Hugot, Laurent - Tranoy, Laurence (dir.): Les structures portuaires de l’arc atlantique dans l’Antiquité. 160 pages, figures et plans en noir et blanc et couleurs, Supplément 18, ISBN : 2-910763-19-6, 20 €
(Editions de la Fédération Aquitania, Talence 2010)
 
Compte rendu par Cécile Allinne, Université de Caen
(cecile.allinne@unicaen.fr)

 
Nombre de mots : 2466 mots
Publié en ligne le 2013-05-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1339
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          « Les structures portuaires de l’arc atlantique » est la publication d’une journée d’étude tenue à l’Université de La Rochelle le 24 janvier 2008, sous la direction de L. Hugot et L. Tranoy (Université de La Rochelle, CRHIA). Elle rassemble 7 articles, constituant autant d’études de cas, précédés d’une préface et d’une introduction et suivis d’une conclusion. L’ouvrage, à couverture souple et dans un format proche de l’A4 (21 x 27 cm), totalise 160 p. Très bien illustré et édité en couleur, il bénéficie de la bonne qualité formelle des publications de la Fédération Aquitania.

 

          Les enjeux généraux de la table-ronde sont définis dans l’introduction (L. Tranoy et L. Hugot). Si l’existence d’une navigation atlantique à l’époque romaine est bien attestée, elle demeure toutefois encore mal étudiée et la masse documentaire tant textuelle qu’archéologique reste sous-exploitée. Cette thématique, qui passe par la définition à la fois des circuits de navigation et des infrastructures portuaires, a été abordée dès 1979 par M. Reddé. Ce n’est donc pas à proprement parler un sujet nouveau, mais jusqu’à ces dernières années, celui-ci n’a émergé que ponctuellement et parfois de manière indirecte, à l’occasion de publications qui sont demeurées très espacées dans le temps, et souvent isolées. Cet état de fait souligne aussi le décollage tardif pour la façade atlantique de la Waterfront Archaeology, développée avec succès depuis les années 1970 en Grande-Bretagne et dans le Nord de l’Europe. 

 

          L’état des lieux proposé dans l’introduction sert de point de départ à la définition de la problématique de la journée d’étude de La Rochelle. Se plaçant dans une perspective archéologique avant tout, la réflexion s’est concentrée sur une question méthodologique, ainsi résumée par J.-P. Bost, à la première ligne de la préface : « comment replacer les sites archéologiques dans leur environnement physique, géographique et historique pour retrouver les conditions de la vie portuaire dans l’Antiquité ? » (p. 7). Le fil conducteur de la journée était ainsi de réfléchir à la construction d’outils méthodologiques permettant de localiser et d’étudier les sites archéologiques portuaires de la façade atlantique dans leur environnement géomorphologique. Cette réflexion puise son inspiration dans les travaux pluridisciplinaires menés depuis les années 1990 en Méditerranée, et représentés dans l’ouvrage par la contribution de l’équipe travaillant sur le complexe portuaire de Narbonne, et par la conclusion d’A. Hesnard. Il s’agissait cependant de réussir à se détacher de ces protocoles d’étude, très efficaces mais associés à l’environnement méditerranéen, pour chercher des solutions adaptées au contexte géomorphologique et historique particulier du monde atlantique, envisagé ici depuis le sud du Portugal jusqu’à l’embouchure de la Seine.

 

          Le premier article, signé par C. Alonso et L. Ménanteau, fort de 25 pages, présente une étude très aboutie de la côte sud espagnole : « Les ports antiques de la côte atlantique de l’Andalousie, du bas Guadalquivir au détroit de Gibraltar. Problématique et étude de cas (Baelo, Tarifa) ». L’objectif de l’article est de faire le bilan des connaissances sur la topographie des structures portuaires d’une quinzaine d’agglomérations antiques connues entre l’estuaire du Guadalquivir et le détroit de Gibraltar, travail indissociable d’un essai de restitution du cadre environnemental dans la mesure où le littoral est très mobile dans ce secteur. L’accent est mis sur trois dossiers : la restitution du paysage lagunaire de l’embouchure du Guadalquivir (secteur du Lacus Ligustinus) ; la configuration du site d’implantation de la ville portuaire de Gades (Cadix), du littoral gaditain, ponctué de ports et escales ; enfin le cas de la ville portuaire de Baelo Claudia.

L’article suivant, de M. L. Pinheiro Blot et A. Kermorvant (collab.), entraîne le lecteur sur la côte portugaise (« Ports et points d’abordage au Portugal. Les options portuaires dans un paysage nautique en évolution », 20 p.). Sur la base des données de l’archéologie portuaire terrestre et sub-aquatique, la question des contacts entre les côtes atlantiques et la Méditerranée est posée. La confrontation des données archéologiques, de la géomorphologie littorale et de la climatologie permet de réfléchir sur les circuits de navigation maritimes et fluviaux et, à travers des hypothèses de restitutions du découpage de la côte et de la morphologie des fleuves et estuaires, sur l’organisation possible des systèmes portuaires. Une proposition de reconstitution de la circulation nautique, connectée aux itinéraires terrestres, conclut l’article, et invite à développer les études sur le commerce maritime à longue distance et la pénétration des produits dans l’arrière-pays. L’article est muni d’une présentation annexe (A. Kermorvant : « Les apports de la géophysique pour la compréhension d’une ancienne forme nautique et pour l’étude interdisciplinaire d’un site de naufrage de 1555 ») illustrant l’intérêt du croisement des sources.

 

          La troisième contribution (R. Arthuis et al., « Archéologie portuaire estuarienne entre Loire et Seine : principaux résultats et questions d’ordre méthodologique. L’exemple des sites antiques d’Aizier (Eure) et de Rezé (Loire-Atlantique) », 21 p.), met en parallèle les méthodes d’investigation développées sur deux sites archéologiques portuaires du N-O de la France : l’un, Aizier, moins bien connu s’apparente à un puissant débarcadère sur la Seine, isolé dans le paysage mais sans doute proche d’une bourgade antique ; l’autre, Rezé, est une agglomération dont la façade fluviale (Loire) est intégrée à un réseau urbain bien compris. Il s’agit de l’article qui présente de la manière la plus concrète les problèmes de méthode posés par l’archéologie des milieux humides. Sur ces deux sites, les vestiges sont actuellement en pleine terre mais dans des terrains saturés d’eau. Les auteurs mettent en valeur l’importance de coupler les techniques archéologiques spécifiques aux milieux humides à la carto- et photo-interprétation, aux prospections géophysique, enfin aux études paléoenvironnementales effectuées à partir de carottages, de manière à obtenir les informations les plus nombreuses et précises sur la localisation des vestiges et la configuration du milieu, en limitant l’ouverture de vastes sondages, impossible à stabiliser.

 

          F. Gerber apporte son expérience de la fouille de structures portuaires fluviales avec l’exemple bordelais, enrichissant puisque les aménagements mis au jour concernent à la fois un front fluvial important, celui de la Garonne au niveau de son estuaire, et les berges de petits affluents circulant en pleine ville antique et se vidant à marée basse : les esteys de la Devèze et du Peugue (« Burdigala, port d’Estey, port de Garonne », 20 p.). Comme dans le cas de Rezé/Nantes et Aizier, ces ports sont soumis à une forte amplitude de marée. La présentation des vestiges mis au jour le long des différents cours d’eau permet de visualiser l’ensemble d’un système portuaire à l’échelle d’une grande ville, avec ses multiples quais, les formes de l’occupation en arrière des berges, et un bassin portuaire intérieur abrité de la Garonne, dont il ne reste actuellement plus de trace.

 

          V. Mathé et al. proposent ensuite un court article consacré à l’application des prospections géophysiques à la recherche de structures portuaires (« Recherches géophysiques de structures portuaires : application aux sites du Fâ (Charente Maritime), de Brion (Gironde) et de Mandirac (Aude) », 8 p.). Après avoir expliqué le principe de la détection géophysique et démontré l’originalité de leur protocole d’étude multi-résolution, les résultats obtenus sur les trois cas retenus sont détaillés. Les résultats spectaculaires mis en avant soulignent l’intérêt de leur approche tant pour repérer les vestiges archéologiques que pour définir d’anciennes lignes de rivage ou les contours de marais. Il ne faut toutefois pas omettre de souligner que toutes les démarches engagées ne livrent pas, loin de là, des résultats aussi nets et convaincants que ceux des trois expériences présentées ici.

 

          L’article suivant prend la forme de quelques « Notes complémentaires » sur les « Potentialités portuaires antiques d’entre Sèvre et Gironde » (5 p.). F. Tassaux y présente une mise à jour du dossier publié en 2008 avec J. Atkin sur les indices archéologiques (étude du réseau routier, repérage des concentrations de mobilier d’importation/d’exportation, analyse de l’habitat côtier, rural ou urbain) permettant raisonnablement d’envisager la présence d’implantations portuaires maritimes et fluviales sur les territoires des Santons et des Pictons. Après avoir rappelé et écarté la restitution dépassée d’un golfe marin à la place du Marais poitevin, l’auteur reprend l’étude du réseau routier des Santons et des Pictons et propose une révision d’une partie des tracés, aboutissant à localiser de nouveaux sites portuaires au débouché de ces tronçons routiers sur des cours d’eau navigables. Les voies de communications sont également mises en relation avec les formes de l’occupation des régions littorales et de l’arrière-pays et avec leurs ressources naturelles (sel, mais aussi productions viticoles), de manière à présenter un tableau dynamique de  l’économie de ces territoires.

 

          La dernière participation est consacrée à l’étude des systèmes portuaires méditerranéens, illustrée par le cas complexe de Narbonne (J. Cavero et al., « Les ports antiques de Narbonne : approche méthodologique et premiers résultats », 26 p.). Narbonne est un port dont l’importance est attestée par les textes antiques, mais dont la configuration et les vestiges demeurent encore mal connus. Fort d’une vingtaine d’années de travaux interdisciplinaires et collectifs, associant géographes, archéologues, historiens des textes et géologues, le dossier présente tout de même de solides acquis. Ainsi, les mécanismes de la mobilité des paysages deltaïques et lagunaires sont à présent bien compris, et la spatialisation d’un certain nombre de points de découvertes archéologiques en lien avec une activité portuaire (vestiges maçonnés et épaves) permet de proposer une première restitution de la topographie générale du complexe portuaire de la colonie, caractérisé par un éclatement des zones d’accostage et de débarquement sur tout le périmètre utilisable du rivage. En cela, la situation rappelle celle du Lacus Ligustinus de l’embouchure du Guadalquivir (C. Alonso, L. Ménanteau). L’article présente les outils méthodologiques ayant permis la construction de cette reconstitution, dont les données sont rassemblées dans un SIG, au sein duquel sont mis en parallèle l’apport des cartes anciennes, celui des prospections géophysiques terrestres (cas du site du Castélou) et, plus original, l’apport des prospections géophysiques subaquatiques (cas de La Nautique). Le dossier narbonnais, à l’instar de celui sur la basse Andalousie, est très avancé. Il met notamment en évidence les contraintes liées à la détection dans les milieux deltaïques de formes géomorphologiques et archéologiques recouvertes par plusieurs mètres de sédiment.

 

          La conclusion de la journée d’étude a enfin été confiée à A. Hesnard (« Archéologie et géoarchéologie maritime en Méditerranée et sur l’Arc atlantique », 11 p.). S’appuyant sur sa riche expérience en archéologie méditerranéenne portuaire et maritime, celle-ci opère une synthèse des définitions et des méthodologies développées depuis le début du XXe s. en « géoarchéologie maritime ». L’indissociabilité entre données archéologiques et données paléoenvironnementales est rappelée, mettant à l’honneur la géomorphologie fluvio-littorale, et les prospections géophysiques terrestres et subaquatiques. Les conditions spécifiques de la fouille archéologique sous-marine, peu abordée dans les différents articles de ce volume, sont également précisées. Le cas du port de Marseille, étudié de manière approfondie avec C. Morhange, lui sert d’exemple pour illustrer trois réflexions. Elle montre d’abord que des restitutions des paysages portuaires et maritimes ne sont possibles que si le dialogue est abouti entre archéologues et paléoenvironnementalistes. Elle utilise ensuite le cas de Marseille pour expliquer comment les reconstitutions des paysages littoraux peuvent bénéficier des modélisations 3D. Enfin, s’appuyant toujours sur l’expérience marseillaise, elle s’interroge sur l’interprétation des vestiges des sites de production de sel, et au-delà, sur le problème de l’identification des différents types de vestiges portuaires (cales, appontements, quais, calades, bassins). L’auteure justifie enfin l’absence – qui lui a été reprochée – à l’heure actuelle d’un « manuel d’archéologie maritime », par la jeunesse de cette spécialité et l’impossibilité corrélative, dans l’état actuel de la recherche, de faire ressortir des généralités méthodologiques et conceptuelles de la mise en série de cas encore trop peu nombreux et tous très différents.

 

         Les neuf contributions du volume (j’inclus ici la préface, l’introduction et la conclusion) apportent ainsi, chacune à leur manière, un élément de réponse à la question de la localisation et de l’étude des sites portuaires, en proposant des solutions toutes différentes, mais qui, confrontées, ouvrent la voie à la définition d’une approche commune. Certes, ce dernier travail, comme le souligne A. Hesnard, reste encore à faire. Quoi qu’il en soit, le contenu de l’ouvrage répond bien à la problématique posée en introduction : l’objectif n’était pas d’apporter des réponses définitives, mais de proposer une première mise en commun des méthodes et pratiques, de façon à rassembler les énergies et à faire émerger des réflexions collectives. Ainsi, l’apport des spécialités des paléoenvironnements pour reconstituer les paysages fluviaux, fluvio-lagunaires et plus largement littoraux s’imposent sur le plan méthodologique dans tous les cas de figure, même si ce n’est pas une nouveauté ni une spécificité atlantique, dans la mesure où la géoarchéologie fluviale et littorale fait partie des enquêtes couramment intégrées aux études menées sur d’autres espaces géographiques, en Méditerranée par exemple. Les avancées permises par les applications des détections géophysiques à la compréhension des vestiges enfouis mais aussi des formes géomorphologiques ressortent de manière plus originale, au travers des études présentées sur Baelo Claudia (C. Alonso, L. Ménanteau), sur le site portugais de Carrapateira (A. Kermorvant), enfin sur les sites du Fâ, de Brion et de Mandirac (V. Mathé et al.).

 

          Il me semble, pour conclure, important de souligner que l’initiative de cette table-ronde n’est pas restée lettre morte dans le paysage de la recherche française sur les systèmes portuaires et les voies de communications maritimes et fluviales de la façade atlantique. C’est dans la continuité de ces réflexions qu’il faut ainsi ancrer la session 5 « Navigation, circulation et installations maritime » du récent colloque international HOMER (Vannes, septembre 2011) « Anciens peuplements littoraux et relations Homme/Milieu sur les côtes de l’Europe Atlantique », auquel L. Tranoy était associée, en tant que présidente de séance.

 

Sommaire

Préface, par Jean-Pierre Bost ... 9

Introduction, par Laurent Hugot et Laurence Tranoy ... 11

C. Alonso, L. Ménanteau : Les ports antiques de la côte atlantique de l’Andalousie, du bas Guadalquivir au détroit de Gibraltar. Problématique et étude de cas (Baelo, Tarifa)... 13

M. L. Pinheiro Blot, avec la collaboration de A. Kermorvant : Ports et points d’abordage au Portugal. Les options portuaires dans un paysage nautique en évolution ... 39

R. Arthuis, D. Guitton, M. Monteil, J. Mouchard, O. de Peretti : Archéologie portuaire estuarienne entre Loire et Seine : principaux résultats et questions d’ordre méthodologique. L’exemple des sites antiques d’Aizier (Eure) et de Rezé (Loire-Atlantique) ... 61

Fr. Gerber : Burdigala, port d’estey, port de Garonne  ... 83

V. Mathé, M. Druez, M.-P. Jézégou, C. Sanchez :  Recherches géophysiques de structures portuaires : application aux sites du Fâ (Charente-Maritime), de Brion (Gironde) et de Mandirac (Aude) ... 95

Fr. Tassaux : Potentialités portuaires antiques d’entre Sèvre et Gironde : notes complémentaires ... 105

J. Cavero, M. Druez, H. Günter-Martin, M.-P. Jézégou, V. Mathé, C. Sanchez, Kl. Storch : Les ports antiques de Narbonne : approche méthodologique et premiers résultats ... 121

Conclusion. Archéologie et Géoarchéologie maritime en Méditerranée et sur l’Arc atlantique, par Antoinette Hesnard ... 149