Bret, Patrice - Gouzévitch, Irina - Pérez, Liliane (dir.): Les techniques et la technologie entre la France et la Grande-Bretagne, XVIIe -XIXe siècles. Numéro thématique des Documents pour l’histoire des techniques. 327 p., ISBN 978 2 9530779 7 1, 21 €
(SeaCDHTE, Paris 2010)
 
Compte rendu par Antoine Capet, Université de Rouen
(antoine.capet@laposte.net)

 
Nombre de mots : 4719 mots
Publié en ligne le 2011-09-06
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1378
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          Rendre compte de toute la diversité et de toute la richesse de ce numéro thématique consacré à cet immense sujet que sont « Les techniques et la technologie entre la France et la Grande-Bretagne, XVIIe-XIXe siècles » apparaît a priori comme une tâche impossible. Qu’on en juge : le lourd volume broché grand format (A 4) ne comprend pas moins de vingt-quatre textes de communication tantôt en français, tantôt en anglais, imprimés sur deux colonnes avec d’abondantes notes détaillées (en bas de page, comme il se doit pour le confort de lecture), et répartis en trois parties et sept chapitres précédés d’une copieuse introduction générale, « Technique, économie et politique entre la France et l’Angleterre (XVIIe-XIXe siècles) », par Liliane Pérez, l’une des trois éditeurs / éditrices scientifiques du recueil. Ce dernier constitue explicitement les Actes du colloque international tenu à Paris du 14 au 16 décembre 2006, « Les échanges techniques entre la France et l’Angleterre (XVIe-XIXe siècles) : Réseaux, comparaisons, représentations ». On notera que l’Écosse et le pays de Galles ont au passage été réintégrés : dans sa communication, Ben Marsden, de l’université d’Aberdeen, rappelle à juste titre le rôle des Écossais (et notamment le fait que Watt est né en Écosse et travaillait initialement à l’université de Glasgow), et Liliane Pérez cite le célèbre professeur George Wilson, Regius Professor of Technology et premier directeur du Musée industriel d’Écosse, s’interrogeant sur « Qu’est-ce que la technologie ? » en 1855 à l’université d’Édimbourg (en estropiant malencontreusement le nom de la capitale écossaise – exception à une quasi absence de « coquilles » méritoire dans un volume bilingue aussi dense et extraordinairement difficile à relire soigneusement), et que le XVIe siècle a disparu du titre du recueil final.

          « [N]ous avons […] voulu nous inscrire dans une histoire ouverte, ‘totale’ de l’espace économique trans-Manche », indique Liliane Pérez dans les dernières lignes de son introduction pour expliquer la démarche suivie par les auteurs – et de fait, l’énorme champ couvert tend bien vers l’idéal d’une histoire « totale ». Quiconque a un jour organisé un colloque sait à quel point les regroupements sont difficiles, et les titres des trois parties du volume n’échappent pas à une certaine artificialité dans leur caractère attrape-tout : (1) « Révisions du comparatisme : échanges techniques et histoire globale » ; (2) « Représentations franco-anglaises et imaginaire industriel » ; (3) « Une histoire intellectuelle des techniques : technologie et comparaisons ». La logique de ces regroupements n’apparaît pas toujours clairement au lecteur, qui aurait très bien pu se contenter d’une banale succession des chapitres selon leurs affinités chronologiques (diachroniques ou synchroniques) ou thématiques.

 

          Le corps d’ouvrage s’ouvre donc sans qu’on comprenne trop pourquoi (hormis peut-être un choix diachronique qui n’est pas suivi dans tout le recueil) sur « Savoirs d’ingénieur acquis auprès de Vauban, savoirs prisés par les Anglais ? » (Michèle Virol), qui constitue le premier chapitre (« Frontières et migrations ») avec « La fabrique sociale des réseaux migratoires. Les ouvriers du lin entre Cambrésis, Pays-Bas autrichiens et Sussex dans la seconde moitié du XVIIIe siècle » (Renaud Morieux). Michèle Virol se concentre sur le parcours de l’ingénieur Jean Thomas, huguenot qui « passe à l’ennemi » avec son bagage de spécialiste des fortifications en 1695 – cas atypique des échanges techniques franco-anglais, même si le « débauchage » étudié par Renaud Morieux d’ouvriers français qualifiés dans la filature et le tissage du lin par des patrons installés dans le sud de l’Angleterre à partir surtout de 1760 peut s’apparenter à une autre forme d’échanges déloyaux.

 

          Rien de malhonnête en revanche dans la formation, examinée par Christelle Rabier dans « Les techniques chirurgicales autour de 1800 entre France et Grande-Bretagne : les enjeux des échanges », que viennent recevoir en France les étudiants en chirurgie britanniques au tournant du siècle : il s’agit simplement et classiquement de recevoir un savoir-faire supérieur à un prix de revient moins élevé. Inversement, nous démontre clairement Delphine Gardey dans « Une culture singulière ? Short-hand systems et abréviation de l’écriture en Angleterre à l’époque moderne », c’est outre-Manche qu’on est à la pointe de l’exploration des procédés sténographiques (Chapitre 2 : « L’écrit : traductions, transcriptions, échanges »).

 

          On ne comprend toujours pas la logique adoptée pour le découpage en chapitres quand on aborde le suivant, intitulé « Échanges et migrations dans la culture des ingénieurs », qui aborde les mêmes questions que le premier. Il propose le texte de quatre communications, commençant par « Examples of industrial and military technology transfer in the eighteenth century », où Margaret Bradley revient sur les pratiques douteuses et sur ce que l’on appellerait aujourd’hui l’espionnage industriel, montrant qu’il avait certes parfois comme on s’y attendrait un caractère illicite et clandestin, mais que les « visiteurs universitaires » (par exemple de l’École des ponts et chaussées) le pratiquaient au vu et au su de tous.

 

          Continuant sur cette lancée, Irina Gouzévitch, nous dit dans « Les voyages en France et en Angleterre et la naissance d’un expert technique : le cas d’Augustin Betancourt (1758-1824) », communication remarquablement illustrée, que « l’espionnage technique était l’un des domaines d’excellence de ses jeunes années ». Savant, homme des Lumières plein de curiosité intellectuelle, natif des Canaries, il « travaille » à la fois officiellement pour la couronne espagnole et vraisemblablement pour son propre compte, revendant à des industriels français les informations qu’il a acquises en Angleterre sur les réalisations de Watt. Dans la même veine, et prolongeant ses écrits de 2005 sur l’espionnage industriel et la veille technologique, Michel Cotte se penche sur l’avidité de découvrir l’avance prise outre-Manche en France dès que le retour à la paix le permet, après 1815. « Le rôle des ouvriers et entrepreneurs britanniques dans le décollage industriel français des années 1820 » traite bien sûr de ce qu’annonce le titre de la communication, mais Michel Cotte y fait également part des inquiétudes qui se font jour en Grande-Bretagne sur ce transfert. Si en France on se réjouit que l’entreprise de métallurgie lourde Manby & Wilson, établie à Charenton à la Restauration, emploie une moitié d’ouvriers français, c’est l’inverse dans la presse spécialisée d’outre-Manche. Bien plus, on soupçonne des pratiques de débauchage (cette fois dans le sens inverse de celui qu’étudie Renaud Morieux) et une commission parlementaire britannique entend John Martineau, éminent ingénieur civil (bien sûr de souche française huguenote, ce que Michel Cotte omet de rappeler) pleinement ouvert au libre échange avant la lettre (il est dommage que l’auteur n’explore pas les progrès de la lutte des libre-échangistes dans les milieux dirigeants britanniques dans ces années 1820 – faute de place, vraisemblablement), qui y fait valoir que vu les coûts de production en Grande-Bretagne et en France si l’on prend tout en compte, y compris la médiocrité des transports intérieurs, les Britanniques n’ont absolument rien à craindre de la concurrence française.

 

          On retrouve Martineau dans la communication de Jean-François Belhoste, « Les Brunel père et fils : deux célèbres ingénieurs anglais ‘Made in France’ », qui étudie successivement l’émigré normand Isambard Marc (1769-1849) et son célèbre (du moins outre-Manche) fils Isambard Kingdom (1806-1859), citoyen britannique né à Portsmouth, et leurs allers et retours entre la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne pour le premier, la Grande-Bretagne et la France (où il fit ses études, à Rouen puis à Paris) pour le deuxième. On retiendra de ce texte foisonnant de noms propres et de projets réalisés ou avortés l’extraordinaire imbrication des relations entre financiers, entrepreneurs et ingénieurs français et britanniques dans la période étudiée, notamment en matière de construction navale (les débuts de la propulsion par l’hélice et par la vapeur) et d’industrie ferroviaire (la construction des lignes de chemins de fer et du matériel de traction) – sans oublier naturellement ce pourquoi Isambard Kingdom Brunel est peut-être le plus connu aujourd’hui : les premiers grands ponts et longs tunnels des deux côtés de la Manche.

 

          On a alors atteint la moitié du volume et on aborde ensuite la 2e partie et le chapitre 4, « Les techniques dans le récit : images croisées et représentations », qui comprend deux communications. Celle de Giorgio Riello et Patrick K. O’Brien, « Regards sur la Révolution industrielle. Les perceptions du passage de la Grande-Bretagne vers une société industrielle » et celle de Sylviane Llinares, « Les mémoires et les correspondances des marins français voyageurs en Angleterre (1764-1785) ». Giorgio Riello et Patrick K. O’Brien rappellent fort opportunément – ce que tout le monde en France ne sait peut-être pas – que les Britanniques contemporains eux-mêmes percevaient ce que nous appelons la Révolution industrielle comme une calamité, ce que d’aucuns ont baptisé la thèse « catastrophiste ». Ils ajoutent tout aussi utilement que les visiteurs étrangers arrivent alors avec leurs idées toutes faites sur « la culture, la société et la politique de Grande-Bretagne », soulignant notamment « l’anglophobie des radicaux européens », très courante entre 1815 et 1848 (année des soulèvements contre l’autocratie sur le continent, et où fleurit au contraire « la rhétorique en faveur de la liberté et de la démocratie » en Grande-Bretagne). Or, initialement, les visiteurs, y compris français, remarquent aussi bien la préservation des paysages bucoliques que la commodité des chemins de fer (Tocqueville en 1833). Malheureusement, les auteurs ne citent pas la date de parution originelle des commentaires de Blanqui, qui se démarque totalement de cette volonté de « cacher la pauvreté » que soupçonne malgré tout Tocqueville. Autre angle d’attaque : les objets produits par la nouvelle industrie britannique sont laids. Là encore, hélas, les sources d’époque ne sont pas datées et données – seulement les citations qui en sont faites dans des publications ultérieures, et le texte, donné originellement en anglais, souffre gravement du fait qu’on n’est jamais sûr si les propos prêtés à tel Français de l’époque sont bien les siens, ou au contraire une retraduction en français de passages déjà traduits en anglais par les auteurs ou leurs sources anglophones. On pense là aux premières éditions en anglais de Die Lage der arbeitenden Klasse in England, où les passages de rapports officiels traduits de l’anglais par Engels étaient retraduits de l’allemand sans aller chercher l’original – et on pourrait croire que ces sources de confusion ne sont plus de mise de nos jours.

 

          Retour à l’espionnage – qui décidément joue un grand rôle dans les échanges entre la France et la Grande-Bretagne – avec Sylviane Llinares, qui étudie les visiteurs bien particuliers que sont trois officiers de la Marine royale qui se rendent en « voyage d’agrément » dans les principaux arsenaux anglais en 1764, 1776 et 1785 avec naturellement une mission de renseignement. Leur conclusion, sur la supériorité britannique en matière de perfection technique, n’aurait rien que de banal si elle ne se doublait d’une inquiétude sur un danger encore plus grand : la France se laisse chaque jour distancer dans l’innovation. En d’autres termes, l’écart technique va se creuser davantage si rien n’est fait. Or, il ne leur semble pas que la hiérarchie navale française ait les moyens de suivre le rythme imposé par les Britanniques.

 

          Dans le Chapitre 5, « Le comparatisme dans la culture des ingénieurs », nous trouvons trois communications. Alessandro Nuvolari traite de « The theory and practice of steam engineering in Britain and France, 1800-1850 », Alex Werner de « Scaling London’s early 19th century docks, bridges and manufactories : Charles Dupin’s writings and technological exchange », et Konstantinos Chatzis de « Eaux de Paris, eaux de Londres. Quand les ingénieurs de la capitale française regardent outre-Manche, 1820-1880 ». Alessandro Nuvolari nous annonce en préambule que son étude porte sur les raisons pour lesquelles la haute pression a été adoptée plus tardivement en Grande-Bretagne (à l’exception de la Cornouailles) qu’en France en matière de conception des machines à vapeur. Ce texte fait très largement la place aux équations et graphes chers aux économistes et pourra malheureusement de ce fait décourager une grande partie des non-spécialistes de tenter de suivre le raisonnement : on fera donc dans ce cas confiance aux conclusions de l’auteur, selon qui l’avancée française est née de la loi de la nécessité, car la machine à haute pression consomme moins de charbon – dont l’Angleterre (toujours à l’exception de la Cornouailles) était infiniment plus riche que la France.

 

          Avec l’étude d’Alex Werner sur Dupin, nous revenons aux visiteurs. Cette fois, ses écrits (comme les extraits de Force commerciale de la Grande-Bretagne, 1824) sont bien donnés dans l’original français en dépit du fait que le texte de Werner soit en anglais. L’auteur nous fait à juste titre remarquer que, contrairement aux manufactures et autres ateliers visibles de près (tout au moins l’extérieur), les bassins et entrepôts de Londres étaient murés et accessibles seulement à ceux qui comme Dupin avaient des lettres de recommandation, ce qui donne évidemment un poids particulier à ses descriptions de première main. Nulle intention d’espionnage ne l’animait apparemment : seulement le goût de voir comment on faisait les choses en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis et de faire partager ses observations. Son ouvrage de 1824 a fait l’objet d’une traduction quasi immédiate en anglais (The Commercial Power of Great Britain, 1825) et a reçu des critiques élogieuses, dont une qui remercie Dupin d’avoir apporté aux Britanniques un regard extérieur sur leur pays, qu’il soit favorable ou non. Dupin a également pu voir fonctionner la machine à papier de Donkin – vraisemblablement une adaptation de l’invention de Didot – et il ne manque pas de déplorer qu’une invention française ait connu son essor outre-Manche, Werner ajoutant qu’avec le métier de Jacquard nous avons en effet là les deux exemples les plus marquants de transfert technologique de la France vers la Grande-Bretagne au début du XIXe siècle.

 

          Point de lamentations de la part des Français contemporains de la période traitée par Konstantinos Chatzis. On a là au contraire un rare exemple de triomphalisme de la part des ingénieurs français, du moins au bout du compte. En début de période (vers 1820), on déplore certes à Paris le retard vis-à-vis de Londres en matière d’adduction d’eau et d’évacuation des eaux usées – l’assainissement étant le complément indispensable de l’adduction aux yeux des techniciens dont les arguments finiront par prévaloir. Une fois de plus, c’est le corps des Ponts et chaussées, plusieurs fois rencontré dans le volume, qui prend les choses en main, les arguments techniciens l’emportant sur les intérêts commerciaux (Londres reste dominée par les compagnies privées). En soixante ans, la situation est inversée : les ingénieurs parisiens donnent fièrement leur eau en modèle en 1883 au retour d’une visite à Londres. Cela aboutit à un paradoxe qu’ils ne manquent pas de souligner : les appartements parisiens, pauvres en salles de bain, ne sont pas conçus pour profiter de l’abondance nouvelle d’eau pure – alors que ceux de Londres, avec tout leur confort moderne, n’ont pas l’eau qu’ils mériteraient.

 

          La troisième partie s’ouvre sur le Chapitre 6, « Économie, technique, idéologies, nationalismes », qui regroupe quatre communications : « Les sciences au service de l’économie : stratégies gouvernementales en Grande-Bretagne et en France au début du XVIIIe siècle » (Christiane Demeulenaere-Douyère et David J. Sturdy), « Nation fière, nation légère… : La France, l’Angleterre et l’invention des ballons à la fin du XVIIIe siècle » (Marie Thébaud-Sorger), « Carriages, coffee-cups and dynamometers : Representing French technical cultures in the London Mechanics’ Magazine, 1823-1848 » (Ben Marsden) et « La science française au Crystal Palace » (Paolo Brenni). Selon Christiane Demeulenaere-Douyère et David J. Sturdy, les tournants de 1714 en Grande-Bretagne (accession des Hanovre) et de 1715 en France (mort de Louis XIV) convergent sur un point capital : dans les deux pays, on donne la priorité en haut lieu (Parlement à Londres, administration centrale à Versailles) à l’économie, et non plus comme par le passé à la guerre – mais avec une différence d’accent. Outre-Manche, on mise sur le commerce et l’agriculture, tandis qu’en France ce sont les ressources minérales que la Régence souhaite mettre en valeur (enquête de 1716-1717 soutenue par Réaumur). Autre contraste marqué : les sciences et l’Académie des sciences jouent en France un rôle central, alors qu’il reste marginal pour la Royal Society.

 

          On retrouve le rôle d’impulsion de l’Académie des sciences dans le texte de Marie Thébaud-Sorger, où elle souligne le soutien que l’Académie apporte à Montgolfier dès les premiers vols expérimentaux de son aérostat à Versailles en 1783. Le contexte de la rivalité avec la Grande-Bretagne est excellement exposé, les Français ne voulant en aucun cas voir la domination des mers par les Britanniques étendue dans les airs – et on y retrouve la Royal Society, minimisant ostensiblement cette invention française sans utilité pratique au risque d’être accusée de jalousie (il est dommage que l’auteure ne fasse pas allusion à cet égard au système métrique – dont les Britanniques éclairés ont souvent dit que son principal défaut aux yeux de leurs compatriotes est d’être né chez le grand rival). Malgré les réticences de la Royal Society, l’invention connaît dès 1884 un engouement commercial certain outre-Manche, et les années suivantes voient les chimistes et les ingénieurs des deux pays rivaliser d’énergie dans leur recherche du meilleur procédé pour obtenir l’hydrogène jugé indispensable au développement de l’aérostation. Jamais cependant l’aérostat ne sera complètement assimilé au sein de la culture britannique. Si en France il fait l’objet d’un véritable patriotisme technique jusque dans les années 1870, c’est à la machine de Watt, presque contemporaine, qu’est dévolu ce rôle en Grande-Bretagne.

 

          Pour sa part, Ben Marsden montre bien comment des publications comme son Mechanics’ Magazine tentent de transcender ces futiles querelles patriotiques, par exemple ici en matière de construction mécanique. Le premier numéro (1823) rappelle que Watt a été parfaitement reconnu par les Français, qui l’ont élu à leur prestigieuse Académie des sciences en 1814 – rare honneur accordé à un étranger. Les dépouillements de Marsden le conduisent à la conclusion que c’est le baron Dupin le véritable héros français de la revue, vraisemblablement par l’encouragement qu’il donne à la création en France d’institutions vouées à l’instruction des ouvriers qualifiés de la construction mécanique, à l’image des Mechanics’ Institutes britanniques. La revue déplore l’opposition entre le culte britannique du pragmatisme et le goût des Français pour la théorie, soulignant notamment ce que les mathématiques peuvent apporter en matière de construction ferroviaire. Le grand intérêt de la communication, c’est qu’elle fait le lien de manière très convaincante au sein de la revue entre ce plaidoyer pour l’efficacité technicienne que cherchent les Français dans le calcul et la critique du système politique britannique et de ses hiérarchies sociales, aucunement fondées sur la rationalité. On sent que la création de la Amalgamated Society of Engineers (1851) n’est pas loin – ni son prolongement ouvertement politique en 1868 avec la fondation du TUC et de son engagement parlementaire.

 

          En 1851, justement, se tient au Crystal Palace de Londres la première Exposition universelle, dont Paolo Brenni rappelle fort utilement le titre complet : Great Exhibition of the Works of Industry of all Nations. L’exposition se double d’un palmarès, chaque catégorie d’objets étant soumise aux plus éminents spécialistes internationaux, et l’auteur a choisi d’étudier parculièrement la catégorie des instruments scientifiques, « les produits les plus sophistiqués de l’industrie de précision ». La France est naturellement présente dans ce domaine, même si numériquement les exposants du pays hôte l’emportent de loin, et elle fait parfois jeu égal avec lui sur le plan qualitatif. La communication relève très bien les craintes des plus clairvoyants des Britanniques, qui voient se profiler une accélération de la concurrence française, notamment pour les instruments d’optique, qui leur permettrait de prendre la tête. Elle donne aussi le résultat à long terme de cette compétion, qui dépasse vite la vieille rivalité franco-britannique : les meilleurs fabricants français triomphent brièvement dans les années 1860-1870, pour être rattrapés à jamais par l’Allemagne vers la fin du siècle, alors que les entreprises britanniques de pointe réussiront à rester concurrentielles avec la production des instruments scientifiques d’Allemagne beaucoup plus longtemps.

 

          Le septième et dernier chapitre, consacré à « Technologie, science des machines et propagande industrielle », s’ouvre sur la communication de François Jarrige, « Se prémunir contre les préjugés ouvriers. L’économie politique des machines entre l’Angleterre et la France (1800-1850) », qui est suivie de celles de Joost Mertens, « The mere handicrafts : Ure’s Dictionary (1839-1853) compared with the Dictionnaire technologique (1822-1835) » et de Marie-José Durand-Richard, « Le regard français de Charles Babbage (1791-1871) sur le ‘déclin de la science en Angleterre’ ».

 

          Vanter les bienfaits de l’introduction des machines, telle est la tâche ardue à laquelle s’attaquent les nouveaux tenants de l’économie politique des deux côtés de la Manche. En effet, ni les élites, qui surtout en France, craignent une remise en cause de l’ordre social, ni les ouvriers qui craignent pour leurs emplois, ne voient a priori d’un bon œil l’industrialisation des procédés de production dans les deux pays. D’où la nécessité de ce que François Jarrige appelle une « pédagogie des machines », plus avancée comme on peut le deviner en Grande-Bretagne, et son introduction dans la France des années 1830, notamment à partir de traductions que l’auteur  recense et étudie – ainsi que les résistances qu’elle ne manque pas de susciter.

 

          Après avoir rappelé que le pionnier en la matière est allemand – Anleitung zur Technologie de Beckmann (1777) – Joost Mertens s’interroge sur la nature et le pourquoi des différences entre le Dictionnaire technologique de Lenormand et Francœur (22 vol. parus de 1822 à 1835) et le Dictionary of Arts, Manufactures, and Mines de Andrew Ure, avec quatre fois moins de mots, qui connut quatre éditions de 1839 à 1853, et quels enseignements et conclusions on peut en tirer. Procédant par sondage aléatoire, l’auteur a choisi d’étudier à fond les entrées allant de J à L dans les deux ouvrages. Il en conclut que Ure est beaucoup plus sélectif (par exemple il laisse de côté l’agriculture) et qu’on peut y voir une forme de propagande pour le factory system : en effet, il propose une conception si étroite du terme industry qu’elle exclut toute activité artisanale et donc toute production en dehors de cette forme d’organisation de l’activité humaine (et par conséquent du sens latin originel, conservé dans l’industrie du Dictionnaire technologique). Il est cependant dommage que Mertens n’indique pas que cette acception étroite n’a pas survécu dans la langue anglaise, où l’on parle aujourd’hui aussi bien de agricultural industry que de teaching industry, au sens évident de « secteur d’activité ». Pas plus que les « pédagogues » de François Jarrige n’ont réussi à long terme à convaincre tout le monde des bienfaits du machinisme, le Dictionary of Arts, Manufactures, and Mines de Andrew Ure n’a pu imposer sa définition restrictive du mot industry.

 

          Marie-José Durand-Richard apprendra à beaucoup de ses lecteurs que Babbage n’est pas seulement le grand pionnier que l’on sait en matière de conception de machines à calculer, mais qu’il a également écrit en 1832 un traité intitulé On the Economy of Machines and Manufactures. Le rapprochement se serait imposé avec la communication de Ben Marsden : Babbage est un Radical qui lui aussi pense que la science ne connaît pas de frontières et qu’elle ne peut se développer fructueusement que dans un régime rationnel où les privilèges de la naissance n’ont pas leur place. Le pivot, c’est son rejet des intrigues au sein de l’aristocratique Royal Society, formulé en 1830 dans son pamphlet Reflections on the Decline of Science in England and some of its Causes : la recherche anglaise (lire : britannique) est paralysée par cette chape de plomb. Au-delà des explorations (magnifiquement illustrées) que fait l’auteure des avancées algébriques de Babbage – et que seuls les érudits en mathématiques pourront suivre – on retiendra qu’il constate en France une reconnaissance publique des scientifiques qu’il ne voit pas dans un Royaume-Uni qui, lui, n’a pas fait sa révolution. Le tableau tiré de Babbage reproduit en annexe, plus que parlant, montre excellemment les hautes fonctions politiques auxquelles ont accédé les savants français comme Carnot, Chaptal, Cuvier ou Laplace – rien de tel évidemment dans son propre pays.

          Les éditeurs scientifiques du volume ne nous en voudront pas si nous déplorons l’absence d’Index – tout particulièrement d’index nominum. C’est précisément l’intérêt considérable de leur recueil qui suscite ce regret – intérêt dû en grande partie aux recoupements très éclairants que l’on peut faire entre les protagonistes qui reviennent dans plusieurs communications. On dira la même chose de l’absence de Bibliographie reprennant les innombrables publications citées en note, car il est évident que comme mise à jour (en 2006) sur l’état historiographique de la question, rien ne surpasse ces Documents pour l’histoire des techniques, ce qui donne une richesse bibliographique potentielle absolument exceptionnelle à l’ensemble, mais une richesse seulement exploitable en pratique à condition que l’on procède à des recherches fastidieuses page par page. On l’aura compris : l’acquisition de ce N°19 des Documents pour l’histoire des techniques s’impose sans aucune réserve à tous les instituts d’histoire, à tous les instituts d’anglais, à toutes les bibliothèques universitaires – ainsi qu’à tous les collègues tout simplement curieux de savoir comment s’est renouvelée la recherche universitaire sur ce passionnant sujet aux cours de ces dernières années.

 

 

Table des matières

 

  . Introduction

  

Liliane Pérez

Technique, économie et politique entre la France et l’Angleterre (XVIIe-XIXe

siècles), p.9-29

 

 

· 1ere partie - Révisions du corporatisme : échanges techniques et histoire globale

 

  o Chapitre 1 - Frontières et migrations

 

Michèle Virol

Savoirs d’ingénieur acquis auprès de Vauban, savoirs prisés par les

Anglais ?, p.35-45

Were engineering skills learnt from Vauban valued by the English ?

 

Renaud Morieux

La fabrique sociale des réseaux migratoires. Les ouvriers du lin entre

Cambrésis, Pays-Bas autrichiens et Sussex dans la seconde moitié du

XVIIIe siècle, p.47-61

The social fabrique of migrant networks. Linen workers between

Cambresis, the Austrian Netherlands and Sussex in the latter half of the

18th century

 

 

o Chapitre 2 - L’écrit : traductions, transcriptions, échanges

 

Christelle Rabier

Les techniques chirurgicales autour de 1800 entre France et Grande-

Bretagne : les enjeux des échanges, p.65-71

Surgical technologies circa 1800 between France and Great Britain :

the meanings of the exchanges.

 

Delphine Gardey

Une culture singulière ? Short-hand systems et abréviation de l’écriture

en Angleterre à l’époque moderne, p.73-84

A specific culture : stenography and short hand writing systems in

early modern England

 

 

o Chapitre 3 - Echanges et migrations dans la culture des ingénieurs

 

Margaret Bradley

Examples of industrial and military technology transfer in the

eighteenth century, p.87-95

Des exemples de transferts techniques industriels et militaires au

dix-huitième siècle

 

 

Irina Gouzévitch

Les voyages en France et en Angleterre et la naissance d’un expert

technique : le cas d’Augustin Betancourt (1758-1824), p.97-117

The travels in France and England and the birth of a Europeanscaled

technical expert : the case of Augustin Betancourt (1758-1824)

 

 

Michel Cotte

Le rôle des ouvriers et entrepreneurs britanniques dans le décollage

industriel français des années 1820, p.119-130

The part of British workers and contractors

in the French industrial take-off of the 1820’s

 

 

Jean-François Belhoste

Les Brunel père et fils : deux célèbres ingénieurs

anglais « Made in France », p .131-152

The Brunels, father and son : two famous British engineers « Made

in France »

 

 

· 2ème partie - Représentations franco-anglaises et imaginaire industriel

 

  

o Chapitre 4 - Les techniques dans le récit : images croisées et

représentations

 

 

Giorgio Riello et Patrick K. O’Brien

Regards sur la Révolution industrielle

Les perceptions du passage de la Grande-Bretagne

vers une société industrielle, 157-176

Viewing the Industrial Revolution : perceptions

of Britain’s transition to an industrial society

 

 

Sylviane Llinares

Les mémoires et les correspondances des marins français voyageurs en

Angleterre (1764-1785), 177-185

Memories of French sailors in England (1764-1785)

 

 

o Chapitre 5 - Le comporatisme dans la culture des ingénieurs

 

Alessandro Nuvolari

The theory and practice of steam engineering in Britain and France,

1800-1850, p.189-197

La théorie et la pratique des techniques de la vapeur

en Grande-Bretagne et en France, 1800-1850

 

Alex Werner

Scaling London’s early XIXth century docks, bridges and

manufactories :Charles Dupin’s writings andtechnological exchange, p.199-207

Donner la mesure des docks, ponts et manufactures de Londres au

début du XIXe siècle : les écrits de Charles Dupin et les échanges techniques

 

 

Konstantinos Chatzis

Eaux de Paris, eaux de Londres

Quand les ingénieurs de la capitale française regardent outre-Manche,

1820-1880, p.209-218

Paris and London : A “tale” of two water systems.When Parisian

engineers looked longingly across the Channel (1820-1880)

 

 

· 3ème partie - Une histoire intellectuelle des techniques : technologie et

Comparatisme

 

  

o Chapitre 6 - Economie technique, idéologies, nationalismes

 

Christiane Demeulenaere-Douyère et David J. Sturdy

Les sciences au service de l’économie :

stratégies gouvernementales en Grande-Bretagne et en France

au début du XVIIIe siècle, p.223-228

Sciences attending economy :

comparative governmental choices in France and Britain

in the beginning of the XVIIIth century

 

 

Marie Thébaud-Sorger

« Nation fière, nation légère… »

La France, l’Angleterre et l’invention des ballons à la fin du XVIIIe

siècle, p.229-241

« Proud nation, light nation ».

France, England and invention of balloons

at the end of the XVIIIth century

 

 

Ben Marsden

Carriages, coffee-cups and dynamometers :

representing French technical cultures in the London Mechanics’

Magazine,1823-1848, p.243-254

Calèches, tasses à café et dynamomètres : représentations de la

culture technique française dans le Mechanics’

Magazine de Londres, 1823-1848

 

 

Paolo Brenni

La science française au Crystal Palace, p.255-265

French science at the Crystal Palace

 

o Chapitre 7 - Technologie, science des machines et propagande industrielle

 

François Jarrige

Se prémunir contre les préjugés ouvriers.

L’économie politique des machines entre l’Angleterre et la

France(1800-1850), p.269-276

Preventing labour prejudices : the political economy of

machinery between England and France (1800-1850)

 

 

Joost Mertens

The mere handicrafts : Ure’s Dictionary (1839-1853)

compared with the Dictionnaire technologique

(1822-1835), p.277-285

 

 

Marie-José Durand-Richard

Le regard français de Charles Babbage (1791-1871)

sur le « déclin de la science en Angleterre », p.287-304

Charles Babbage’s (1891-1871) French-inspired view on the

« decline of science in England »