La Genière, Juliette de: Kastraki, un sanctuaire en Lakonie. Etudes péloponnésiennes XII.
Format 21 x 29,7 cm, 2 photographies en couleurs en frontispice, IV + 120 p., avec 23 figures au trait et en N-B in fine, 1 dépliant in fine
ISBN 2-86958-215-3, 80 Euros
(Ecole française d'Athènes 2005)
 
Compte rendu par Stéphanie Huysecom-Haxhi, Centre de Recherche Halma-Ipel, UMR 8164
(shuysecom@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 1840 mots
Publié en ligne le 2008-02-18
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=134
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Dans sa description de la Laconie (III, 22,4), Pausanias cite l’importance du lieu de culte de la Mère des dieux d’Akriai à l’embouchure de l’Eurotas. Peu avant le milieu du XIXe siècle et au tout début du XXe, plusieurs expéditions, tout d’abord françaises puis britanniques, débouchent sur l’identification du site d’Akriai avec la moderne Kokkinia, mais l’emplacement du temple de la déesse reste inconnu. Il faudra attendre plusieurs décennies pour que l’enquête reprenne, en 1987, à l’initiative de Juliette de la Genière, et aboutisse enfin à la découverte des vestiges de cet antique lieu sacré : ce sont les résultats de ces recherches qui font l’objet de ce 12e volume de la collection des Etudes Péloponnésiennes de l’Ecole française d’Athènes. L’ouvrage se divise en quatre chapitres, dont le dernier correspond en fait au catalogue des éléments d’architecture et des diverses catégories de mobilier mis au jour sur le site, suivis d’une partie conclusive. Le texte est richement illustré par une série de dessins et de nombreuses photographies en noir et blanc.

Après une brève introduction (p. 3-4) qui insiste sur les liens privilégiés entre le monde anatolien et la Laconie, en particulier avec Sparte, pouvant expliquer l’introduction de la déesse mère phrygienne, Cybèle, dans le sud du Péloponnèse, l’auteur consacre un premier chapitre (p. 5-8) à la présence aux abords de l’Eurotas de cette divinité identifiable en Grèce avec la Mère des dieux ou la Grande Mère. Aucune étude n’a permis pour le moment de localiser le sanctuaire de la Grande Mère à Sparte, que Pausanias situe à côté de celui de Zeus Tropaios (III, 12,9). Seules quelques statues féminines assises archaïques, représentant peut-être la déesse, pourraient être mises en relation avec son culte. De même, aucune trace n’a encore été signalée du temple de la Mère des dieux vu par Pausanias en Arcadie près de la source de l’Alphée, à proximité d’Aséa (VIII, 44,3). Une statue féminine assise sur un trône aux pattes de lion, datée de la première moitié du VIe siècle, a toutefois été trouvée près du lieu cité par Pausanias. L’auteur rappelle enfin les recherches effectuées au XIXe et au début du XXe siècle pour retrouver le site d’Akriai et le sanctuaire de la Mère des dieux vu par Pausanias (III, 22,4), en évoquant dans tous les cas les divers vestiges relevés par ces premiers savants.

La première phase de la recherche, dont les résultats sont donnés dans le second chapitre (p. 9-12), a tout d’abord consisté à vérifier la localisation d’Akriai. En se fondant sur les témoignages des auteurs anciens, en particulier Pausanias, l’auteur parvient à confirmer l’identification d’Akriai avec la moderne Kokkinia. A une centaine de mètres au nord de la ville, l’auteur retrouve ensuite les vestiges d’une petite chapelle à l’emplacement de laquelle les premiers chercheurs situaient le temple de la déesse. Les vestiges mis au jour, après déblaiement, révèlent que la chapelle n’était finalement pas construite sur un temple antique, mais un certain nombre de pièces d’architecture antique avaient été remployées, notamment un socle de colonne, un chapiteau et des blocs d’entablement qui pouvaient très bien provenir du temple de la déesse.

Le chapitre suivant (p. 13-20) regroupe toutes les données concernant la recherche du sanctuaire dont l’auteur a retrouvé les vestiges très ruinés sur la colline de Kastraki au pied du mont Kourkoula. Les fouilles du site commencent alors le 9 juin 1988 et permettent de mettre au jour plusieurs structures dans les secteurs Nord-Est et Sud-Ouest ainsi qu’une terrasse, en contrebas de l’extrémité Nord-Est de la plate-forme. Dans le premier secteur, ont été dégagés les restes de la fondation d’un autel rectangulaire et une base carrée en léger relief qui aurait pu être un support pour la statue de culte. A l’angle Ouest, subsistent les traces d’un propylon à quatre colonnes qui marquait l’entrée du lieu sacré. Dans le secteur Sud-Ouest, cinq bases carrées encore conservées appartiendraient à un portique, à l’intérieur duquel ont été mis au jour plusieurs murets qui pourraient être les fondations d’un bâtiment rectangulaire. Enfin, la terrasse a été visiblement occupée par plusieurs édifices successifs qui auraient été protégés par un mur de soutènement dont quelques restes apparaissent encore en contrebas. L’établissement d’une chronologie pour les diverses constructions du sanctuaire a été rendu difficile, notamment en raison des bouleversements subis par le terrain, mais une succession de cinq niveaux a pu être relevée dans le secteur Sud-Ouest :

- La couche a), directement sur le rocher, a livré 4 monnaies de bronze romaines qui étaient collées au rocher, toutes datables de la première moitié du IIe siècle avant J.-C.

- La couche b) située au-dessus a livré des fragments de tuiles et peu de mobilier, dont un fragment d’un vase à décor floral datable du IIIe siècle avant J.-C.

- C’est de la couche c), qui est une couche de destruction, que provient la plus grande quantité de matériel (vases à relief, bagues ptolémaïques, masques), essentiellement de fabrication locale et dont la chronologie, de ce fait, est difficile à établir.

- Une petite fosse, qui a entaillé la partie supérieure de la couche c), a livré des fragments de lampes romaines moulées, d’époque impériale.

- La couche d’humus recouvre ensuite directement la couche de destruction et la fosse : le matériel découvert est de même type que celui de la couche c).

L’ensemble du matériel découvert dans le sanctuaire et aux abords immédiats est publié dans le quatrième et dernier chapitre qui constitue la partie la plus dense de l’ouvrage (p. 21-84). Le catalogue comprend deux sections successives, la première consacrée aux éléments d’architecture, tout d’abord en pierre (base, colonnes, chapiteaux), puis en terre cuite (acrotères, antéfixes, tuiles estampées), et la seconde réunissant tout le mobilier, lui-même réparti en 11 catégories selon la nature du matériau (1. marbre, 2. pierre, 3. argile imitant la pierre, 4. bronze, 5. fer, 6. plomb, 7. fritte, 8. verre, 9. céramique, 10. terre cuite, 11. monnaies). La section « céramique » est subdivisée à son tour en deux parties, le catalogue (avec les entrées suivantes : céramiques archaïques, hellénistiques, à relief, romaines, commune, fragments avec inscriptions) et un bilan général. La section « terre cuite » comprend d’un côté les statuettes, et de l’autre, les objets rituels (figurines tubes, calices bas à fond percé, cotyles à fond percé, appliques en forme de feuille, objets cylindriques avec protomés, protomés séparées de leur support, animaux, crânes d’ovins, masques de Gorgone, pesons, trépieds, lampes, et objets du type « Blania »). Aux 278 pièces présentées, s’ajoutent 17 monnaies, étudiées par O. Picard (seconde partie, section 11, p. 67-73). Chaque objet est désigné par son numéro de catalogue, suivi par le ou les numéros d’inventaire placés entre parenthèses, le numéro de la planche et dans certains cas un numéro de figure, l’état de conservation, une description, la couleur de l’argile et du vernis dans le cas d’objets en terre cuite, et les dimensions. Le contexte précis de la découverte n’est toutefois jamais mentionné. Enfin un commentaire, souvent trop général et trop bref (encore que certains objets se prêtent mal, il faut l’avouer, à une étude très détaillée), suit la présentation de chaque catégorie de mobilier. Il n’est pas possible ici de s’attacher à chacune des pièces présentées, mais on peut au moins signaler l’originalité de certains types, comme les figurines-tubes et les calices à fond percé d’où pouvait s’écouler un liquide, ou encore les tubes cylindriques accostés de protomés animales, dans la plupart des cas des oiseaux : selon l’auteur, tous ces récipients, de fabrication locale, auraient été utilisés dans des rituels où la pratique de la libation occupait visiblement une place importante. Quant aux monnaies, elles forment un lot original qui comprend des pièces siciliennes du Ve siècle, six as républicains et deux monnaies syracusaines frappées dans la première moitié du IIe siècle, cinq monnaies de Sparte et une monnaie de Messène.

Ce catalogue est suivi de quelques pages de conclusion sur l’aspect architectural du sanctuaire aux diverses périodes de sa fréquentation, sur les rituels qui devaient s’y dérouler et sur la cité et ses institutions (p. 75-82). A l’époque archaïque, le sanctuaire comprenait le propylon, un édifice sans doute destiné à abriter l’image divine et très certainement un autel. En ce qui concerne les rituels, on peut seulement supposer, d’après les quelques aryballes et lécythes parvenus, que la divinité recevait des offrandes de parfum. Il est intéressant de noter l’absence totale de documents relatifs à la période classique, ce qui signifierait que le sanctuaire aurait été nettoyé avant toute reconstruction. On ne peut toutefois exclure que le sanctuaire ait aussi pu être moins fréquenté durant cette période, voire laissé à l’abandon. La céramique et les monnaies invitent à dater la construction du portique vers le milieu du IIe siècle avant notre ère. A l’intérieur de ce portique, s’élevait un édifice aux murs de briques crues sur lesquels devaient être accrochés des masques et des crânes d’ovins en terre cuite dont quelques exemplaires nous sont parvenus. Malgré son importance, le mobilier recueilli ne fournit que peu d’informations sur le culte : plusieurs catégories d’objets, comme les calices à fond percé évoqués ci-dessus, supposeraient que la libation occupait une place importante dans les rituels, pendant lesquels des repas pouvaient être pris, comme semble l’indiquer l’importante quantité de céramique commune retrouvée (plats, marmites, récipients ouverts). Les quelques lampes datant de l’époque impériale sont peut-être à mettre en rapport avec des célébrations nocturnes. Le sanctuaire fut ensuite peu à peu abandonné et démantelé sans doute à l’époque de Théodose. Quant à la divinité qui était honorée dans ce sanctuaire, on ne peut qu’émettre l’hypothèse qu’il s’agissait bien de la Mère des dieux mentionnée par Pausanias, mais rien dans le matériel et l’organisation des lieux ne permet de confirmer cette identité. Il se peut également que le nom ou la personnalité de la divinité aient changé entre les temps archaïques et la période hellénistique : c’est ce que pourrait laisser envisager la rupture brutale constatée pour la période classique. Enfin, un appendice (p. 83-84) est consacré à des petits objets découverts sur le flanc d’une colline surplombant Kokkinia à un endroit appelé « Blania ». Ces petits « calices » en terre cuite, formés d’une tige pleine qui s’évase vers le haut, datent de la deuxième moitié du VIe siècle et seraient des offrandes liées à des rituels pratiqués sans doute par des bergers.

Le livre se termine par deux séries d’illustrations : 23 figures qui sont en fait des planches réunissant des dessins de certains éléments d’architecture, de céramique et de petits objets, suivis de 48 planches de photographies, à la fois du site et des vestiges qui y ont été mis au jour, et des nombreux objets étudiés. D’une manière générale, les clichés sont de très bonne qualité et disposés de manière agréable sur des planches aérées, conçues avec soin. On déplore simplement l’absence d’échelle.

Voilà donc un très joli petit livre qui a le principal mérite de publier les résultats, même limités, d’une série de prospections et de fouilles effectuées avec de maigres moyens : grâce à ces recherches, un nouveau sanctuaire a pu être ajouté sur la carte du culte de la Mère des dieux. Et c’est déjà beaucoup.