Mainterot, Philippe : Aux origines de l’égyptologie. Voyages et collections de Frédéric Cailliaud, 1787-1869. 328 p., Ill. Couleurs et N & B, ISBN 978-2-7535-1320-4, 24 €
(Presses Universitaires de Rennes, Rennes 2011)
 
Compte rendu par David Lorand, FNRS (Belgique) – Université Libre de Bruxelles
(dlorand@ulb.ac.be)

 
Nombre de mots : 1929 mots
Publié en ligne le 2011-09-12
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1396
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          Le présent ouvrage est la version remaniée de la thèse de doctorat présentée par Ph. Mainterot en 2008 à l’université de Poitiers et précisément consacrée à la vie et aux voyages scientifiques du Français Frédéric Cailliaud. Après les remerciements d’usage (p. 9-10) et une courte préface due à J. Leclant (p. 11-12), l’introduction (p. 13-18) évoque brièvement le contexte historique des voyages scientifiques au début du XIXe siècle, l’importance de Fr. Cailliaud dans la redécouverte de l’Égypte ancienne et de ses monuments – et dont les écrits sont parfois les seules ressources documentaires restantes –, et enfin, le destin des objets appartenant aux deux collections d’artefacts ramenés par le voyageur à l’issue de ses deux séjours en Égypte et en Nubie.

 

          La première partie de l’étude de Ph. Mainterot est dédiée à « Frédéric Cailliaud, un voyageur français dans l’Égypte de Méhémet Ali (1815-1822) » (p. 21-154). Une courte introduction rappelle les conditions d’émergence de l’égyptophilie en France avec l’apparition des premières collections d’antiquités égyptiennes à la fin du XVIIe siècle, les premières relations de voyageurs et surtout la publication des travaux des chercheurs ayant accompagné N. Bonaparte lors de la campagne d’Égypte (1798-1801). La formation de bijoutier minéralogiste de Fr. Cailliaud, en France d’abord et en Europe ensuite, sera la raison de son déplacement en Égypte, pour compléter ses propres collections minéralogiques. L’auteur retrace ensuite les principales étapes des voyages de Fr. Cailliaud en Égypte sur la base des archives manuscrites (notes, carnets et correspondance) qu’il a pu consulter dans divers fonds européens.

Le premier voyage de Fr. Cailliaud (1815-1818) (p. 27) marque la rencontre avec B. Drovetti, vice-consul de France à Alexandrie et qui le présentera à Méhémet Ali à l’issue d’un séjour initial en Haute Égypte. Nommé minéralogiste du vice-roi d’Égypte, Fr. Cailliaud est chargé de relancer l’exploitation des gisements d’émeraude du Gebel Zubarah (désert oriental). La relative liberté de déplacement dont jouit alors le Français durant ces expéditions minières et entre celles-ci lui permet de séjourner longuement à Thèbes (Louqsor) et dans les oasis du désert occidental. La relation de ses déplacements, bien qu’inégale, dresse, notamment, un tableau riche et vivant des « fouilles » à Karnak et des tensions qui y naissent à cette occasion entre factions européennes – sans que Fr. Cailliaud ne soit exempt de reproches d’ailleurs. Durant cette période, il est aussi le premier à évoquer les sites de Douch et de Bagawwat logés dans les oasis occidentales.

À son retour en France (1818-1819) (p. 55), Fr. Cailliaud, fort d’une recommandation de H. Salt alors consul anglais en Égypte, se présente à E.-Fr. Jomard chargé de publier la Description de l’Égypte dressée par les savants de Napoléon. L’ampleur de ses découvertes et la richesse de sa première collection d’antiquités attire l’attention de l’éditeur qui s’empresse d’en proposer l’achat au gouvernement (tant des notes de voyage que des artefacts). L’enthousiasme communicatif de E.-Fr. Jomard aboutira à mandater officiellement Fr. Cailliaud pour un second voyage en Égypte dans le but de compléter les notes rapportées par les savants de la campagne d’Égypte, et ce afin d’accroître les collections égyptiennes des musées royaux et de faciliter le déchiffrement des hiéroglyphes. La poursuite de l’étude de l’Égypte contemporaine lui est également confiée, de même que l’établissement de nouvelles cartes du pays et de ses régions.

Le second voyage de Fr. Cailliaud (1819-1822) (p. 67) commence donc par une exploration de l’oasis de Siwa, très peu connue à l’époque de son passage, puis par une visite dans les oasis de Bahariya, Farafra et Dakhla. Le séjour du Français à Kharga est écourté afin de rejoindre les troupes armées du vice-roi se préparant à prendre la route en direction de Dongola et de la Haute Nubie. Les longs préparatifs militaires de cette expédition permettent toutefois à Fr. Cailliaud de se rendre à nouveau dans la région de Louqsor où il fait ériger sa propre demeure dans la nécropole thébaine. Les quelques difficultés administratives relatives à sa participation à l’expédition une fois réglées, l’explorateur rejoint la Nubie et remonte le Nil jusqu’au site de l’antique Méroé dont il est le premier à identifier les vestiges. En chemin, il passe Kerma, le Gebel Barkal, l’île d’Argo et Napata auxquels il consacre parfois de longues semaines à dessiner et décrire les monuments visibles. Sa remontée du Nil Bleu vers l’Ethiopie le convie à enregistrer de nombreuses données ethnographiques inédites pour l’époque. Au terme de sa mission, qui l’a également guidé à Abou Simbel, Saqqara ou Mussawarat es-Soufra, Fr. Cailliaud rentre en France avec d’abondantes notes et une seconde collection d’antiquités égyptiennes.

 

          La seconde partie de l’ouvrage de Ph. Mainterot dédiée à « L’œuvre de Frédéric Cailliaud, une contribution à la naissance de l’égyptologie (1822-1869) » (p. 157-246) vise à mettre en lumière le contexte historique et scientifique des publications et découvertes à l’issue des voyages de Fr. Cailliaud. L’auteur évoque en détail la complexité de la publication du premier voyage du Français (Le Voyage à l’oasis de Thèbes), sous la direction éditoriale de E.-Fr. Jomard, l’artisan de la Description de l’Égypte. Le perfectionnisme de son éditeur et un important travail de réécriture du manuscrit sont à l’origine d’un retard conséquent dans la publication de l’ouvrage puis de critiques sur le « style » littéraire du propos qui oblitère, selon certains commentateurs de l’époque, l’ampleur des découvertes effectuées par Fr. Cailliaud.

Au terme de son second voyage, fort de cette expérience et en réponse à la pression de ses commanditaires gouvernementaux, Fr. Caillaud entreprend de publier lui-même son récit et les planches attenantes, bien que E.-Fr. Jomard ait régulièrement tenu informés les membres de la Commission d’Égypte des progrès et avancées du voyageur grâce aux lettres que ce dernier lui envoyait. Le Voyage à Méroé voit ainsi le jour tandis que Fr. Cailliaud expose à Paris les objets de sa seconde collection d’antiquités et procède au démaillotage de plusieurs momies (p. 159-197).

La période qui suit son retour est aussi le moment pour Fr. Cailliaud de nouer contact avec J.-E. Letronne et les frères Champollion, et en particulier Jean-François qu’il aidait déjà dans le déchiffrement des hiéroglyphes par l’envoi de copies de monuments depuis l’Égypte. Ph. Mainterot se consacre, dans le chapitre dédié au « contacts et collaborations entre Frédéric Cailliaud et les acteurs de la vie scientifique de la première moitié du XIXe siècle » (p. 199-236), une brève évocation de l’évolution des rapports entre Fr. Cailliaud et E.-Fr Jomard, et évoque l’appui de Fr. Cailliaud pour que le gouvernement français acquière les diverses collections égyptiennes rassemblées par B. Drovetti (parfois sans succès, comme pour la première collection Drovetti désormais au musée de Turin). Les contacts avec les égyptologues Th. Déveria et Fr. Chabas ne sont pas négligés, tout comme la réception des travaux de Fr. Cailliaud par les grands explorateurs que furent Prisse d’Avennes et C.R. Lepsius. L’auteur signale d’ailleurs que la plupart des voyageurs de la seconde moitié du XIXe siècle mentionnent dans leurs propres écrits les découvertes effectuées par Fr. Cailliaud.

Cette seconde partie de l’ouvrage s’achève avec l’évocation de « la seconde carrière de Frédéric Cailliaud : le conservateur du Muséum d’Histoire Naturelle de Nantes » (p. 237-246). À partir de 1826, le Français se consacre en effet majoritairement à son métier de minéralogiste et de conchyliologue. Il n’en garde pas moins de nombreux contacts avec le milieu de l’égyptologie tout en devenant reconnu et respecté dans sa nouvelle carrière au cours de laquelle il recevra de multiples prix d’excellence.

 

          La troisième et dernière partie de l’ouvrage de Ph. Mainterot rend compte de « la redécouverte des collections Cailliaud » (p. 249-311). L’auteur y signale la difficulté de saisir avec précision la composition des deux collections d’antiquités ramenées par le voyageur français suite à l’absence d’enregistrement systématique des objets lors de leur achat et de leur incorporation dans les diverses institutions royales puis impériales. Le principal chapitre de cette partie du livre est consacré à « l’histoire et à la redécouverte des objets issus du Cabinet des Médailles (1819-1824) » (p. 251-286). L’auteur rappelle la politique d’acquisition d’antiquités égyptiennes lors de la Restauration suite à la défaite militaire de 1801 en Égypte qui s’était soldée par la perte quasi intégrale des artefacts rassemblés par les savants de l’expédition napoléonienne. Pourtant, bien que supportée par le gouvernement et l’autorité royale, l’acquisition de ces biens archéologiques a pour vocation d’enrichir le Cabinet des Médailles et non le tout nouveau Musée du Louvre, reflétant ainsi la place laissée aux « curiosités égyptiennes » dans le monde de l’Art avant la création du département des antiquités égyptiennes en 1826. C’est ainsi qu’entrent au Cabinet des Médailles près de 2000 objets répartis plus ou moins équitablement en deux collections, issues du premier et du second voyage de Fr. Cailliaud en Égypte. Sans comporter de pièces véritablement spectaculaires ou uniques – à quelques rares exceptions –, les objets collectés par le Français couvrent néanmoins une vaste gamme, allant des bas-reliefs funéraires en calcaire aux objets d’usage quotidien en bois, ce qui en fait précisément sa valeur scientifique. Malheureusement, l’absence d’inventaire et des conditions de conservation parfois très précaires et incertaines – indignant Fr. Cailliaud en personne à la fin de sa vie – ont raison de la parfaite intelligence et appréciation de ces deux collections. Les collations effectuées par E. Ledrain (1879-1881), G. Legrain (1894-1896) et Ph. Mainterot dans le présent ouvrage ne couvrent qu’une partie limitée de ce qui a été un jour acheté pour le Cabinet des Médailles à Fr. Cailliaud.

L’auteur évoque en outre les objets provenant des collections particulières de Fr. Cailliaud, légués ou transmis à divers particuliers ou institutions françaises, et les éléments historiques nouveaux issus de cette redécouverte du matériel documentaire et archéologique rapporté par le voyageur (p. 287-311).

 

          Comme le signale la conclusion générale de l’ouvrage (p. 313-317), Fr. Cailliaud fut pendant trop longtemps un chercheur négligé par les historiens de l’égyptologie alors qu’il concourut directement ou indirectement à l’émergence de cette science à la fois dans ces aspects historiques, artistiques et linguistiques au début du XIXe siècle.

 

          L’étude de Ph. Mainterot, publiée au Presses Universitaires de Rennes, si elle comporte quelques inévitables coquilles et si elle a opté pour des notes de fin plutôt que des notes de bas de page, ce qui complique singulièrement la consultation des références bibliographiques en cours de lecture, n’en reste pas moins de grande qualité et surtout bienvenue. Ses nombreuses illustrations en noir et blanc dans le texte et le cahier interne de 32 planches couleurs (ces dernières étant peut-être sous-exploitées) viennent soutenir avec efficacité le propos de l’auteur lors de l’évocation de tel site ou de telle découverte. Le texte est clair et précis, parfois avec quelques répétitions en début de chapitre, mais cela est dû au découpage des parties et chapitres qui, tous, évoquent les mêmes événements et les mêmes objets. L’on regrettera sans doute que l’index ne comporte que les noms de personnes et non celui des lieux cités, toutefois une table des matières très riche permettra de retrouver rapidement le passage pertinent à défaut de la page exacte.

En définitive, l’ouvrage de Ph. Mainterot redonne toute sa place à l’un des personnages les plus actifs d’une science balbutiante en en dressant un portrait nuancé et complet, en mettant en évidence l’ampleur et la qualité de ses recherches ainsi que le destin malheureux d’une partie de ses collections. Au terme d’une analyse serrée et rondement menée, l’auteur propose ici en moins de 400 pages une étude de première importance qui parviendra aisément à se loger dans les bibliothèques des chercheurs et amateurs.