AA.VV.: Jean-Baptiste Counhaye. Sa collection à la mairie de Suippes (Marne) et l’archéologie champenoise au XIXe siècle. (Mémoires de la Société Archéologique Champenoise ; 18), 296 p. + planches, ISBN 978-2-918253-03-7, 30 €
(Société Archéologique Champenoise, Reims 2010)
 
Compte rendu par Michel Chossenot, Université de Reims
(m.chossenot@free.fr)

 
Nombre de mots : 2136 mots
Publié en ligne le 2013-12-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          Cinq auteurs (deux auteurs principaux et trois collaborateurs) se sont réunis pour rédiger cet ouvrage de 294 pages, contenant de nombreuses illustrations et dont le titre montre bien leurs intentions : l’étude de la collection archéologique réunie par J.-B. Counhaye (1820-1900) sera aussi le prétexte pour étudier l’histoire de l’archéologie champenoise et en particulier celle des tombes à char (cette dernière étude n’est d’ailleurs pas mentionnée dans le titre). L’ouvrage est divisé en 9 chapitres d’importance variable relatifs à la collection au musée de Suippes, ses avatars et son état actuel, l’archéologie régionale en cette deuxième moitié du XIXe s. Counhaye, personnage central, épicier ambulant s’adonnant à l’archéologie, ainsi que l’inventaire de sa collection, une étude générale des tombes à char champenoises - plus spécialement celles qui ont été fouillées par lui-même – et enfin l’inventaire des objets gallo-romains et du verre constituent l’essentiel du livre. Celui-ci s’achève par un chapitre d’une douzaine de pages consacré à R. Ertlé, archéologue qui a étudié et publié dans les années 60-70 une partie de cette collection. Cette dernière partie se veut plus comme un hommage rendu à cette personne (avec biographie et bibliographie) et ne se rattache que partiellement à cette étude. Loin d’être inintéressante, elle déborde largement le sujet de l’ouvrage et aurait mérité d’être signalée dans le titre : qui ira rechercher là ce type d’information ? Dans un encart se trouve un tableau précis de l’inventaire original, comparé à celui qui a été dressé par J. Fromols en 1939.

 

          La collection elle-même (histoire et composition-inventaire) occupe la moitié de l’ouvrage et provient des fouilles exécutées par J.-B. Counhaye durant plusieurs décennies sur le territoire de Suippes et des communes avoisinantes. Les objets conservés et publiés, dessinés dans l’ouvrage, sont au nombre de 470 environ : 344 sont gaulois, une vingtaine gallo-romains et le reste est mérovingien et du Moyen Âge central. Les 80 monnaies gauloises et 220 romaines ont toutes disparu. Un répertoire par commune permet de localiser les sites et les objets de la collection. Ce sont en réalité les restes de sa collection, puisque le fouilleur avait  déjà vendu au Musée des Antiquités Nationales (devenu depuis Musée d’Archéologie Nationale-MAN) deux collections, l’une en 1873 et l’autre en 1893. Le don à la commune de Suippes s’accompagnait de l’obligation de la présenter dans trois armoires en bois vitrées installées dans une pièce de la mairie faisant office de musée, ce qui fut fait ; l’inauguration eut lieu en 1897-98. Des cartes postales d’époque permettent de se rendre compte du souci du donateur de présenter ses objets de manière didactique, par périodes chronologiques ; la plus belle pièce était la reconstitution d’une tombe à char. Le catalogue réalisé à ce moment ne fut jamais édité ; une liste sommaire a cependant été retrouvée par la suite et présentée en encart à la fin du volume. La collection fut en partie pillée pendant la Première Guerre mondiale, Suippes se trouvant à proximité du front et subissant des bombardements et d’incessants mouvements de troupe.

 

          Après la guerre, la collection fut réinstallée dans la salle du Conseil Municipal avec la suppression d’une armoire. Elle est restée longtemps quasiment ignorée du public. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, J. Fromols un médecin-archéologue, explorateur de musées grâce aux informations que lui donnaient les pharmaciens, redécouvre les collections de Suippes dans un très mauvais état ; il en dresse un catalogue sommaire mais complet et dessine une partie des objets gaulois. Après la guerre, il espère qu’ils pourront rejoindre le musée d’Epernay. Grâce à lui la collection sera sauvée, classée en 1947. À cette époque, R. Ertlé s’intéresse aux collections et en publie quelques dizaines d’objets gaulois ; en quelques décennies, le nombre d’objets en bronze a diminué sérieusement quand B. Lambot, qui a repris l’étude des tombes à char fouillées anciennement dans la vallée de la Tourbe, décide de publier la totalité de ce qui reste de la collection avec l’aide de spécialistes pour les objets gallo-romains, mérovingiens et la verrerie.

 

          Mais qui était ce J.-B. Counhaye (1820-1900) ? Issu d’une famille travaillant dans le textile à Reims, lui-même ouvrier tisseur, il vint s’établir à Suippes en 1849 (suite à des problèmes politiques ?), où il est fileur en 1851. Il devient ensuite marchand mercier en 1860, épicier ambulant, puis marchand sédentaire et propriétaire d’une maison à Suippes. Il semble s’être occupé d’archéologie à partir de 1858, mettant à profit ses déplacements pour recueillir des informations et observer lui-même ; il fouille d’abord des sites mérovingiens et gallo-romains, puis uniquement gaulois  de 1867-1868 à 1888. Ses recherches s’étendent sur une trentaine de communes dans un rayon de 15 à 20 km autour de Suippes.

 

          Dans la deuxième moitié du XIXe s., beaucoup d’érudits locaux et surtout des collectionneurs d’antiquités, de monnaies en particulier, s’intéressaient et achetaient les objets retrouvés fortuitement ou lors de fouilles intentionnelles. Certains notables fortunés avaient des cabinets d’antiquités. La Champagne n’échappa pas à ce mouvement ; les grands travaux  de l’époque (canaux, voise ferrées, aménagements routiers) amenèrent aussi leur lot de découvertes ; il faut y ajouter la création du camp de Châlons en 1857 (appelé ensuite camp de Mourmelon). Napoléon III, aidé d’une cohorte de spécialistes, voulait rédiger un ouvrage sur J. César et pour cela identifier les lieux où s’étaient déroulées les grandes batailles de la guerre des Gaules. Il incitait à rechercher les antiquités qu’il rachetait pour les présenter ensuite au MAN de Saint-Germain-en-Laye. Cette incitation amena bon nombre d’agriculteurs à rechercher des sites productifs, c’est-à-dire les nécropoles dont les tombes étaient riches en mobilier. Dans l’esprit des fouilleurs, les nombreuses tombes qu’ils retrouvaient étaient la conséquence de combats : deux grandes batailles (causant donc de nombreux morts) s’étaient déroulées aux environs de Châlons-en-Champagne. La victoire de Tétricus en 274 et la bataille des Champs catalauniques entre les troupes d’Attila et celles d’Aetius en 451 en furent l’aboutissement. La chronologie du mobilier, mal assurée dans les premières décennies du XIXe s., fut plus clairement établie après 1855 et elle permit de distinguer les matériels gaulois, gallo-romain ainsi que « gallo-franc ». J.-B. Counhaye s’intéressa d’abord aux époques gallo-romaine, mérovingienne (Attila) et médiévale, puis uniquement à la période gauloise à partir de 1867-68  et jusqu’en 1888. Il fit aussi quelques achats qu’il ajouta à ses propres découvertes qui acquérirent une certaine renommée. Il aurait d’ailleurs reçu la visite de Napoléon III avant 1860. Ce qui frappe les visiteurs de l’époque, c’est le soin apporté au classement des objets : chacun est « bien étiqueté  et porte l’indication de l’époque et du lieu où il a été trouvé ». J.-B. Counhaye fut membre de la Société française d’archéologie dès 1861. À partir de 1873, il devient une sorte de correspondant scientifique du MAN, conseillant les achats et démontrant que beaucoup d’ensembles ne le sont que de nom, car ils sont en réalité composés d’objets rassemblés artificiellement pour en augmenter la valeur marchande. À ce sujet, il critique assez vivement son collègue E. Fourdrignier. Les auteurs de ce volume estiment d’ailleurs que certains ensembles devraient être revus à la lumière de ces critiques. Ses collections sont exposées à Reims en 1876 et quelques objets sont présentés au Congrès archéologique de France de 1877. A. Maître et A. Bertrand du MAN souhaitant en faire l’acquisition, il hésite, mais finit par vendre une première collection en 1873 pour 1500 F, puis une seconde en 1893, cédée 4500 F, par « pur patriotisme ». Ce sont les « restes », de beaux restes d’ailleurs,  qu’il donnera à la ville de Suippes en 1897-98, qui sont l’objet de ce travail. 

 

          J.-B. Counhaye a certainement gardé de ses origines rémoises et de travailleur du textile des intérêts pour la vie sociale de sa commune. À Suippes, il s’implique dans la vie associative, fonde en 1850 une société de secours mutuelle appelée « La Bonne Foi », dont il est président (1850-1859), puis un groupement de sapeurs pompiers. Sa biographie est particulièrement bien retracée grâce à une étude très fine de l’état civil, des recensements et du cadastre qui permettent non seulement de suivre parfaitement sa famille dans la ville de Suippes, mais aussi d’expliquer ses relations avec un autre archéologue, Ch. Coyon, bien connu pour ses fouilles à Reims.

 

          Selon ses propres dires, J.-B. Counhaye avait fouillé 1000 tombes et 30 sépultures à char en une trentaine d’années entre 1858 et 1888. Son métier, qualifié « d’épicier nomade », l’amène à parcourir la campagne avoisinant Suippes dans un rayon de 10 à 15 km. Il s’occupera plus spécialement des Gaulois dans les vingt dernières années de sa vie de fouilleur. Son exploration  systématique des nécropoles et ses écrits (publications et courrier) démontrent des qualités qu’on peut qualifier de scientifiques, en contraste avec beaucoup de ses contemporains. La description de la fouille de la tombe à char de Saint-Jean-sur-Tourbe est tout à fait révélatrice à ce sujet : les mesures sont fournies, un plan est dressé, le matériel en place est décrit et un inventaire donné. À propos des tombes à char, J.-B. Counhaye  émettra une idée qui se révèlera juste par la suite: elles sont nombreuses, mais seules quelques-unes ont un riche mobilier. Leur seule caractéristique commune est la présence d’un char. À ces yeux, ces tombes spectaculaires n’ont pas toujours été fouillées comme il aurait fallu et leur matériel pose des problèmes d’attribution réelle. C’est pourquoi il se renseigne auprès des fouilleurs et critique vivement les acheteurs, des notables, qui se font mousser ensuite sans vergogne auprès des instances nationales. Fort de ses observations et réflexions, il reprendra la fouille de la tombe à char de Saint-Jean-sur-Tourbe et en découvre une autre dans la même commune et celle de Somme-Tourbe, La Bouvandau, y fera même de superbes découvertes (phalères décorées et ornementation du joug en bronze). Il estime également que le mobilier des tombes est le moyen de distinguer les sexes : torque et bracelets pour les femmes, armes pour les hommes. La datation de ces tombes gauloises lui pose problème et à vrai dire, aux spécialistes du MAN aussi. Ce n’est qu’à partir des comparaisons avec les sépultures gauloises d’Italie qu’on y verra plus clair. J.-B. Counhaye argumente : les objets en bronze ne sont pas purement gaulois, ils sentent déjà « le romain » ; il ne soupçonne pas la durée de cette civilisation gauloise dite « marnienne » qui s’étale sur plus de deux siècles.

 

          St. Verger, dans un gros article de plus de 80 pages, reprend l’étude de ces tombes de manière plus générale, en offrant un panorama plus large à partir de ses propres recherches documentaires, notamment dans les archives du MAN et explorations de terrain (fouille de la tombe à char de Semide (08) avec B. Lambot). Il étudie une à une les tombes à char fouillées par J.-B. Counhaye à partir des publications et surtout de la documentation et du mobilier conservés au MAN dont tous les objets ont été redessinés à partir des originaux. Il propose une analyse de la construction et de la technique d’élaboration des décors des disques en bronze qui, pour certains, ornaient le char. 

 

          Les documents anciens provenant des archives de la Société d’agriculture, de commerce, des sciences et des arts de la Marne et de celles du MAN (dont l’accès n’est pas toujours très commode) ont été entièrement transcrits en annexes. 

 

          La fin de l’ouvrage est consacrée à une bio-bibliographie de Robert Ertlé (1930-1969) qui réside à Suippes de 1941 à 1958 et fait des fouilles dans cette région de 1951 à 1955. Elle s’intéresse aussi à la collection Counhaye dont R. Ertlé publie une soixantaine d’objets dans le Bulletin de la Société préhistorique française. Devenu Rémois, ce dernier fonde le Groupe d’études archéologiques de Champagne-Ardenne, qui fouille à Reims même, dans la vallée de l’Aisne et le sud des Ardennes. R Ertlé, précisons-le pour terminer, fut un pionnier dans le développement de la recherche par photographie aérienne et en céramologie.

 

 

Sommaire :

 

B. Lambot, La collection de J.-B. Counhaye à la mairie de Suippes (Marne), p. 5-20.

 

J.-J. Charpy, L’archéologie régionale champenoise à l’époque où J.-B. Counhaye a débuté ses recherches jusqu’à celle où il a donné sa collection à la ville de Suippes, p. 21-38.

 

Ch. Poulain, J.-B. Counhaye (1820-1900). L’ascension d’un ouvrier fileur vers la notoriété, grâce à l’archéologie, p. 39-85.

 

 Annexes, p. 86-110.

 

B. Lambot, Inventaire de la collection Counhaye, objets gaulois subsistants, p. 111-178.

 

St. Verger, J.-B. Counhaye et les tombes à char, p. 179-212.

 

St. Verger, Les tombes à char de J.-B. Counhaye, p. 213-262.

 

Ch. Poulain, Inventaire de la collection Counhaye, époque indéterminée, gallo-romaine, mérovingienne et médiévale, p. 263-280.

 

H. Cabart, Le verre de la collection Counhaye, p. 281-282.

 

Ch. Poulain, Robert Gérard Ertlé, Andelnans 1930-Reims1969, p. 283-294.

 

Encart « le Musée Counhaye à Suippes, La Marne 1898, 4 pages.