corinthien des bols à reliefs qui y furent retrouvés étant précisé p. 84, il n’aurait pas été inutile de le signaler aussi pour la lampe reproduite p. 66, car cette production soignée est tout à fait typique.

Les traces d’abandon datables de la seconde moitié du IVe siècle doivent sans doute être mises en relation avec le séisme ravageur de 365. On constate par la suite une réoccupation des structures privées et une multiplication des constructions chrétiennes.

Destiné à un large lectorat d’archéologues professionnels ou d’amateurs cultivés, ce guide se termine par un bref glossaire suivi d’une courte bibliographie, qui s’en tient judicieusement à des titres récents, dont des ouvrages collectifs tels que ceux de I. L. Hansen, R. Hodges eds, Roman Butrint. An Assessment, Oxford (2007), ou de J.-L. Lamboley, M.-P. Castiglioni éd., L’Illyrie méridionale et l’Épire dans l’Antiquité, V. Actes du Ve colloque international de Grenoble (8-11 octobre 2008) – ce dernier annoncé comme « forthcoming » est paru fin 2010 à Paris en deux gros volumes. Il est clair que la matière ne manque pas à ces équipes internationales pour continuer de produire d’autres travaux variés, qui montrent bien l’intérêt grandissant des antiquisants pour la romanisation du monde grec et des Balkans en général.  


(1) Selon la Butrint foundation le site a été occupé depuis le VIIIe s.