Mouseler, Marcel (texte traduit et présenté par): Voyage à Syracuse de Johann Gottfried Seume. 372 p., ISBN 978-2-7535-1317-4, 18 €
(Presses Universitaires de Rennes, Rennes 2011)
 
Compte rendu par Oueded Sennoune, Service du patrimoine, Fréjus
(oueded@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1510 mots
Publié en ligne le 2012-06-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1397
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          L’ouvrage se compose de différentes parties dont la principale est le récit du voyage que Johann Gottfried Seume fit entre 1801 et 1802 de Leipzig à Syracuse. Le texte de ce voyageur allemand n’est pas présenté dans sa langue d’origine, mais en français. La traduction a été réalisée par Marcel Mouseler dans le but de faire connaître au lectorat francophone ce texte qui reste – dans la littérature de voyage – le plus connu en Allemagne, après le Voyage en Italie de Goethe. Cette œuvre, qui compte une trentaine d’éditions entre le XIXe et le XXIe siècle, fut très rapidement épuisée lors de sa première parution en 1803, de sorte qu’une seconde édition, sortie en 1805, fut décidée quelques mois après. 

 

          Avant de dévoiler le récit de voyage, Marcel Mouseler présente une biographie succincte de l’auteur qui est la suivante. Johann Gottfried Seume (1763-1810) est né à Poserna en Saxe, de parents paysans qui jouissent d’une certaine aisance. En 1770, sa famille déménage dans un bourg près de Leipzig où Johann Gottfried Seume peut fréquenter l’École de Nicolaï réputée en matière de culture classique. À l’âge de dix-sept ans, il débute des études de théologie en vue de devenir pasteur. Mais la lecture des auteurs des Lumières lui fait tout abandonner en 1781. La même année, il décide de rejoindre l’armée d’artillerie de Metz, mais, sur le chemin, il est intercepté par les recruteurs de Frédéric II de Hesse pour être vendu au roi d’Angleterre en vue de combattre les Insurgents d’Amérique du Nord. Puis, en 1783, en désertant l’armée hessienne, il est arrêté par l’armée prussienne, qu’il ne quittera qu’en 1787. À partir de cette période, il reprend ses études et soutient un doctorat en 1792 sur l’art de la guerre. Après quoi, il rejoint l’armée russe comme secrétaire et aide de camp, fonctions qu’il occupe jusqu’en 1797. Entre cette date et le départ du voyage en 1801, il est correcteur.

 

          En 1801, Johann Gottfried Seume débute donc son voyage selon un itinéraire déjà tracé, en grande partie, par ses prédécesseurs. Pour commencer, il arrive à Trieste, traverse la Vénétie, descend le long de la côte Adriatique, puis pénètre dans les Apennins pour rejoindre Rome et Naples. De là, il s’embarque vers Palerme – ville à partir de laquelle il sillonne la Sicile. Ensuite, il reprend la mer en direction de Naples et remonte à Rome, Florence, Bologne et Milan. Puis, il se rend en Suisse, à Paris et, enfin, à nouveau en Allemagne. L’originalité de son voyage s’articule autour de deux points. Le premier, dans le choix des moyens de transport ; il privilégie la marche à pied comme on peut l’observer sur la couverture de son ouvrage qui présente l’image d’un marcheur vu de dos muni d’un sac à dos pour tout effet. Les voyageurs de cette époque se déplaçaient plutôt en diligence. Le second réside dans l’extension de son itinéraire ; il ose s’aventurer plus loin que ses contemporains puisqu’il se rend en Sicile, région peu visitée à cette époque.

 

          Johann Gottfried Seume retrace son périple sous forme de lettres adressées à un ami imaginaire. Les motivations de son voyage ne sont pas clairement exprimées dans les préfaces des deux premières éditions reproduites dans l’ouvrage présent. Johann Gottfried Seume y note, entre autres, des questions soulevées par ses interlocuteurs qui, pour comprendre son acte, se demandaient si ce voyage était une fuite ou s’il faisait suite à des troubles d’ordre psychologique. C’est seulement lorsqu’il se trouve dans une auberge de Terracine, entre Rome et Naples, qu’il avoue : « Ces messieurs furent totalement médusés lorsqu’ils apprirent mon intention de voyager, avec mon sac à dos, de Leipzig à Agrigente, à seule fin de flâner un peu sur les rivages méridionaux de la Sicile, d’y goûter peut-être des amandes et de manger des oranges cueillies le matin même. » (p. 125)

 

          L’étude, également effectuée par Marcel Mouseler, suit le récit de voyage. Cette partie, d’une quinzaine de pages (p. 239-343), est nommée « postface ». L’éditeur s’interroge sur les motivations de ce voyage accompli par Johann Gottfried Seume dans la péninsule italique. Pour répondre à cette question, Marcel Mouseler ne se contente pas des propos superficiels donnés par le voyageur comme on a pu le constater précédemment. Il va non seulement plus loin en tentant de percer sa personnalité grâce à une lecture approfondie des déclarations faites dans le récit de voyage, mais il fouille également dans la biographie de ce personnage pour mieux le comprendre. En effet, cette légèreté d’esprit à laquelle le voyageur s’attache serait un masque pour mieux cacher la profondeur de ses sentiments. On apprend ainsi que Johann Gottfried Seume aurait décidé de voyager après avoir essuyé un échec amoureux avec Wilhelmine Röder. Marcel Mouseler souligne à juste titre cette double facette qui donne au voyageur un côté secret et le rend plus attachant.

 

          En poursuivant l’analyse, on s’aperçoit que la complexité de ce personnage ne s’arrête pas à ce trait de caractère. Le choix géographique de ses aventures pourrait laisser penser qu’il s’inscrit dans la même lignée que les voyageurs européens qui, pour parfaire leur éducation, effectuaient le fameux Grand Tour. Malgré des similitudes, Johann Gottfried Seume s’en détache volontairement, si bien qu’au fil de la lecture, on découvre qu’il refuse d’être complètement le fruit de son époque. Cette constatation se vérifie, en particulier, par le choix du sujet de son discours à caractère politique. En effet, même si la première étape du voyage, de la Saxe à Rome, suit un schéma traditionnel dans la forme de la description, la seconde, de Rome jusqu’en Sicile, est marquée par une critique aussi bien sociale que politique à tendance antipapiste. Johann Gottfried Seume n’hésite pas à mettre en exergue la pauvreté des gens tout en soulignant les fortes injustices sociales qui règnent au sein de cette contrée. Parallèlement à ce message politique, on découvre chez Johann Gottfried Seume un esprit doté d’une immense culture humaniste. On lit dans cette relation de nombreuses références aux auteurs grecs et latins. Ce penchant pour la culture antique pourrait l’inciter à s’attarder sur les descriptions des monuments anciens dont la péninsule italique est parsemée. Il n’en est rien. Le choix délibéré de passer outre le schéma récurrent instauré par les voyageurs est expliqué par Johann Gottfried Seume qui renvoie à d’autres lectures. 

 

          L’ambiguïté du personnage se lit également dans les scènes qui le mettent face à la nature. Dans la préface, Johann Gottfried Seume précise qu’il entend se détacher du courant romantique qui ne rend pas compte de la réalité des lieux. Toutefois, les descriptions de paysages – le plus souvent dans un but utilitaire – dévoilent que l’auteur n’est pas insensible à leur vue. Sa narration peut parfois être empreinte d’un caractère poétique, sans atteindre néanmoins les envolées lyriques déployées par les deux chefs de file du mouvement romantique : Goethe et Chateaubriand.

 

          Marcel Mouseler continue son étude en tentant de retracer la réception de cette œuvre auprès du public allemand. Il transparaît d’après les recherches menées à ce propos – mais à approfondir – qu’il y aurait eu deux tendances divergentes. À la lecture de quelques témoignages, l’œuvre aurait été accueillie favorablement. En contrepartie, les critiques de Weimar – citadelle du classicisme allemand empreint de conservatisme – ne firent pas grand éloge de cet ouvrage. On qualifia Johann Gottfried Seume d’être vaniteux ayant hanté les auberges de bas étage. Notons au passage que ces remarques n’ont pas empêché le voyageur de faire partie de la Bibliothèque des auteurs classiques allemands.

 

          Les dernières parties de l’ouvrage se composent d’annexes. Nous avons en premier lieu un abrégé chronologique de la vie du voyageur. Puis, suit une bibliographie divisée selon trois titres : les œuvres de Johann Gottfried Seume qui ne se réduisent pas à  ce récit, les monographies rédigées aussi bien en allemand qu’en italien et français, et pour finir les études dont la liste est loin d’être exhaustive comme l’éditeur le souligne. La troisième annexe se compose d’un index des noms de personnes et de lieux ; la quatrième, de l’itinéraire du voyage sous forme de tableau (en Saxe, en Bohème, en Bohème-Moravie, en Autriche et en France) ; et la cinquième, d’une carte politique de la péninsule italique avec l’itinéraire du voyage marqué par des tirets.

 

          Marcel Mouseler a pris le parti de construire son ouvrage de façon inhabituelle. Les monographies traitant de récits de voyage débutent généralement par une étude de l’auteur et de l’œuvre. Dans le cas présent, la structure est inversée, on lit en premier lieu le texte du voyageur, puis une étude suit en postface. L’éditeur a préféré laisser place à l’auteur même de l’ouvrage avant d’en venir à l’étude. La biographie succincte n’a été donnée en tête de l’ouvrage qu’en raison de sa forte personnalité. Dans cette publication, l’éditeur s’est spécialement concentré sur la traduction ainsi que sur les riches et nombreuses notes de bas de page (599 au total) qui marquent les parties les plus importantes de cette étude.