Yovitchitch, Cyril : Forteresses du Proche-Orient
L’architecture militaire des Ayyoubides. 22x28,
368 p., 417 ill. et figures en couleur, livre relié,
ISBN : 978-2-84050-741-3, Prix : 27 Euro(s)
(Presses de l’Université Paris-Sorbonne, Paris 2011)
 
Compte rendu par Mélisande Bizoirre, École du Louvre
(b.meli@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 2878 mots
Publié en ligne le 2011-09-16
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1399
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          L’architecture militaire syro-égyptienne constitue un champ de recherche actif depuis une quinzaine d’années. De nombreuses études archéologiques récentes ont permis un enrichissement de la connaissance des sites et l’émergence de nouveaux questionnements, en particulier concernant la fortification islamique, souvent négligée au profit des monuments croisés. Chercheur à l’Institut Français du Proche-Orient et membre du laboratoire « Islam médiéval » de l’UMR Orient-Méditerranée (UMR 8167), Cyril Yovitchitch est l’un des acteurs de ce renouvellement. Auteur de plusieurs articles, en particulier sur la citadelle de Bosra et le château d’Ajlun, il a dirigé les fouilles de ce dernier, de Qal’at Najm, et travaille actuellement sur le site de Salkhad. Forteresses du Proche-Orient, ouvrage issu d’une thèse soutenue en 2007, propose une première synthèse des connaissances sur la fortification ayyoubide.

 

          Le livre se compose de neuf chapitres de taille à peu près équivalente. Les deux premiers sont consacrés à un historique détaillé de la principauté de Damas, avant et pendant la période ayyoubide, en s’achevant sur les troubles de l’invasion mongole. Présenté de manière chronologique, cet exposé très événementiel plonge le lecteur dans la complexité des situations politiques au sein de la dynastie. Confrontée aux croisades et aux crises de succession qui suivent la mort de Saladin, la principauté de Damas mène une diplomatie fine pour conserver son indépendance vis-à-vis des souverains d’Alep, puis du Caire, tout en écartant les menaces territoriales que font peser les Francs. Dans ce jeu politique, les forteresses apparaissent comme des acteurs majeurs, dont la possession garantit la domination de territoires agricoles ainsi que de routes commerciales et de pèlerinage. Le Hauran, au Sud de Damas, contrôlé par les citadelles de Bosra et de Salkhad, est une région particulièrement convoitée.

         

          Par la suite, l’étude se concentre sur les ouvrages défensifs proprement dits, en établissant des typologies des différents éléments constitutifs des forteresses. Le chapitre III s’attache aux techniques de construction : le talutage, le couvrement, les remplois, l’appareil. Sans les nier, Cyril Yovitchitch nuance l’importance des considérations d’ordre strictement militaire dans la construction, en mettant en évidence la fonction architectonique du fruit qui apparaît sur les tours du Caire et de Bosra au XIIe siècle, et des préoccupations d’ordre économique et esthétique dans l’usage des remplois et des parements à bossage. En s’appuyant sur l’étude des marques lapidaires, et la standardisation des tailles de pierre, il pressent une évolution dans les pratiques de construction et l’organisation des chantiers au tournant du XIIIe siècle, mais reste prudent, faute d’études suffisantes.

 

          Les chapitres IV et V se préoccupent des différents types d’organes défensifs présents dans les forteresses. L’une des questions principales est celle des tours de flanquement circulaires et semi-circulaires. Réfutant l’origine omeyyade ou abbaside de manière convaincante, Cyril Yovitchitch met en évidence des filiations avec la fortification anatolienne byzantine et islamique (site de Diyar Bakir), mais se trouve confronté au problème de la conservation des vestiges et du manque d’étude : rien ou presque n’est connu sur la fortification seljuqide, et malgré des recherches récentes, le travail sur la fortification sous Nur al-Din soulève bien plus de points d’interrogation qu’il n’apporte de réponses. « Dans l’état actuel de la recherche archéologique, l’usage de tours circulaires dans la fortification islamique du Bilād al-Šām ne peut être considéré comme relevant d’une tradition. », conclut l’auteur avec prudence (p. 121). Dans la continuité de cette réflexion, il s’interroge sur la diffusion des tours semi-circulaires et circulaires dans la forteresse ayyoubide. Souvent vues comme caractéristiques, elles ne sont en fait présentes que dans les travaux menés par Saladin au Caire (enceinte orientale et citadelle), et peu dans les réalisations postérieures.  Ce hiatus se retrouve dans l’étude d’autres organes de défense (enceintes, défenses sommitales) : l’activité d’al-Adil au début du XIIIe siècle semble bien avoir marqué un tournant important dans les pratiques de fortification. L’étude des archères nuance en partie cette remarque, puisque l’archère à niche s’impose dans les années 1170 au Caire, et connaît de nombreuses variantes, qui semblent moins liées à une évolution chronologique qu’à des modes régionales. 

 

          La circulation apparaît comme un élément central dans l’architecture d’une forteresse : la connexion des étages d’une même tour, ou de deux courtines entre elles, présente des avantages et des inconvénients en matière de défense, que les concepteurs des forteresses ont soigneusement étudiés. Une différence majeure entre fortification croisée et ayyoubide apparaît dans la prise en compte de ce « principe de commandement », les ayyoubides favorisant plutôt la circulation tandis que les Croisés interrompent plus facilement les courtines de tours. 

 

          En plusieurs occasions, Cyril Yovitchitch propose des interprétations originales sur des points de détail. Par exemple, pour expliquer l’existence de trous de part et d’autre de certains merlons de la citadelle de Damas, il réfute les hypothèses d’un hourd ou de protections de créneaux de type huchette pour développer l’idée de bretèches de créneaux amovibles en bois (p. 147-150). Cette intéressante hypothèse présente toutefois l’inconvénient de faire perdre au créneau toute sa souplesse d’utilisation, souplesse sur laquelle Cyril Yovitchitch insiste lui-même à plusieurs reprises, rappelant que les zones sommitales sont, d’après les sources, le poste principal de défense d’une forteresse. De même, l’ouverture de certaines tours en terrasse n’est pas toujours, pour l’auteur, liée à l’utilisation de machines, difficiles à manipuler et à faire circuler dans des escaliers étroits : elle peut servir à « faciliter l’approvisionnement en armes et autres projectiles » (p. 157).

 

          Le chapitre VI se focalise sur une évolution majeure : l’augmentation du volume de certaines tours et l’apparition en leur sein de zones résidentielles. Chronologiquement, ce changement apparaît, là encore, sous al-Adil. Comparables aux donjons occidentaux, dont elles dérivent sous plusieurs aspects, ces tours n’atteignent toutefois pas à la valeur symbolique de leurs homologues occidentaux, ce qui pousse l’auteur à préférer le terme de « tour maîtresse » pour les désigner. Une analyse fine des plans permet de mettre en évidence leurs différentes fonctions, militaires, mais aussi résidentielles et d’ostentation : les tours maîtresses traduiraient « un changement dans l’organisation des modes de vie et de représentation au sein des citadelles et forteresses » (p. 189). Le chapitre aboutit à une typologie par formes, avec une intéressante analyse sur la tour à pilier central, conçue pour permettre une meilleure circulation, mais moins utile pour la résidence.

 

          L’usage de l’entrée coudée, ou entrée en chicane, a depuis longtemps été mis en avant par l’historiographie comme un élément central de la fortification proche-orientale aux XIIe-XIIIe siècles.  Le chapitre VII ne remet pas en cause ce fait, mais le précise et le nuance, sans s’enfoncer trop loin dans un débat sur les origines – débat dont l’auteur retrace l’historiographie et démontre l’inanité, en l’absence d’un corpus suffisant et bien daté. Estimant que la locution « entrée coudée » est « devenue peu à peu un terme « fourre-tout » qui a fini par englober des réalités très différentes ne tenant que trop rarement compte de la complexité et de la particularité de certains dispositifs d’entrée » (p. 217), il propose une définition morphologique restrictive qui remet en cause un certain nombre de certitudes sur le sujet, en premier lieu l’usage systématique de l’entrée coudée dans les châteaux croisés : ainsi,  pour lui, l’accès du Krak des Chevaliers ne se rattache pas au type de l’entrée coudée. Dans la typologie des nombreux dispositifs de défense militaire des portes, plusieurs forcent à une circulation non linéaire (barbacanes, braies, rampes d’accès en lacets) sans pouvoir être considérés comme des entrées en chicane. Celles-ci, situées exclusivement dans des tours-portes résultent probablement d’une réflexion sur la défense des portes face à des engins de sièges de plus en plus puissants. Leurs prémices se rencontrent dans les portes de la citadelle du Caire, mais le modèle ne se standardise et ne se diffuse ensuite qu’au tournant du XIIIe siècle dans le reste du monde ayyoubide. La défense des portes passe également par les hommes, pour lesquels sont prévus des aménagements, et par des forces surnaturelles, convoquées par des décors (animaux fantastiques) et des éléments religieux (mihrab, reliques, proximité du tombeau des saints).

 

          Dans le chapitre VIII, Cyril Yovitchitch s’intéresse aux palais dont la présence dans les forteresses devient régulière, à partir du XIIIe siècle. Cela génère plusieurs types de bâtiments : le palais en lui-même, le hammam, la mosquée et l’arsenal. La fonction palatiale est renforcée par des éléments d’architecture ostentatoire : la cour à iwan et la travée rythmique, qui, d’après les sources, est encore rapprochée de l’arc de triomphe romain à cette époque. Cyril Yovitchitch se penche rapidement sur l’origine du plan cruciforme, sans s’y attarder. Les bains, peu conservés, présentent des plans proches des hammam de ville déjà bien étudiés pour cette période ; au contraire, aucune standardisation dans les formes, l’ampleur et la localisation des mosquées. La mosquée  située dans la porte-tour de Qal’at al-Najm est une originalité. Enfin, les arsenaux, bien attestés dans les sources, apparaissent comme l’élément architectural le plus difficile à définir archéologiquement, hormis lorsque des inscriptions les identifient. Quelques éléments, en particulier dans le contrôle des accès, peuvent permettre de les différencier des espaces de stockages, - non sans hésitations - mais de nombreuses questions sur leur fonctionnement  (circulation et conservation des machines de guerre…) demeurent en suspens.

 

          Le chapitre IX reprend et développe les analyses liées à l’ornement déjà entamées dans les autres chapitres. Le bossage, par exemple, n’a qu’un rôle militaire limité, mais il offre des avantages économiques et esthétiques. Il en est de même pour les remplois, dont l’avantage architectonique ne justifie pas la complexité de mise en œuvre (en particulier pour les colonnes en boutisse). Pour Cyril Yovitchitch, c’est la qualité esthétique de ces remplois qui explique avant tout leur utilisation : même le portail d’Acre réutilisé dans le complexe de Muhammad Ibn Qala‘un au Caire ne doit pas être vu comme un trophée. Certains éléments de défense disposent également d’ornements, extérieurs ou intérieurs : des jeux d’ombre et de lumière autour des archères permettent ainsi de « signaler [leur] présence et ainsi de renforcer [leur] force ostentatoire » (p. 310). Deux types d’ouvrages, les portes et les tours maîtresses, sont l’objet d’une attention décorative particulière, en raison de leur importance symbolique.

 

          Forteresses du Proche-Orient n’est pas révolutionnaire. Les sites décrits sont pour une grande part déjà connus des archéologues et historiens (en premier lieu les citadelles de Damas, du Caire et d’Alep et la forteresse de Bosra), et une grande partie des conclusions de l’auteur reprennent des réflexions plus anciennes, par exemple pour la chronologie. Tout l’intérêt du livre réside donc surtout dans la confrontation d’une historiographie riche, mais souvent un peu vieillie, avec des recherches récentes qui apportent des nuances importantes et de nouvelles orientations. La réflexion sur les origines des différents éléments de fortification est particulièrement intéressante : Cyril Yovitchitch montre avec beaucoup de finesse combien la fortification ayyoubide est le résultat d’une confluence de traditions architecturales et de réponses à une nouvelle poliorcétique. Relativisant l’importance des relations avec les fortifications croisées et avec l’architecture cairote (des Fatimides et de Saladin), il met en évidence l’importance de la Syrie du Nord, de l’Arménie et de Byzance dans la constitution de traditions propres. La prise en compte des fonctions résidentielles et d’ostentation ne s’oppose pas au fait que les fortifications aient été en grande partie conçues d’après des besoins militaires (dont celui, majeur, de la circulation et du commandement), mais elle permet d’enrichir notre vision de ces monuments, aux fonctions et aux significations plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord. Enfin, la mise en relation avec l’histoire événementielle montre bien que les Croisades sont loin d’être le seul facteur de changements dans la Syrie des XIIe-XIIIe siècles : les difficultés internes à la dynastie ayyoubide sont pour beaucoup dans l’élaboration des programmes de fortifications.

 

          Dans la remise en cause d’une partie des poncifs liés à la fortification ayyoubide (parmi lesquels l’usage de la tour de flanquement circulaire ou de l’entrée coudée), Cyril Yovitchitch fait montre d’une grande maîtrise à la fois de la bibliographie ancienne, des études récentes et des sites en eux-mêmes. Sa connaissance poussée de Bosra ou d’Ajlun, par exemple, est tout à fait sensible et appréciable. Cela ne le dispense pas d’opérer la plupart du temps avec une grande prudence. Éludant rarement les difficultés, il n’hésite pas à laisser des portes ouvertes, en arguant du manque d’études – certaines étant parfois en cours et non publiées – ou de vestiges conservés.

 

          Si l’ouvrage débute par un historique très précis de la principauté de Damas, les monuments étudiés dépassent de loin ce cadre. L’auteur ne peut s’empêcher, à juste titre, de s’intéresser à la zone alépine et à l’Égypte (le Caire, forteresse de Sadr dans le Sinaï), ainsi qu’aux débuts de la période mamelouke, car la cohérence dans les éléments de fortification est forte sur tout le XIIIe siècle. La cohésion interne du livre se trouve donc un peu bancale. Une histoire embrassant un domaine plus vaste, un peu moins événementielle, aurait sans doute permis plus de mises en perspectives. Aucune réflexion n’est menée sur le rôle des Isma’iliens (alors que certaines forteresses leur appartenaient), ni sur la fonction commerciale possible des ouvrages défensifs. En favorisant une approche transversale des monuments, le livre prend également le risque de perdre de vue la spécificité de chaque monument du corpus  même si, à plusieurs endroits, Cyril Yovitchitch insiste sur l’importance des particularités topographiques. Une présentation rapide de l’histoire et du plan de chaque forteresse manque.

 

          Par sa méthode, très descriptive, l’ouvrage fait parfois penser aux publications de K.A.C. Creswell : c’est l’observation précise des formes et des décors qui permet, avant toute chose, de déterminer des filiations, des changements, des fonctions, même si la citation de nombreuses sources enrichit et soutient souvent le propos. De ce fait, l’illustration porte une grande partie de l’argumentation et on ne peut que louer la qualité et la quantité des images (photos récentes et anciennes, plans, schémas…), bien choisies et bien disposées dans l’ouvrage. La consultation est facilitée par les nombreux renvois dans le texte. Seule la cartographie laisse à désirer : tous les monuments mentionnés dans l’ouvrage ne sont pas localisés, et rien ne nous permet d’appréhender visuellement les liens des forteresses avec les différents pouvoirs politiques. L’auteur fait aussi appel à des méthodes plus originales, en particulier l’archéologie expérimentale, qui lui offre d’intéressantes pistes de réflexions autour de l’archère (chap. V).

 

          La méthodologie se fait plus floue, par contre, dans les passages liés aux décors : les comparaisons manquent parfois de pertinence, par exemple quand, pour évoquer les remplois de portes, l’auteur commence par évoquer celui de la porte de Tasgimut à Tinmal, dans un contexte différent de celui du Proche-Orient (p. 304). Quant à la mise en avant d’un plat sassanide (daté du Xe siècle…) pour évoquer les merlons « conservés à Ninive, l’ancienne cité mésopotamienne » (p. 307, ill. 393), en s’appuyant sur l’étude d’Ukhaydir menée par G. Bell en 1914, le tout sans note et sans mention de l’ouvrage en bibliographie, elle pose pour le moins problème ! À l’inverse, les liens avec l’art architectural et mobilier ayyoubide sont à peine effleurés. Le rapport aux sources et aux inscriptions est également un point problématique. Visiblement non arabisant, l’auteur dépend entièrement de traductions souvent anciennes ou incomplètes pour les mentions de sources : ainsi, sur la foi d’un ouvrage de 1828, Ibn Zulak (919-996) est cité comme l’auteur de lignes décrivant l’entrée des Croisés dans Jérusalem en 1099... (n.5 p. 33) Même si globalement, les sources mentionnées sont tout à fait reconnues et pertinentes (leur caractère tardif étant souvent à imputer au manque de sources ayyoubides), certaines sont parfois éloignées du sujet, comme les comptes de la ville de Rennes au XVe siècle (n.10 p. 97). Quant aux inscriptions, si Cyril Yovitchitch évoque à plusieurs reprises leur importance, il ne leur consacre aucune analyse propre, et ne donne que peu de traductions. L’absence de maîtrise de l’arabe, qui entraîne parfois quelques coquilles sans gravité, rend également le propos sur la terminologie (par exemple, le problème de la bashura et du durkah, p. 233-239) un peu confus et difficilement crédible. 

 

          Dans sa forme, le livre est à la fois agréable et pratique d’utilisation grâce à une table des matières très détaillée. Un glossaire, toutefois, aurait été très appréciable, d’autant que les termes techniques ne sont souvent définis que bien après leur première utilisation dans l’ouvrage. L’appareil de notes présente parfois des faiblesses. L’auteur utilise souvent les renvois pour des développements annexes, mais certaines indications bibliographiques manquent en particulier lors de la contestation de thèses établies.

 

          Malgré quelques faiblesses pour ce qui touche à l’histoire et à l’histoire de l’art, le livre de C. Yovitchitch constitue donc une somme à la fois solide par les connaissances et pionnière dans ses réflexions. La précision de l’observation et la maîtrise d’une vaste bibliographie, à la fois ancienne et très récente, lui confèrent un grand intérêt. Même si, comme l’indique J.P. Van Staëvel dans la préface, « certaines thèses défendues par C. Yovitchitch prêteront à discussion », Forteresses du Proche-Orient sera sans nul doute d’une grande utilité aux chercheurs actuels et futurs œuvrant dans ce domaine plein de promesses.