Souriau, Étienne: Vocabulaire d’esthétique. 1520 pages ; 200 x 145 ; collection "Quadrige dicos poche" ; N° d’édition : 3) ; ISBN : 978-2-13-057369-2 ; 39.00 €
(Presses Universitaires de France, Paris 2010)
 
Compte rendu par Marine Rochard, Université François Rabelais, Tours
(marine.rochard@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1157 mots
Publié en ligne le 2011-07-13
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1344
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          La publication du Vocabulaire d’esthétique est un projet de longue haleine initié en 1931 par l’Association pour l’étude des arts et les recherches relatives à l’art, sous la direction de Charles Lalo et de Victor Basch. Après la Seconde Guerre Mondiale, cette association, devenue la Société française d’esthétique, relance le chantier du dictionnaire, longtemps mis en attente ; il est ensuite réorganisé en 1958 par Étienne Souriau. Celui-ci entreprend de centraliser cette entreprise extrêmement ambitieuse qui regroupe de nombreux contributeurs et présente un aspect pluridisciplinaire. Ce dictionnaire aborde en effet tous les arts (peinture, sculpture, architecture, théâtre, musique, danse, littérature) ainsi que la philosophie, et constitue véritablement un travail collectif puisque chacune des entrées est relue, discutée et parfois enrichie par l’ensemble des collaborateurs.

 

          À la mort d’Étienne Souriau en 1979, le Vocabulaire d’esthétique n’est pas achevé : le projet n’en est qu’à la lettre – D – et les modalités de publication ne sont pas encore arrêtées. Une parution par fascicules a brièvement été envisagée, mais certaines entrées paraissaient déjà néanmoins sous forme d’articles dans des revues : la Revue d’esthétique – fondée en 1948 par Étienne Souriau, Charles Lalo et Raymond Bayer – puis la Revue de l’enseignement philosophique. L’équipe d’auteurs décide de continuer cette entreprise sous la houlette d’Anne Souriau (la fille d’Étienne Souriau) dans le même esprit de travail collectif et avec la collaboration de contributeurs supplémentaires. L’ouvrage sera finalement publié par les Presses Universitaires de France en 1990.

 

          Cette réédition de 2010, dans la collection Quadrige Dicos Poche, reprend exactement la première version, mais dans un format plus compact et abordable permettant ainsi une meilleure diffusion. Elle est aujourd’hui d’un intérêt d’autant plus prégnant que l’approche intellectuelle très large de l’ouvrage s’intègre parfaitement à un contexte où la pluridisciplinarité est plébiscitée dans le cadre des recherches universitaires. Ce dictionnaire présente une dimension encore plus importante dans la mesure où il incarne une histoire de l’esthétique élaborée pendant près d’un siècle. Il est véritablement le reflet de la construction de l’esthétique contemporaine grâce à son élaboration lente et particulièrement réfléchie, ainsi qu’à travers la multiplicité des points de vue personnifiés par les nombreux auteurs.

 

          L’ouvrage a été publié sous la direction d’Anne Souriau qui a centralisé le projet dans sa dernière phase, mais Étienne Souriau est présenté comme le principal moteur de cette entreprise. Comme l’indique la préface de Fabienne Brugère et Anne Sauvagnargues, ce livre est aussi un hommage. C’est Étienne Souriau qui lui a en effet donné sa ligne directrice en considérant l’esthétique non plus comme une science du Beau, mais comme une science de l’art, s’intéressant aussi bien aux caractéristiques philosophiques de l’art qu’à ses caractéristiques techniques. Il a ainsi conservé, en les conciliant, les positions scientifiques des deux initiateurs du projet : la pensée de Victor Basch considérant l’esthétique à la fois comme une science de la réception et une science de la création, ainsi que celle de Victor Lalo, pluridisciplinaire et héritière en ce sens de l’approche sociologique d’Émile Durkheim.

 

          Le Vocabulaire d’esthétique, présenté sous la forme très pragmatique d’un dictionnaire aux entrées se succédant par ordre alphabétique, est d’abord un outil pédagogique. Les définitions s’appuient souvent sur le Vocabulaire technique et critique de la philosophie d’André Lalande (publié d’abord en fascicules dans le Bulletin de la société française de philosophie entre 1902 et 1923, puis en volume complet dans de nombreuses éditions) qui a été le point de départ des différents auteurs. Elles peuvent être de simples définitions accompagnées de synonymes, ou bien des notions plus complexes abordées sous divers aspects.

 

          On retrouvera, en fonction des cas, une définition du sens courant, une partie étymologique, les différents sens admis à travers l’histoire, ainsi que l’application contemporaine du mot. Notons par exemple les significations successives de l’expression « chef-d’oe uvre » (pp. 378-379), caractérisant d’abord le travail d’un compagnon ayant acquis la pleine maîtrise de sa technique, puis un canon artistique et enfin le symbole esthétique d’une période donnée.

 

          Certaines entrées présentent la définition du sens propre et du sens figuré, comme « dissonance » (p. 625). Lorsque cela est nécessaire, on décline les différentes applications d’un même mot selon les domaines dans lesquels il peut être employé, la danse, la musique, la peinture, par exemple « tableau » (p. 1413). Les définitions peuvent être simplement techniques (« aquatinte », p. 159), ou bien révéler une spécificité, comme « aplat » (p. 142-143) qui s’applique presque essentiellement à la peinture. D’autres entrées sont déclinées à la fois d’un point de vue technique, scientifique et symbolique (« bleu », p. 273-275).

 

          Un autre type d’entrée est beaucoup plus fouillé. Il s’agit de notions plus générales et / ou complexes comme les mouvements artistiques ou bien les courants de pensée. Les auteurs en donnent une définition pour le langage courant, une autre relative au discours philosophique, et en décrivent les éventuelles applications artistiques. Cet exemple n’est qu’un schème qui est le plus souvent enrichi d’informations complémentaires. À cet égard, citons l’entrée très vaste « musulman (art) » (pp. 1100-1104) qui aborde aussi bien les implications historiques et culturelles de ses diverses composantes, que les caractéristiques techniques de la calligraphie. La partie consacrée à « romantique / romantisme » (pp. 1313-1330) présente notamment la genèse du romantisme comme mouvement artistique, en expose les fondements intellectuels et donne de nombreux exemples de sa production. En sa qualité d’outil pédagogique, le Vocabulaire d’esthétique met parfois l’utilisateur en garde contre les confusions qui peuvent découler des différents sens appliqués à une même expression ; c’est le cas concernant l’entrée « formaliste / formalisme » (pp. 798-800).

 

          Les nombreux renvois d’une entrée à l’autre permettent au lecteur une utilisation dynamique du Vocabulaire d’esthétique. Plus qu’un simple dictionnaire, cet ouvrage contribue à approfondir certaines recherches en faisant apparaître les liens entre différents termes. Par exemple, des mots dont les sens sont proches sans être identiques sont comparés et confrontés, donnant au lecteur le point de départ à un raisonnement d’une plus grande finesse. Nous pouvons dans ce cas noter les parentés et distinctions mises en évidence entre « aporie » (p. 146) et « dubitation » (pp. 653-655).

 

          Nous regrettons simplement que toutes les notions philosophiques et artistiques ne soient pas traitées d’égale manière. Certaines d’entre elles, plus jeunes ou ayant des implications dans des domaines intellectuels et esthétiques plus récents, auraient pu être enrichies et mieux exemplifiées avant la première parution de 1990. Nous pensons notamment aux entrées « métaphysique » (p. 1108-1109) et « informel » (p. 931-932).

 

          Ce dictionnaire reste un outil extrêmement utile et pertinent. Il  contribue d’une certaine manière à la fondation progressive de l’esthétique contemporaine basée sur l’expérience sensible et esthétique de l’œuvre d’art. Le projet semble avoir eu dès le départ la vocation de clarifier tous les amalgames qui pouvaient exister autour de notions ne revêtant pas le même sens d’une discipline à l’autre. Cette intention initiale a été fidèlement menée jusqu’à son terme par tous les auteurs ; et au-delà de simplement démêler certaines confusions, le Vocabulaire d’esthétique lance des ponts entre différents champs intellectuels.