Amandry, Pierre - Hansen, Erik: Le temple d’Apollon du IVe siècle ; Vol. I : 512 p., 379 figures. Vol. II : 64 planches. Vol. III : 28 dépliants ; Format : 3 vol. 25 x 34 cm ; ISBN 978-2-86958-205-7 ; 200 €
(École française d’Athènes, Athènes 2010)
 
Compte rendu par Hélène Siard, Université Paris-Sorbonne (Paris IV)
(helene.siard@mom.fr)

 
Nombre de mots : 1919 mots
Publié en ligne le 2011-04-18
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1398
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          Ce volume de la collection des Fouilles de Delphes est consacré à l’architecture du temple d’Apollon du IVe siècle ; il constitue un complément à sa précédente publication par F. Courby (1), qui restait insuffisante sur bien des points. P. Amandry, à partir des années 40, et E. Hansen, qui s’est associé à lui en 1972, en ont repris l’étude ; plusieurs sondages, des travaux de restauration et surtout la restitution de nombreux blocs à l’édifice (notamment des éléments qui permettent de reconnaître l’aménagement intérieur de la cella, blocs de stylobate intérieur et éléments de dallage) ont permis de progresser sur la connaissance de l’architecture de ce temple et sur son histoire.

 

          Cet ouvrage se voulait, à l’origine, une publication complète du temple d’Apollon où P. Amandry et E. Hansen auraient associé leurs compétences respectives d’archéologue et d’architecte. P. Amandry est toutefois décédé sans avoir eu le temps d’achever sa part du manuscrit, si bien que la charge de la publication a incombé tout entière à E. Hansen. Les conditions difficiles d’élaboration de ce volume – que D. Mulliez rappelle dans son avant-propos – expliquent la forme qu’il a finalement reçue : la première partie consiste en la réédition de six articles de P. Amandry concernant le temple d’Apollon ; l’étude architecturale proprement dite, écrite par E. Hansen seul, forme la deuxième partie.

 

          L’histoire du livre explique également certaines discordances que l’on trouve ici et là dans le texte : certaines hypothèses, certaines restitutions sont proposées par P. Amandry à une date ancienne ; d’autres sont le fruit d’un travail commun entre E. Hansen et P. Amandry ; d’autres enfin sont sans doute du seul fait d’E. Hansen. Comme le précise là encore D. Mulliez : « on n’a en aucune manière cherché à estomper [ces discordances] : elles permettent de mesurer la marge d’incertitude qui demeure dans toute entreprise de ce genre ; elles sont aussi plus stimulantes qu’une trompeuse opinio communis. » Je souscris pleinement à ces remarques, tout en regrettant parfois l’absence d’un « apparat critique » qui aurait permis de replacer certaines hypothèses dans leur contexte. Un tel apparat aurait risqué d’alourdir un peu ce volume déjà considérable, mais en même temps il aurait permis à mon sens de mieux légitimer la réédition des articles de P. Amandry – parfois vieux d’un demi-siècle – proposée par les éditeurs. Cette complexité de l’élaboration du volume est sensible également dans l’étude architecturale dont certaines parties ne sont pas complètement rédigées (par exemple « à la recherche de l’adyton », p. 317-319), sans doute parce qu’elles étaient initialement à la charge de P. Amandry, dont on peut supposer qu’il aurait approfondi les réflexions qu’il proposait, notamment dans l’article intitulé « Recherches sur la cella du temple de Delphes » (p. 73-84) publié en 1997.

 

          L’étude architecturale d’E. Hansen forme donc l’essentiel du volume. Elle comprend une série de dix-neuf chapitres souvent brefs. Les illustrations (photographies ou croquis) sont très nombreuses dans le texte et concernent notamment l’interprétation des traces de levage, les questions relatives à la mise en place des blocs, à l’ordre de construction des parties du temple, etc. S’y ajoutent des planches hors texte (essentiellement des relevés des blocs restitués au temple d’Apollon) qui forment le volume II et des dépliants qui constituent le volume III où sont réunis les plans du temple, ainsi que les coupes et les élévations. Les relevés, les plans et les croquis explicatifs sont très clairs et complètent heureusement les descriptions ou les explications données dans le texte (ainsi le schéma du principe de pose des dalles sur les lambourdes de la nef médiane de la cella, fig. 14.4, p. 358). Parfois ils se substituent même à la description architecturale : ainsi, p. 202-203, E. Hansen commente les blocs de l’euthyntéria du temple représentés sur les planches 3 à 7 du volume II. On a affaire ici à un travail d’architecte, où l’image est véritablement le mode privilégié de communication des informations.

 

          L’étude architecturale proposée par E. Hansen est parfois déroutante pour le lecteur et le conseil donné en avant-propos par D. Mulliez qui recommande de commencer par la fin de l’ouvrage n’est pas sans utilité : seuls les deux derniers chapitres consacrés à la reconstitution de l’édifice (chapitre 18 : « reconstitution ») et à l’histoire de sa construction (chapitre 19 : « résumé et conclusions ») proposent une vision d’ensemble de ce temple dont l’architecture est traitée, dans les chapitres qui précèdent, assise par assise, depuis ses fondations jusqu’à sa toiture et suivant un ordre qui n’est pas toujours celui logique de la description architecturale, mais qui s’efforce d’être, le plus souvent, celui, technique, de la construction et / ou celui, sociologique, de l’organisation du chantier.

 

          E. Hansen, parce qu’il envisage l’édifice avec un regard d’architecte, accorde en effet une extrême attention aux techniques de construction : les techniques de levage, de bardage et de mise en place des blocs sont très précisément analysées pour chacune des assises du monument, que les blocs soient en place sur l’édifice ou qu’ils aient été trouvés errants. L’étude des techniques de pose lui sert, notamment, à reconnaître l’ordre de construction de l’édifice, soit dans le détail de ses éléments (ordre de pose des blocs d’une même assise, par exemple pour l’euthyntéria, fig. 3,6, p. 188 ou pour la deuxième assise des lambourdes de la plate-forme, p. 222-223 ou celles du pronaos, p. 223-229) soit dans l’agencement des parties qui le composent : le temple a été construit depuis l’extérieur vers l’intérieur et E. Hansen récapitule à la p. 347 les remarques faites ici et là dans le texte sur l’ordre des aménagements du temple ; c’est ce que montre également le schéma des pages 350-351 (fig. 16.21).

 

          L’étude de la construction est aussi, naturellement, le moyen de la restitution de l’édifice : ainsi, l’interruption de la colonnade Sud dans la cella, p. 296-301, si elle avait été déjà repérée par F. Courby, est ici précisément démontrée par l’étude des substructions. E. Hansen par ailleurs insiste sur le fait qu’elle a été prévue dès la construction initiale et n’est pas le fait d’un remaniement. De même, l’étude des techniques de pose des lambourdes qui supportaient le dallage de la cella, à partir de l’observation des blocs errants (chapitre 14, p. 355), constitue le préalable indispensable à la restitution de ces éléments, p. 363-371, puis à celle du dallage de la cella au chapitre 15 (p. 372-387).

 

          Cette attention portée à l’ordre de construction de l’édifice est également sensible dans la confrontation qui est faite des vestiges avec les textes concernant la construction, les comptes des naopes notamment. C’est surtout dans le chapitre 19 (« résumé et conclusion ») qu’est tenté ce rapprochement systématique entre les comptes et la ruine du temple. L’ordre de construction de l’édifice et l’examen de la ruine invitent parfois à revoir l’interprétation qui avait été faite de certains termes d’architecture : ainsi, le mot « selides » qui figure dans les comptes pourrait d’après E. Hansen concerner les blocs du larmier qui « méritent bien la qualification de plaques » comme l’a montré l’étude des maigres fragments conservés. Il récuse donc l’interprétation qu’en proposait G. Roux : ce dernier voyait dans les « selides » les plaques d’un plafond à caisson et, de ce fait, interprétait autrement que ne le fait E. Hansen l’ordre de construction du temple d’après les textes (voir p. 418, n. 10).

 

          Par l’étude des techniques architecturales, E. Hansen ambitionne également de livrer une analyse « socio-artistique » de l’édification du temple, qui lui fait considérer l’organisation du chantier et les acteurs de la construction (entrepreneurs, ouvriers ou naopes). Par exemple, à partir de l’étude des traces de levage, E. Hansen considère que quatre ouvriers sont nécessaires au placement d’un bloc de la première assise de la krépis. Il propose alors une reconstitution de l’ambiance qui règne sur le chantier et surtout il évalue le temps nécessaire à la mise en place de l’assise K1 de la krépis (p. 206-207), tout en reconnaissant, prudemment, le caractère hautement hypothétique de ce type de raisonnement. C’est aussi cette « sociologie de la construction » qui apparaît à travers l’étude des entrepreneurs mentionnés dans les comptes (p. 490-494). Cet intérêt pour l’organisation du chantier est manifeste également dans le chapitre 2 (p. 157-182) où est évoqué le « nettoyage » de la ruine du temple du VIe siècle, la remise en état des substructions et la préparation du terrain pour la construction du nouvel édifice.

 

          Sociologie de la construction encore lorsqu’E. Hansen replace le temple d’Apollon au sein des édifices du sanctuaire d’Apollon ou d’un ensemble géographique plus vaste. Il ne s’agit pas tant d’élire des « parallèles » pour le temple d’Apollon (ce qu’il fait naturellement pour les besoins de la restitution ou la reconstitution de certaines parties de l’édifice, par exemple pour les portes de la cella, chapitre 9, p. 271-280, ou pour la hauteur des colonnes du péristyle, p. 395-399), que de montrer comment ce temple s’inscrit historiquement et sociologiquement dans un espace particulier – le sanctuaire d’Apollon – et dans un temps donné – le IVe siècle. Ainsi, en dressant le bilan des remplois des blocs de poros du temple du VIe siècle dans les constructions du sanctuaire et dans le temple d’Apollon (p. 171), il manifeste que ce dernier fait partie intégrante de l’ensemble « économique » que constitue le sanctuaire (gestion des matériaux de construction par le collège des naopes ; tri et stockage des blocs etc.). De même, l’étude des carrières et, en particulier, de celle du Saint Elie ouverte probablement à l’occasion de la construction du temple d’Apollon (p. 175-p. 182) permet à E. Hansen de replacer le monument au sein du système général d’organisation sociale et économique de la construction à Delphes, dans le sanctuaire d’Apollon, mais aussi, de façon plus générale, au IVe siècle dans le monde grec. Cette enquête-là, fondée elle-aussi sur une approche technique de l’édifice, est remarquable et trop rarement menée dans les études architecturales.

 

          Ainsi, l’étude que nous propose E. Hansen ne vise pas seulement la restitution du temple d’Apollon, mais s’attache bien autant à sa construction proprement dite. L’ouvrage se veut une analyse des procédés de construction et une reconstitution du chantier et de son organisation qui, en même temps qu’elle s’appuie sur cet édifice particulier et en étudie les spécificités, vaut également pour l’architecture grecque au IVe siècle d’une manière plus générale. De ce point de vue, donc, le contrat est pleinement rempli et le livre passionnant. A l’évidence, cette manière de procéder rompt avec les usages en matière de publication d’édifice ; elle déroute parfois le lecteur, en même temps qu’elle le stimule et l’incite à réfléchir à la nature et aux objectifs d’une monographie architecturale.

 

          On pourra toutefois regretter – même si cette situation est liée, je l’ai dit, aux conditions dans lesquelles ce livre a été élaboré et au décès de l’un de ses auteurs – la part congrue qui est laissée à la question de l’oracle et donc à celle de la fonction de l’édifice. Dans le texte d’E. Hansen, ici et là, des particularités de la construction qui s’expliquent mal autrement sont mises en relation avec l’oracle, sans que cette relation ne soit jamais véritablement étudiée de manière générale, ni même clairement explicitée (ainsi, p. 163, à propos de l’extension de la plate-forme des fondations du nouveau temple vers l’Est, ou encore l’épilogue, p. 495, qui commence ainsi : « Le temple d’Apollon à Delphes n’était pas un temple ordinaire. Son importance comme centre panhellénique et siège oraculaire devait lui donner des fonctions et des formes particulières. »)

 

          C’est une limite que l’on peut reconnaître à cet ouvrage, par ailleurs stimulant et qui donne matière à réflexion.


(1) F. Courby, La terrasse du temple d’Apollon, Fouilles de Delphes II (1927)