Benseddik, Nacéra: Esculape et Hygie en Afrique. Recherches sur les cultes guérisseurs. Préface de Jehan Desanges, 1 vol. texte : 380 p. ; 1 vol. recueil épigraphique et iconographique, planches et
index : 304 p., 204 fig., 150 €.
(Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris 2010)
 
Compte rendu par Agnès Groslambert, Université Jean Moulin-Lyon 3.
(agnes.groslambert@free.fr)

 
Nombre de mots : 1940 mots
Publié en ligne le 2011-10-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1469
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          Le livre de Nacéra Benseddik reprend une thèse de doctorat d’État préparée sous la direction de M. Le Glay puis de M. R. Rebuffat, et soutenue à l’université Paris IV-Sorbonne en décembre 1995. L’auteur a été inspiré par le Saturne africain, ouvrage magistral de M. Le Glay dont elle a utilisé la méthode. Dans son introduction, elle reprend une interrogation de J. Toutain sur une question toujours d’actualité : les raisons de la coexistence sereine de cultes innombrables dans l’Empire romain. Une telle paix est-elle l’apanage de Rome, ou est-elle plutôt un bien largement répandu dans le monde ancien ?  En Afrique, il est incontestable que les cultes berbères, phéniciens, gréco-romains et orientaux ont été pratiqués séparément, mais ils ont été plus ou moins influencés avec le temps, par des associations, des assimilations, qui ont produit des cultes typiquement africains.  

          Avant l’arrivée d’Esculape et d’Hygie, l’Afrique possédait ses propres dieux locaux de la santé et l’un des problèmes est justement de chercher à savoir comment ils ont accueilli les dieux salutifères  venus de Phénicie, de Grèce ou de Rome. Une autre question est d’évaluer les différentes influences sur Esculape en Afrique. Peuvent-elles avoir des origines hellénistiques, romaines dues à la conquête ou les deux en même temps ? Ou bien l’Eshmun phénicien, dieu protecteur de Carthage, a-t-il été assimilé à l’Asklépios grec ?

 

           Dans cette somme érudite, l’auteur se propose d’étudier la façon dont s’est opérée la rencontre entre Asklépios/Aesculapius et l’Eshmun carthaginois. Elle déplore le caractère modeste et lacunaire de la documentation qui est répertoriée dans le second volume. Cette lourde contrainte a pesé sur ses recherches. Sa problématique est d’évaluer l’ampleur du culte d’Esculape en Afrique, tout en définissant son originalité pour démontrer l’existence d’un Esculape africain. Elle entend « enrichir le débat éternel chez les africanistes, sur les apports étrangers et le substrat berbère » (p. 18). Et d’ailleurs, les travaux sur Esculape en Afrique ont été depuis longtemps négligés, les informations sont éparpillées et il lui a paru urgent d’entreprendre ce travail magistral sur ce culte en Afrique en y joignant tous les documents archéologiques, épigraphiques et iconographiques qu’elle a pu rassembler. Ces documents sont présentés dans le second volume, Textes et images (297 p.), où de nombreuses planches et cartes circonscrivent la répartition du culte dans toute l’Afrique. Car ne l’oublions pas, N.B. ne se contente pas d’être une historienne de talent, elle est aussi une archéologue reconnue.

          N.B. commence par montrer le passage du dieu agraire phénicien au dieu romain de la médecine (p. 27-50), reprenant la méthode utilisée par M. Le Glay dans son Saturne africain. Elle insiste sur les « images africaines » du dieu (p. 51-84), dans les noms comme dans les épithètes ; parmi ces dernières, elle remarque qu’augustus (23 fois) domine largement, alors qu’on ne trouve bonus, sanctus, sôter, salutaris et salutifer qu’une seule fois, ce qui peut étonner chez ce dieu médecin. L’iconographie africaine n’est pas originale, elle est considérée comme classique. Certaines représentations sont très particulières et n’existent presque nulle part ailleurs. N.B. constate un fait significatif : les témoignages du culte (p. 85-121) constitués de temples, thermes et statues, déclinent d’est en ouest en Afrique et lorsque l’on s’éloigne des grands centres de dévotion, tels Carthage et Lambèse.

 

          Après l’étude des sources sur ce culte, l’auteur examine sa diffusion géographique et sociale en Afrique (p. 123-141). Esculape fut honoré aussi bien dans les temples que par les simples fidèles dont les témoignages de foi subsistent dans les autels, les bas-reliefs et les dédicaces. De façon logique, elle a trouvé des traces du culte dans les vieilles cités libyques ou puniques, ainsi que dans les stations thermales et le long des voies de pénétration. En revanche, contrairement à ce que les anciens affirmaient, Esculape, « l’ami du pauvre monde » (Pausanias, III, 22, 9), fut vénéré essentiellement dans les couches aisées de la population, par les notables des cités, par les gouverneurs et par les officiers de l’armée. Constatant l’absence de témoignage d’Esculape en Tingitane, l’A. pose une question fondamentale : quel dieu a empêché l’implantation du culte gréco-romain ?

         En Afrique, ce dieu a deux visages : l’un, fidèle à la divinité gréco-romaine importée et l’autre, un dieu gréco-romain greffé sur une divinité guérisseuse indigène. Dans son étude de l’Esculape gréco-romain (p. 143-239), elle réserve à juste titre une grande place à l’Asclépieieum de Lambèse. Esculape et Hygie furent populaires dans l’armée et la IIIe légion Auguste. Le lien privilégié entre le dieu et le culte impérial en a fait un élément de cohésion en Afrique. Quant aux prêtres et au rituel, ils sont connus et documentés. Dans son chapitre sur l’Esculape africain (p. 242-300), N.B. aborde un point complexe : celui des « syncrétismes ». Or, il s’agit d’une notion délicate à utiliser, qui a été critiquée par J. Scheid. Ici, comme dans de nombreuses provinces, les divinités locales se sont transformées au contact de Rome, mais sans disparaître. Ce « syncrétisme » d’assimilation concerne aussi les divinités puniques. Mais il y a soit assimilation après adaptation, soit assimilation pure et simple. Le « syncrétisme » d’association ou de juxtaposition apparaît dans des formules syncrétistes ou lorsque des divinités sont associées. La distinction entre le culte du dieu gréco-romain et celui de l’Esculape africain s’avère ardue. En effet, pour distinguer les prêtres du culte africain, l’A. a retenu leurs noms. Dans le rituel, on retrouve la pureté et l’incubation avec, certes, une importance donnée aux parfums et aux amulettes. Les lieux de culte sont surtout les villes anciennes, numides ou phénico-puniques, mais on les avait déjà dans le culte gréco-romain. Concernant les dévots, ce sont les mêmes que ceux d’Asklépios/Aesculapius. Or, s’il n’y a pas d’Esculape africain, pourquoi l’étudier ? N.B. donne une réponse à notre interrogation : l’Afrique où Esculape est quasi-absent, c’est celle qui a continué à adresser ses demandes de guérison à ses vieux génies guérisseurs ou à une autre divinité, qu’elle a réinventée à partir de son héritage libyque, face aux nouveaux dieux guérisseurs importés de Phénicie, de Grèce ou de Rome. On ne peut donc parler d’Esculape africain, mais de traces d’un culte guérisseur africain. Et lorsqu’il existe une médecine sacrée, c’est parce que la médecine humaine est impuissante.

 

          Le chapitre sur l’eau, la santé et le dieu met en évidence la symbolique de l’eau comme élément lié au sacré : l’eau est purificatrice, oraculaire et thérapeutique. La présence de l’eau est une constante dans le culte d’Esculape avec de nombreux thermes ou stations thermales, les cultes des génies et des nymphes. La religion romaine n’a pu faire disparaître les génies qui pullulaient dans les montagnes, les grottes et les points d’eau, et ceci d’autant plus que l’eau est précieuse en Afrique. Que ce fût par Neptune, les nymphes, un génie ou un numen, les eaux courantes étaient toujours sous la protection d’une puissance surnaturelle.

          Elle conclut par deux chapitres qui pourraient surprendre, l’un sur Esculape dans l’Afrique chrétienne (p. 319-329) et l’autre sur la pérennité des croyances naturistes relatives à la santé au Maghreb (p. 331-353).

          Tertullien, qui fut le premier à introduire le concept du Christus medicus dans la littérature chrétienne, reproche à Esculape sa bâtardise, sa cupidité et son incompétence (Ad nationes, II, 14, 10 et 12). Cette hostilité est aussi présente chez Augustin. La rancœur des chrétiens à l’égard d’Esculape a été attribuée à la similitude du Christ et du dieu païen. De nombreux temples et sanctuaires d’Esculape furent remplacés par des chapelles et des lieux de culte chrétiens à l’heure du triomphe du christianisme en Afrique. De même, les inscriptions à la gloire d’Esculape disparurent au profit de textes en l’honneur du Christ ou des saints guérisseurs.

          Enfin, le dernier chapitre s’attarde sur les marabouts et les « saints guérisseurs » installés près de sources sacrées, qui ont remplacé les génies romains. Les eaux curatives sont nombreuses de la Libye au Maroc. L’Islam semble avoir intégré le culte païen des eaux bienfaisantes, surtout quand il s’agit de combattre la maladie et la mort. L’incubation et les rêves sont utilisés pour soigner les malades dans l’Islam actuel. Quant au serpent, il fait partie du folklore maghrébin qui lui attribue trois pouvoirs : protecteur, guérisseur et fécondant. N.B. conclut avec justesse que l’eau, le serpent et les rêves, éléments essentiels du culte d’Esculape, font partie d’une symbolique commune à tous les hommes et à toutes les époques.

 

          La conclusion générale : Médecine, magie et religion hier… et aujourd’hui (p. 355-367) rappelle d’abord la longue espérance de vie que les auteurs anciens attribuaient à la population de l’Afrique romaine, assertion largement démentie par l’épigraphie. La médecine sacrée a coexisté avec la médecine laïque et les liens entre les deux sont incontestables. Devant l’échec de la médecine rationnelle, on faisait souvent appel à celle des temples. Les miracles d’Esculape n’étaient souvent ni plus, ni moins des miracles que les guérisons obtenues par la médecine. La magie, condamnée par les Grecs comme par les Romains, fut néanmoins utilisée dans la pratique médicale, défendue par Apulée, condamnée par Augustin. Les différentes médecines ont coexisté comme le démontre l’auteur. Quant à aujourd’hui… et demain, elle termine sur la persistance de pratiques magiques dans le Maghreb actuel, attirant tous ceux qui sont à la recherche de solutions miracles. Le Maghreb serait une zone privilégiée, où le contact entre l’homme et l’énergie psychique primitive resterait immuable.

 

          Notons que ce premier volume comporte de nombreux tableaux mais aussi douze figures qui présentent un grand intérêt sur l’état connu des sites aux siècles passés. On peut voir ainsi des reliefs du temple d’Eshmun à Sidon (fig. 1-3), plusieurs photographies,  dont la loi sacrée de Thuburbo Maius (fig.4) et des divinités (fig. 5, 6, 7, 12). L’A. publie des plans, rarement édités ou inédits, de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe siècle. Le plan des Aquae thibilitanae est dû à A. Ravoisié (fig. 8). Les ruines d’un château d’eau à Thubursicu Numidarum ainsi que la stèle de Bir Aouken ou Younekene, où est sculpté un astre au-dessus d’un personnage qui lève la main droite et qui porte l’inscription Bene laua ont été dressés par S. Gsell (fig. 9 et 10). Les restes archéologiques d’une chapelle chrétienne  d’après S. Gsell et H. Graillot aux Aquae Flauianae en 1893 (fig. 11) méritent d’être signalés, pour ce qu’ils nous disent du christianisme dans l’Afrique romaine, vestiges identifiés dans les annexes d’une station thermale…

          Le second volume : Textes et images (297 p.), présente des planches et donne une carte  h.t. cartographiant le culte dans toute l’Afrique. Comme son titre l’indique, il est centré sur le matériel archéologique, épigraphique et iconographique du culte d’Esculape et d’Hygie. Il est divisé en quatre parties correspondant aux provinces africaines de Proconsulaire, de Numidie, de Maurétanie Césarienne et de Maurétanie Tingitane. On a alors un classement par sites, avec en premier les capitales, suivies des villes par ordre alphabétique. Dans chaque site sont répertoriés : temples, statues, objets divers, dédicaces et stèles. L’auteur y a ajouté des cartes pour chaque province, ainsi qu’un dépliant h.t. qui donne une image de l’implantation d’Esculape en Afrique romaine. De plus, il y a 91 planches de grande qualité reproduisant des statues, des autels, des dédicaces, des plans de temples, des mosaïques ainsi que des dessins et une aquarelle du temple d’Esculape à Lambèse. 

 

           Ces deux volumes, Esculape et Hygie en Afrique. Recherches sur les cultes guérisseurs, seront désormais des ouvrages de référence pour tout chercheur s’intéressant aux cultes d’Esculape et d’Hygie en Afrique. En outre, ils seront utiles à tous ceux qui, de manière plus large, étudient  la religion et  l’Afrique romaine.