Hardouin-Fugier, Elisabeth: Histoire de la corrida en Europe du XVIIIe au XXIe siècle. Connaissances et Savoirs. Préface de Maurice Agulhon, Paris.
382 pages, index, bibl., lexique, chronol.
210 mm x 150 mm.
ISBN 2-7539-0049-3,
25.00 EUR.
(Éditions Connaissances et Savoirs, Paris 2005)
 
Compte rendu par François Zumbiehl, , docteur en anthropologie sociale et culturelle de l’Université Victor Segalen Bordeaux 2
(ledirecteur.dcc@unilat.org)

 
Nombre de mots : 1606 mots
Publié en ligne le 2008-02-01
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=140
 
 

Il faut d’abord savoir gré à Elisabeth Hardouin-Fugier d’avoir voulu aborder dans son ouvrage l’ensemble des composantes de la corrida. Sa réflexion envisage très largement l’histoire de la tauromachie moderne à l’espagnole depuis sa naissance, à la fin du XVIIIe siècle, l’évolution du spectacle, ses aspects sociaux et sociétaux, son traitement par la littérature et le journalisme, son exploitation par les beaux-arts, le cinéma et la télévision – avec des informations nouvelles et intéressantes -, et, bien entendu, les polémiques entre partisans et opposants de la corrida. Son essai constitue à cet égard une somme et rassemble de très nombreux éléments que fort peu d’aficionados et même de connaisseurs possèdent dans leur ensemble. On pourra regretter d’autant plus de trouver dans ce travail d’érudition quelques scories, d’importance secondaire il est vrai, sur des détails techniques et quelques erreurs historiques, plus étonnantes compte tenu du soin avec lequel l’auteur semble avoir recueilli ses données : Belmonte est présenté comme « le rival de Manolete » (p.161), alors qu’il a quitté depuis plus de dix ans la profession au moment où émerge le Cordouan , et il y a apparemment confusion entre le groupe de la Génération de 27 et celui de la Génération de 98 (p.162). Valle-Inclán, Sebastián Miranda et Pérez de Ayala ne faisaient pas partie des écrivains rassemblés à Séville par le torero et dramaturge Sánchez Mejías à l’occasion du tricentenaire de la mort de Góngora ; ils s’étaient réunis, en revanche, en 1913, à Madrid, pour un dîner d’hommage à Belmonte et à l’art taurin. En outre, entraîné par sa verve de polémiste, l’auteur abuse parfois de formules ou d’amalgames qui se situent à la limite du mauvais goût : « Donnez-nous notre sang quotidien…Belmonte, qui dans la réalité prosaïque rejoint Bernard Buffet sur la liste des suicidés aficionados (p.168)… »

Quant à la thèse développée, il s’avère que cet ouvrage, dont le titre pourrait faire croire à une certaine distance scientifique par rapport au sujet, est une condamnation sans appel du spectacle, du public qui fréquente les arènes et des intellectuels et artistes qui ont eu l’aveuglement de s’y intéresser. Elisabeth Hardouin-Fugier s’engage résolument dans une entreprise de démystification. Elle tient pour billevesée toute légitimation de la corrida par une approche archéologique qui l’érigerait en héritage d’une prétendue tradition méditerranéenne. À cet égard elle n’a pas de mots assez durs pour les chercheurs et les écrivains qui se sont efforcés de rattacher la tauromachie espagnole aux rites sacrificiels des anciennes religions, en particulier celle de Mithra. Elle voit même une évidente rupture – ce point prêterait à discussion – entre la « tauromachie royale » de l’époque médiévale et baroque et la corrida à pied, née à la fin du XVIIIe siècle. Cette dernière est clairement inspirée, à ses yeux, des exécutions judiciaires publiques – on aurait aimé qu’à son tour l’auteur eût pris soin d’étayer cette assertion -, et procure aux spectateurs la même jouissance sanguinaire. Là se situe, me semble-t-il, le nœud du débat, mais aussi la contradiction du réquisitoire d’Elisabeth Hardouin-Fugier : d’une part, le plaisir inhérent au spectacle ne peut être que celui – hautement pervers – de voir couler le sang d’une victime innocente, de jouir de ses souffrances et d’assister « à sa mort lente » ; d’autre part, Elisabeth Hardouin-Fugier rompt inlassablement des lances contre l’euphémisation artificielle déployée par les littérateurs et les médias en général, tous coupables de mauvaise foi sartrienne, et unis dans une espèce de complot pour faire en sorte que les amateurs, ravis par une extase esthétique, oublient le sang et la douleur de la bête, en un mot perdent de vue la réalité sordide de la corrida. Un point de vue aussi manichéen devrait obliger l’auteur à dire en définitive lequel de ces deux plaisirs antagonistes est goûté par les aficionados de façon condamnable.

La critique poussée à l’extrême conduit Elisabeth Hardouin-Fugier à des omissions dont il est malaisé de dire si elles sont délibérées ou non. Est-ce parce qu’elle caresse le stéréotype selon lequel, notamment en Espagne, la droite non éclairée est favorable à la corrida tandis que la gauche progressiste lui est farouchement opposée, que sont oubliés dans sa bibliographie très complète les essais du philosophe Ortega y Gasset, La caza y los toros, et celui du premier maire socialiste de l’Espagne démocratique, le professeur Tierno Galván, Los toros acontecimiento nacional ? Elle oublie également de parler des brigades de toreros, constituées dans le camp républicain, et des défilés de ceux-ci dans les arènes, le poing levé. Pas un mot sur l’admiration du public pour le courage, l’adresse et la technique du matador dans la conduite du combat (pourtant l’enjeu social – s’agissant d’un plébéien à pied succédant à des cavaliers gentilshommes – est manifeste à l’époque des Lumières). Presque rien sur l’évolution esthétique du spectacle, où la plastique devient prédominante, et sur les émotions nouvelles suscitées après la révolution artistique de Belmonte (la jouissance d’Alban dans Les bestiaires de Montherlant, et celle du maestro Pepe Luis Vázquez, dont le témoignage figure dans un de mes entretiens avec lui, cité par l’auteur, n’ont rien à voir avec le goût du sang et de la mise à mort, contrairement à ce que laisse entendre Elisabeth Hardouin-Fugier. En faisant le récit d’un de ces états de grâce, en parfaite harmonie chorégraphique avec un toro, Vázquez ne se rappelle rien de l’estocade). Sont sommairement évoquées les conditions d’élevage, en semi-liberté, du taureau dans le campo, jusqu’à l’âge de quatre ans, sans parler des femelles en âge d’être mères. L’auteur indique en quoi elles sont exécrables, les bêtes étant exposées à toutes sortes de maladies, non détectées ni soignées par les éleveurs. Les animaux d’abattoir ont-ils décidément un meilleur sort ? On peut le supposer lorsqu’Elisabeth Hardouin-Fugier jette un éclairage soudain sur les  frustrations sexuelles  des toros bravos séparés des femelles, sans doute moins bien lotis que leurs congénères promis à la boucherie, châtrés pour la plupart et tués à un âge beaucoup plus précoce. Le toro est toujours décrit comme une victime, et jamais comme un animal qui combat jusqu’à l’estocade, cela quand le jeu est mené conformément aux règles établies, ce qui est loin d’être toujours le cas, comme le souligne avec raison l’auteur, rendant du même coup une sorte d’hommage à l’exigence des « aficionados de verdad ». C’est pourtant ce stress du combat qui le met en mesure d’assumer la douleur, comme les récents travaux d’un scientifique espagnol, spécialiste de neurologie animale, tendent à le démontrer, confirmant par là les précédentes études du prix Nobel de médecine, le professeur Ramón y Cajal (1852-1934). Il n’en reste pas moins que l’approche de la souffrance est à juste titre l’interrogation majeure que doit affronter avec gravité tout aficionado.

Autre aspect fondamental du malentendu entre partisans et adversaires de la corrida, dont l’essayiste se fait dans ce livre le porte-parole, la relation affective avec l’animal. À la corrida, tous sont contre le taureau, il s’agit d’une dynamique d’hallali, affirme Mme Hardouin-Fugier (p.288). C’est oublier le mécanisme d’identification avec l’animal qui affronte son destin et donne par là une leçon de courage ; c’est méconnaître la quête obsédante des toreros – j’ai personnellement recueilli nombre de témoignages sur ce point – pour pénétrer par leur intelligence et leur sensibilité l’animalité de leur opposant, sans quoi le jeu est impossible ; c’est méconnaître enfin, sur un mode plus prosaïque, le souci des aficionados toristas de mettre au premier plan, dans le combat, le taureau et son intégrité, face aux dérives et aux tricheries qu’on a toujours raison de dénoncer.

On ne peut que s’incliner devant le souci d’Elisabeth Hardouin-Fugier, éminemment respectable, de prendre le parti des bêtes et de militer pour « leur terrible envie de vivre ». Mais la solution est-elle, en supprimant les corridas, d’envoyer immédiatement à l’abattoir des animaux dont les coûts d’entretien dans le campo, sans aucune mesure avec ceux des bovins domestiques, n’auront plus aucune justification ? Ce serait du même coup tout un patrimoine génétique qui se trouverait anéanti. L’auteur estime infondé ce scrupule écologique, car les taureaux de combat sont, à l’en croire, des purs produits de la sélection humaine, au même titre que les pur-sang et même que les Charolais. Mme Hardouin-Fugier ne semble pas avoir entrevu le caractère hybride de la race brave espagnole, issue des troupeaux sauvages de bovins qui paissaient sur les terres de la Péninsule Ibérique depuis la lointaine antiquité - dont l’ancêtre est le fameux bos urus cher à Ortega y Gasset -, et en même temps modelée de façon continue par un processus de sélection engagé à partir du XVIIIe siècle. Celle-ci tient, comme beaucoup d’autres, de la nature et de la culture et, précisément pour cette raison, son élimination constituerait un appauvrissement zoologique et culturel. Quoi qu’on dise de la branche prédominante des Parladé-Domecq, qui s’impose dans la grande majorité des élevages actuels, il y a encore autant de différence, aujourd’hui, en ce qui concerne la morphologie et le comportement, entre les taureaux de sang Vázquez, Cabrera ou Santa Coloma, qu’entre une chèvre des Pyrénées et sa cousine d’Anatolie.

En définitive, c’est Maurice Agulhon qui, dans sa préface à cet ouvrage, pose la question de fond : « Jusqu’à quel point faut-il effacer les différences de civilisations et de cultures lorsque leur différence par rapport à nous, gage de leur authenticité, contredit notre éthique normalement universaliste ? » Le livre d’Elisabeth Hardouin-Fugier, fort d’une documentation très fournie et puisée dans tous les champs de la passion taurine et anti-taurine, répond par un appel énergique à la suppression de la corrida. Son argumentation, développée sur de très nombreux aspects, a le mérite d’interpeller amateurs et opposants, en stimulant leur propre réflexion. Qu’il soit permis à quelques-uns de ne pas apporter sur ce sujet une réponse aussi carrée.