Adornato, Gianfranco (ed.): Scolpire il marmo: importazioni, artisti itineranti, scuole artistiche nel Mediterraneo antico. Atti del Convegno di studio tenuto a Pisa, Scuola Normale Superiore, 9-11 novembre 2009. Archeologia e arte antica. 366 p. ISBN 9788879164658. € 74.00 (pb)
(LED Edizioni Universitarie, Milano 2010)
 
Compte rendu par Virginie Nobs, Université de de Genève et Ecole pratique des hautes études (Paris)
(virginie.nobs@gmail.com)

 
Nombre de mots : 2151 mots
Publié en ligne le 2012-02-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1457
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          Dans l’introduction des actes de ce colloque qui s’est tenu à la Scuola Normale Superiore de Pise entre le 9 et le 11 novembre 2009, G. Adornato, E. Ghisellini et C. Marconi, organisateurs et, dans le cas du premier, éditeur scientifique du volume, précisent que le but est de permettre une vue d’ensemble de la sculpture en marbre dans le sud de l’Italie, Sicile comprise. Le volume comprend toutefois des contributions qui traitent d’autres régions de la Méditerranée et complètent l’étude de la problématique.  Les organisateurs constatent tout d’abord que la recherche dans le domaine reste conditionnée par la dichotomie entre importations et productions locales. Les relations entre centres et périphéries artistiques, ainsi que les modes de transmission des techniques et des styles par des sculpteurs itinérants sont les principaux axes exploités dans les études présentées. 

 

          Les articles – dont on pourra consulter la table des matières en fin de ce compte-rendu – peuvent donc être divisés en trois catégories : des articles généraux sur un sujet proche du thème du colloque, des publications approfondies de matériel méconnu ou de nouvelles interprétations de pièces déjà bien étudiées, enfin,  des réflexions sur l’historiographie de la discipline et son influence sur la recherche moderne. Il faut tout d’abord noter la grande cohérence qualitative des articles. Tous sont bien argumentés et proposent de très nombreuses notes de bas de page, ainsi qu’une bibliographie  récente. Les illustrations qui accompagnent chaque article sont nombreuses et de bonne qualité. On regrettera seulement  l’emploi du noir et blanc et la netteté relative de certains détails. Le volume profite également de l’apport d’analyses chimiques pour divers matériaux : qu’il s’agisse de marbre (voir les divers articles de L. Lazzarini sur le sujet) ou de plomb (voir l’appendice de l’article de M. Iozzo par M. Benvenuti, L. Chiarantini et A. Dini, p. 66-67).

 

          L’article d’Alessia Dimartino (p. 9-40) présente l’historique de l’étude de l’épigraphie en relation avec la sculpture et s’oppose à la méthode employée par Didier Viviers (D. Viviers, Recherches sur les ateliers de sculpteurs et la Cité d’Athènes à l’époque archaïque. Endoios, Philorgos, Aristoklès, Mémoires de la Classe des beaux-arts,  Académie royale de Belgique. Série 3, tome 1,  Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1992), ce dernier attribuant des nationalités aux sculpteurs sur des éléments trop restreints d’après Dimartino. Pour elle, l’étude de l’épigraphie n’amène des éléments pertinents que jusqu’à la fin du Ve siècle avant J.-C. Par la suite, les alphabets régionaux s’uniformisent et ne permettent plus de tirer des conclusions. Elle propose par ailleurs de prendre en considération à la fois l’ethnique du sculpteur, l’alphabet mais aussi la provenance du marbre. Il conviendrait également de ne pas négliger la question du rôle du lapiciste. La grande force de l’article est de présenter les divers problèmes qui se posent lors de l’étude d’inscriptions par des exemples concrets et de fournir ainsi une base à la réflexion.

 

          Olga Palagia (p. 41-55) étudie l’apparition et le développement de la sculpture monumentale en marbre à Athènes et notamment le rôle joué par les Cyclades : Naxos pour les korai et Paros pour les kouroi. Elle s’intéresse particulièrement aux exportations de matériaux ainsi qu’à la présence de sculpteurs cycladiques en Attique à travers de nombreux exemples.

 

          Les douze articles suivants s’attachent  à publier des pièces et à en proposer des interprétations, parfois nouvelles.

 

          Mario Iozzo (p. 57-83) présente différents originaux grecs du Musée archéologique de Florence (inv. 99402, inv. 99403, inv. 91266, inv. 13832), avant de se concentrer sur l’étude d’un petit kouros en plomb (Florence, Musée archéologique national, inv. 99044), considéré autrefois comme samien, mais qu’il préfère associer à l’environnement naxien-crétois, avec une préférence pour Naxos. Une analyse des isotopes du plomb a permis de déterminer que le métal provenait de Thasos ou de Lesbos. Elle n’aide donc pas à préciser la provenance de la pièce dont les tentatives d’attribution ne sont soutenues que par de trop rares parallèles. On remarquera encore un déséquilibre entre les illustrations de pièces en marbre (15 images) et en plomb (6 images) alors qu’il s’agit du sujet principal de l’article. Ce dernier renforce l’impression que l’auteur détourne habilement le thème afin de proposer une nouvelle aire de production pour ce petit bronze dont le colloque a par ailleurs permis la restauration.

 

          Hélène Aurigny (p. 85-99) propose pour sa part une nouvelle analyse des fameux kouroi « Kleobis et Biton » de Delphes (Delphes, Musée archéologique national, inv. 467 et 980, inv. 1524 et 4672). L’article ne donne pas de description poussée – les pièces sont bien connues –  mais se positionne de façon plus théorique et s’attache à définir la notion de « style » avant de développer le propos.  Bien que l’on ne connaisse aucun kouros argien, ces pièces sont considérées comme la quintessence du style argien contemporain. Aurigny rappelle que les grands sanctuaires panhelléniques étaient les théâtres privilégiés des rivalités entre cités. La volonté d’Argos de marquer son identité par opposition à sa rivale Sicyone s’incarnerait donc dans cette offrande monumentale de son dirigeant Pheidon. Les illustrations choisies sont par ailleurs totalement complémentaires à l’article puisque toutes les classes de matériel citées sont représentées.

 

          Laura Buccino (p. 101-126) consacre un article dense à la présentation du corpus en marbre provenant de Poséidonia. Six pièces y sont étudiées en détail et abondamment illustrées. Il s’agit d’un fragment de péplophore, de trois têtes acrolithes de petites dimensions (Paestum, Musée archéologique national, inv. 133159, inv. 133151, inv. 133150), d’un fragment de protomé léonine et d’une statuette d’Héra trônant.  La koré et les acrolithes datent de la fin de la période archaïque et montrent des influences ioniennes mais aussi, dans de moindres proportions, attiques. L’auteur préfère interpréter les trois têtes comme provenant d’un relief et non de statues,  mais ne peut écarter la seconde hypothèse.

 

          Catherina Greco (p. 127-141), pour sa part, propose une nouvelle étude des parallèles comparables au  kouros retrouvé à Reggio di Calabria (Reggio di Calabria, Musée archéologique national, inv. 142110).

 

          A l’instar de Laura Buccino pour Poséidonia, Maria Cecilia Parra (p. 143-158) développe l’analyse de quelques pièces du matériel marmoréen de Caulonia (enrichi par des fouilles récentes) dans le but de préciser la datation des temples. Des tuiles en marbre lui permettent d’étudier  l’évolution des temples du sanctuaire de Punta Stilo. Les fragments retrouvés dernièrement – aile, main, jambe – permettent de proposer une association sphinge-être humain comme acrotère. La datation reste cependant délicate, les plus proches parallèles étant perdus (fragments d’ailes à Cyrène) ou fortement altérés par des restaurations/reconstitutions modernes (groupe provenant de Marasà, exposé au Musée national de Reggio Calabria).

 

          Place maintenant à deux articles qui traitent des mêmes campagnes de fouilles dans le sanctuaire d’Héra, à Capo Colonna (Crotone). Giorgio Rocco (p. 159-169) et Roberta Belli Pasqua (p. 171-184) y abordent tous deux la question des tuiles en marbre (évoquant les mêmes comparaisons avec les autres temples couverts de cette façon en Grande Grèce : Syracuse, Himère et Géla), ainsi que les ateliers cycladiques (probablement pariens) itinérants qui les produisaient. Seule différence de ces articles jumeaux, Rocco aborde le sujet en concentrant son propos sur l’architecture, alors que Belli Pasqua oriente le sien vers l’histoire de l’art et le décor sculpté du temple.

 

          Ce sont également des trouvailles récentes qui ont relancé l’intérêt pour la sculpture de Cyrène et ont motivé l’étude archéométrique des marbres employés, en partie publiés dans ce volume par Lorenzo Lazzarini et Mario Luni (p. 185-222). L’article privilégie une formulation didactique, les méthodes employées sont explicitées et les principales carrières antiques répertoriées à ce jour sont présentées. Les importations de marbre à Cyrène suivent un modèle bien connu dans la Méditerranée grecque : prédominance de Paros à l’époque archaïque, apparition du marbre attique à l’époque classique et diversification des importations à l’époque hellénistique.

 

          Alessia Perfetti (p. 223-234) étudie l’évolution des  reliefs dits « héroïques » laconiens. Elle fournit à la fois une base de travail claire pour ceux qui aimeraient approfondir leurs connaissances sur cette classe de matériel et un aperçu de l’évolution de la sculpture en Laconie.

 

          La sculpture sur pierre archaïque et classique lycienne est abordée par Alessandro Poggio (p. 235-249). Il y postule que l’usage du marbre s’est développé en Lycie après la diffusion de pièces marmoréennes le long des routes commerciales et la possible venue d’artisans cycladiques sur place. On regrettera toutefois le faible corpus considéré. L’auteur établit trois groupes de sculptures mais écarte volontairement le troisième qui comprend le monument des Néréides.

 

          L’étude sur Alcamène proposée par Enzo Lippolis et Giulio Vallarino (p. 251-278) récapitule les données connues sur la vie de ce grand sculpteur en développant notamment une analyse soignée d’une inscription provenant de l’Héphaisteion (IG I 472, par ailleurs présentée en appendice à l’article, p. 268-269). On retiendra qu’Alcamène a travaillé dans l’environnement de Phidias pendant une quarantaine d’années tout en restant attaché à la tradition sévère mais qu’il était tout de même ouvert à une certaine expérimentation.

 

          L’étude des semata de Sicile sud-orientale par Elena Ghisellini (p. 279-308), qui cherche à établir une chronologie typologique et à déduire des implications sociales, souffre de la taille réduite du corpus et de l’état de conservation des pièces, rendant certaines analyses stylistiques audacieuses. Le parallèle entre la figure 10 (Musée de Syracuse « Paolo Orsi », inv. 35441) et la stèle du Pirée montre surtout la différence dans le traitement du corps de l’enfant, encore accentuée par les positions divergentes plutôt que l’inspiration d’un modèle attique comme le propose l’auteur. Le faible nombre de monuments retrouvés laisse à penser, d’après l’auteur, qu’ils n’étaient accessibles qu’à la classe supérieure de la population, en raison de leur coût, et qu’ils permettaient alors l’affirmation d’un statut social, comme ailleurs dans le monde grec.

 

          Gianfranco Adornato (p. 309-337) fournit dans sa contribution un très intéressant résumé de l’historiographie de la recherche sur l’art de l’Italie du sud, en y replaçant notamment la question des « écoles » comme définies par Langlotz (E. Langlotz, Frühgriechische Bildhauerschulen , E. Frommann, Nürnberg, 1927). A l’instar d’Alessia Dimartino, l’exemple d’Endoios lui permet de développer son raisonnement, tout comme les cas d’Agrigente et de Métaponte. Adornato propose de privilégier une méthodologie transversale lors de l’étude des contextes de production artistique, afin de conférer plus de poids à toutes les poleis du monde grec. Les artisans itinérants ont joué un rôle important dans la transmission de nouveautés artistiques et leurs développements locaux.

 

          Bien que son article se focalise sur la pratique de l’attribution d’œuvres artistiques, Clemente Marconi (p. 339-359) propose lui aussi un rapide historique de la recherche et développe l’exemple de Claude Rolley (C. Rolley, La sculpture grecque 1. Des origines au milieu du Ve siècle, Picard, Paris, 1994). Il constate que les pièces d’Italie du Sud sont encore souvent étudiées individuellement, sans vision d’ensemble. Il fait remarquer le manque et la nature des traits diagnostiques conservés sur les pièces étudiées. Il met en garde contre l’argument technologique de l’incapacité des artisans autochtones à sculpter le marbre. Il développe l’exemple de la Sicile du XVe siècle après J.-C. pour illustrer son propos.

 

          L’objectif de ce volume – réveiller l’intérêt pour une région négligée par la recherche contemporaine –  est atteint. Le choix de l’étude du marbre permet d’aborder de très diverses disciplines comme les techniques, le commerce antique, les « écoles » et  les attributions d’œuvres. Il permet ainsi de renouveler les pistes de recherches dans le domaine, en associant ces diverses études dont la complémentarité apporte une dimension internationale aux problématiques abordées, en restituant à la Grande Grèce sa place dans la Méditerranée antique.

 

 

Sommaire

 

Introduction, p. 7

A. Dimartino, Artisti itineranti : l’evidenza epigraphica, p. 9

O. Palagia, Early Archaic sculpture in Athens, p. 41

M. Iozzo, Il proto-kouros da Samos nel Museo Archeologico di Firenze, p. 57

Avec un appendixe de M. Benvenuti, L. Chiarantini, A. Dini

H. Aurigny, Kleobis and Biton, Island marble Argive kouroi in Delphi, p. 85

L. Buccino, La scultura in marmo a Poseidonia in età arcaica e classica. Stato della questione e prospettive di ricerca, p. 101

C. Greco, Il kouros di Reggio Calabria : aspetti e problemi, p. 127

M.C. Parra, Marmi kauloniati, un contributo, p. 143

G. Rocco, Il ruolo delle officine itineranti cicladiche nella transmissione di modelli architettonici tra tardoarcaismo e protoclassicismo, p. 159

R. Belli Pasqua, Scultura architettonica e officine itineranti. Il caso dell’Heraion a Capo Lacinio, p. 171

L. Lazzarini, M. Luni, La scultura in marmo a Cirene in età greca, p. 185

A. Perfetti, « Rilievi eroici » laconici tra influenze ioniche e attiche. Una breve riflessione sull’arte laconica tra l’età di Chilone e la guerra del Peloponneso, p. 223

A. Poggio, Modelli di diffusione della scultura in marmo tra VI e V sec. a. C. : la Licia, p. 235

E. Lippolis, G. Vallarino, Alkamenes : problemi di cronologia di un artista attico, p. 251

E. Ghisellini, Stele funerarie di età classica dalla Sicilia sud-orientale, p. 279

G. Adornato, Bildhauerschulen : un approchio, p. 309

C. Marconi, Orgoglio e pregiudizio. La connoisseurship della scultura in marmo dell’Italia meridionale e della Sicilia, p. 339

Referenze fotografiche e iconografiche, p. 361.