Fraisse, Philippe et Moretti, Jean-Charles: Le théâtre, Exploration Archéologique de Délos XLII. Format 25 x 32 cm, 2 vol., I. Texte :XXI + 342 p. ; II. Planches : 112 planches en NB et couleurs, 15 p., 1 plan dépliant libre. ISBN 2-86958-235-8, 150 euros.
(Ecole française d’Athènes, Athènes 2007)
 
Compte rendu par Xavier Lafon, Université de Provence (Aix-Marseille)
(lafon@mmsh.univ-aix.fr)

 
Nombre de mots : 1303 mots
Publié en ligne le 2010-02-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=143
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           Ce nouveau volume de la prestigieuse collection Exploration archéologique de Délos (EAD) est l’œuvre d’un archéologue et d’un architecte. De leur collaboration est né un ouvrage qui correspond aux normes les plus élevées que l’on peut attendre d’une monographie consacrée à un monument antique dont les restes in situ doivent être complétés par les blocs désormais disjoints. L’étude de ces derniers a été conduite de façon systématique, seul moyen d’écarter des éléments faussement attribués antérieurement à cet édifice dont la liste est donnée sous forme d’annexe.

 

          Pour ces monuments, les auteurs disposaient également d’un corpus épigraphique exceptionnel, permettant, entre autres, de préciser le vocabulaire technique, notamment celui utilisé pour désigner les différentes parties de l’édifice. Ces inscriptions ne sont pas pour autant d’une lecture et surtout d’une interprétation faciles : il s’agit de comptes financiers décrivant les travaux complexes échelonnés le plus souvent sur plusieurs années mais où seul l’aspect comptable annuel est considéré comme important. L’utilisation, par les magistrats rédacteurs de ces documents, de mots techniques empruntés au langage des architectes et des artisans ne doit donc pas faire illusion : ils constituent très souvent des hapax, ce qui rend leur compréhension immédiate impossible. De fait, même quand ils sont connus par ailleurs, leur sens dans le cas de ces inscriptions doit être analysé avec soin. À cela s’ajoute éventuellement la question de leur origine (concernent-elles vraiment le théâtre ?). On peut citer à titre d’exemple l’inscription mentionnant les paraskéné : le mot est étroitement lié de façon générale au domaine du théâtre grec (ou romain) mais dans ce cas l’absence de référence précise, le fait que les rédacteurs constituent un autre groupe de magistrats que ceux habituellement concernés par les travaux du théâtre, poussent J.-C. Moretti à y voir un équipement mobile, utilisable certes pour ce théâtre, mais également disponible pour d’autres lieux de spectacle. Outre l’intérêt historique que représente l’identification de ce matériel scénique pour l’histoire des spectacles, on comprend à travers cet exemple les difficultés d’identification des travaux mentionnés dans ces documents auxquelles se sont heurtés les auteurs. Cela suffit à justifier la nécessité d’un travail de très longue haleine où l’on doit mobiliser l’ensemble des connaissances sur ce type d’édifice pour comprendre les particularités du monument délien.

 

          Malgré ces difficultés, ces inscriptions bien datées permettent de « vérifier » en quelque sorte la chronologie des phases de construction et des grands travaux d’entretien, telles que la recherche proprement archéologique les restitue. Cela ne va pas sans discussion car les « contradictions » sont nombreuses ! Des phases de travaux clairement identifiables à l’œil ne sont pas confirmées par les inscriptions parce qu’il peut s’agir de travaux contemporains confiés à des équipes différentes. Inversement, différentes inscriptions peuvent renvoyer à une seule « phase » de travaux échelonnée sur plusieurs années et donc prise en compte du point de vue financier par plusieurs groupes de magistrats successifs. Enfin, ces inscriptions et plus généralement cette fois l’ensemble du corpus épigraphique délien, donnent des informations sur l’utilisation du monument au quotidien : calendrier et nature des spectacles – essentiellement deux concours musicaux chaque année.

 

                Le théâtre de Délos est un monument mal conservé, même s’il a fait l’objet de plusieurs campagnes de restauration depuis son dégagement. La documentation réunie est donc le résultat d’un travail systématique d’identification et d’analyse de tous les blocs isolés comme des structures encore en place, et reprend une documentation souvent ancienne dont la constitution a commencé bien avant le dégagement entrepris à la fin du XIXe siècle. Résultat d’une très longue enquête commencée en 1985, les avancées de ce travail ont été régulièrement présentées dans les chroniques du Bulletin de correspondance Hellénique et dans quelques articles préliminaires, comme celui publié en 2004 dans Mediterranean Archeology (Mélanges Richard Green).

 

          Le plan suivi présente, dans un premier temps, l’étude archéologique, organisée selon les grandes composantes de l’édifice (bâtiment de scène ; parodos ; orchestres et monuments honorifiques ; koilon c’est-à-dire ensemble des gradins ; citerne et place publique). Deux chapitres présentent ensuite le dossier épigraphique, et l’ensemble se conclut par l’histoire du monument, combinant les deux sources d’information principales.

 

          Ce monument est un peu plus tardif que ce que l’on s’attendrait à trouver à Délos au vu de son histoire, mais confirme son identification comme un théâtre purement hellénistique, érigé à l’époque de l’indépendance de l’île puisque la plus ancienne mention des travaux n’est pas antérieure à 306. Il est limité, dans un premier temps, à un seul bâtiment de scène, très sommaire, qui demeure longtemps amovible puisqu’il est réalisé entièrement en bois. Pendant plus de 20 ans, les spectateurs trouvèrent place sur les pentes non aménagées de la colline qui domine l’esplanade où est établi le bâtiment de scène. Les grands travaux dans ce secteur commencent seulement en 280, avec la mise en place des limites du koilon et des premières rangées de gradins sur une masse considérable de remblais rapportés. Parallèlement, le bâtiment de scène est reconstruit (et agrandi), cette fois en pierre. C’est là que les travaux sont clairement attribués à différents entrepreneurs comme le montrent les comptes et les constatations archéologiques, rendant difficile l’appréciation du coût total de cette construction.

 

          Une nouvelle (et dernière) phase de grands travaux débute en 250 pour s’achever vers 240, marquée par de nouveaux aménagements du bâtiment de scène et l’achèvement des gradins. Mais bien avant, au plus tard en 280, le monument est utilisé pour des spectacles, obligeant à une double interruption annuelle des travaux. Cette cohabitation contribue à expliquer leur étalement sur près de 70 ans pour un édifice capable d’accueillir, au final, 6 500 spectateurs et disposant, en outre, d’un jeu certainement important de décors amovibles.

 

          Les conditions d’accès, puis de visibilité des spectacles étaient loin d’être homogènes, très différentes d’un secteur à l’autre des gradins pour ne pas parler de l’orchestra. De ce point de vue il faut relativiser l’opposition traditionnelle entre théâtre grec accessible sans entrave et théâtre romain où les gradins sont cloisonnés par un système de maeniana à l’accès sévèrement contrôlé : la liberté (et donc l’égalité) entre les spectateurs « grecs » sont également largement théoriques.

 

          L’insertion du théâtre dans la trame urbaine est également soigneusement examinée : monument isolé au sens où aucune construction ne vient s’appuyer contre lui, c’est aussi un monument étroitement intégré dans un quartier où sont regroupés plusieurs édifices religieux, dont un sanctuaire consacré à Dionysos. Le bâtiment de scène est transformé pour les besoins du spectacle mais également, grâce à sa colonnade arrière, pour faire le lien entre les différents édifices regroupés autour du théâtre et de la place, dotée de citernes qui le prolonge côté mer.

 

          Ce théâtre est cependant rapidement abandonné, dès 88 ou, au plus tard en 69 av. J.-C. Contrairement à ce que l’on pensait généralement, ses restes ne sont pas inclus dans la nouvelle muraille construite en 69 pour protéger la ville. Sa destruction commence aussitôt comme le montre l’enquête conduite pour définir les remplois sur l’ensemble des monuments de l’île, sans oublier sa voisine Tinos.

 

          La qualité de ce volume des EAD doit être également appréciée à travers son illustration qui fait l’objet d’un deuxième tome. Grâce au format de la collection, on dispose ainsi, outre un grand dépliant, de 132 planches regroupant 432 figures. Celles-ci concernent à la fois sur le plan graphique le dessin « classique » d’un très grand nombre de blocs ou d’éléments d’architecture (ordre de colonnade ; encadrement de portes, etc.) mais aussi de plans, coupes et vues axonométriques. Ces dessins sont complétés par de très nombreuses photographies noir et blanc, le plus souvent des auteurs. Il faut noter également la réalisation d’une « maquette informatique », utilisée pour valider un certain nombre d’hypothèses au cours de l’étude et multiplier les approches et les angles de vue. Quelques « vues », nécessairement fixes, ont été reprises dans la publication. La distinction entre parties conservées et parties restituées est très clairement indiquée, de même que plusieurs hypothèses de restitution, anciennes et nouvelles, sont parfois présentées de façon simultanée sur une même planche.

 

          On retrouve là une illustration de la volonté plusieurs fois affirmée par les auteurs de présenter un dossier encore ouvert. On peut douter de la possibilité de trouver beaucoup de candidats disposés à reprendre à frais nouveaux l’étude d’un tel monument. En revanche, ceux qui voudraient reprendre tel ou tel point de la démonstration disposeront de tous les éléments objectifs pour l’appuyer : la qualité de cette publication rend ce travail quasiment indépassable et nul doute que les chercheurs l’utiliseront sans retenue.