Bordron, Jean-François: L’iconicité et ses images, 216 pages, 25,00 €, ISBN : 978-2-13-058485-8 (Collection "Formes sémiotiques"; N° d’édition : 1)
(Presses Universitaires de France, Paris 2011)
 
Compte rendu par Chrystel Lupant, Université de Provence
(chrystel.lupant@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1597 mots
Publié en ligne le 2012-10-23
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1470
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          Dans son étude intitulée L’iconicité et ses images, Études sémiotiques, publiée aux Presses Universitaires de France, Monsieur Jean-François Bordron souhaite montrer que l’image relève aussi bien du domaine visuel, que de l’ensemble du domaine sensible et intellectuel, s’exprimant selon des sémiotiques variées. L’auteur élabore la réflexion sur la notion de fonction iconique dans une perspective phénoménologique, le but étant de comprendre l’instant où se pose la question de la forme, irréductible aux structures (formes symboliques) et à la simple présence. La stabilité des formes, s’exprimant dans une grammaire, une esthétique et une métaphysique, est étudiée par l’utilisation de textes et l’étude de représentations. L’image n’est pas utilisée dans sa vocation iconographique, mais dans la volonté d’analyse sémiotique.

 

          Dès la courte introduction (p. 1-3), l’auteur propose une approche méthodologique et raisonnée de son sujet. La définition d’iconicité et la formulation claire de l’objectif de l’étude permettent de cerner le sujet et de débuter cet ouvrage érudit consacré à la sémiotique de l’expression d’inspiration phénoménologique. Les images mettent en forme nos intuitions, avant même que celles-ci ne soient articulées par les systèmes de langues, de concepts ou de descriptions, octroyant à l’image une fonction régulatrice. Ayant posé les jalons de son étude et des définitions majeures qui y seront utilisées, l’auteur passe rapidement au corps de son analyse, organisée en trois parties. Si la dernière partie propose une approche théorique de l’iconicité, les deux premières parties consistent en huit études d’œuvres philosophiques, littéraires ou artistiques permettant à l’auteur d’engager et de développer certains aspects essentiels de sa réflexion.

 

          Ainsi, la première étude, intitulée « Image et esthétique » (p. 7-63), propose d’étudier comment un bâtiment en tant que réalité matérielle organisée, peut être dépendant de nos sentiments cognitifs et affectifs suscités par un effet de confrontation à ce « bâtiment ». L’auteur choisit d’appliquer sa réflexion à l’étude de la Villa Falbala, œuvre monumentale de Georges Dubuffet, implantée à Périgny-sur-Yerres. Dans cette réalisation d’un artiste reconnu du XXe siècle, l’auteur distingue un double geste de l’architecture tectonique : elle montre et elle signifie, et la tectonique rend évidents les principes de la construction d’un édifice par cet édifice lui-même. La notion de lieu s’avère ainsi essentielle, comme l’est celle de délocalisation, tout autant porteuse de sens. L’apport de citations choisies avec soin et issues des textes de Dubuffet lui-même permet de comprendre comment il a revendiqué, en tant qu’artiste, une pure individualité en brouillant les catégories habituelles. De la sorte, l’arbitraire peut s’exprimer dans les catégories figuratives et se recatégoriser autrement. Les traits sémiologiques regroupent les qualités sensibles : solitude d’une œuvre singulière et plaisir ludique du geste de la création sont des sentiments complémentaires. La Villa Falbala est ainsi l’expression d’un sentiment, d’une émotion et d’une pensée. Les aspects ludiques et jubilatoires n’en sont pourtant pas exclus. L’intérieur de l’œuvre, dont l’expérience n’est possible qu’aux « initiés », et son unique pièce de médiation spatiale et esthétique offre un espace où le langage est libéré du monde. Selon J.-F. B., il y a donc là création d’un « corps-langage ». L’œuvre de Dubuffet, si elle offre une fonction similaire à un espace sacré, est pourtant l’expression de la recherche de l’absolue liberté dans la création, chère à Dubuffet, désirant s’exprimer ici hors de toute référence culturelle.

 

          Par le déroulement de sa réflexion, l’auteur emmène le lecteur vers l’étude d’une seconde œuvre, celle de Rothko, caractérisée par des notions de diffusion, de diffraction, de dilution et de franges. En effet, comme le souligne J.-F. B., l’artiste définit les limites par le contraste, par une schématisation, parmi lesquelles les franges, conséquence de l’architecture globale des plages chromatiques, permettent de voir s’inverser les rapports de fond et de forme. L’œuvre de Rothko est ainsi un subtil équilibre entre lumière interne (plages chromatiques, le « devenir-paysage de la lumière ») et intensité lumineuse (« devenir-lumière du paysage »).

 

          Habilement, l’auteur emporte ainsi le lecteur dans son interrogation : qu’est-ce qu’un paysage ? Qu’est-ce que la notion de distance ? L’étude du tableau de Pyrame et Thisbé de Poussin et du paysage de Dubuffet offre l’occasion d’approfondir la réflexion et de décrire comment les paysages sont l’expression d’un conflit entre deux actes, celui de voir réalisé par le spectateur et celui des choses visibles (être montré ou de se montrer). Entre ces deux notions, il faut en insérer une troisième, produit de leurs rapports : le plan de contenu ou d’expression, au sens sémiotique. Le paysage, où distances géométriques, phénoménales et passionnelles cohabitent, est un ajustement entre espace symbolique et espace iconique. En tant que théâtralisation de la perception, le paysage est une tentative pour dominer une instabilité personnelle résultant d’une peur de l’espace. Cet espace est le lieu de l’existence et semble posséder les propriétés intimes du temps.

 

          Le second groupe d’études (« L’image médiatrice », p. 67-141), s’interroge sur l’image en partant de la textualité. Dans le premier chapitre, l’auteur met en miroir les Méditations métaphysiques de René Descartes et l’expérience picturale de la perspective selon Brunelleschi à Florence. Le discours de l’un et de l’autre comporte des schèmes spatiaux. Par une étude du texte et de la pensée de Descartes, puis une analyse de l’expérience de Brunelleschi, J.-f. B. démontre que l’expérience picturale est aussi une reconstruction du mouvement de pensée. Comme il le remarque justement, Descartes et Brunelleschi rendent clair un dispositif de la pensée en l’objectivant. L’auteur poursuit sa réflexion sur la pensée et la recherche de la subjectivité par l’étude de Maine de Biran. On y retrouve, comme une prolongation de la première partie de son étude, les réflexions sur le corps, le lieu, l’espace. L’efficacité de la pensée, comme image médiatrice, est toujours au cœur de la réflexion. L’auteur tente de faire un inventaire d’une multiplicité d’images et de préciser le « corps-image », et s’appuie pour cela sur l’étude du texte de Bergson, Le possible et le réel, faisant appel à une intentionnalité imageante. Après un répertoire des types dominants de l’image et de ses regroupements, l’auteur argumente des corrélations entre les modes d’introduction de l’image et ses propositions. Ces inventaires permettent l’analyse des compositions internes des images, toujours de manière méthodique et groupe par groupe. Plusieurs usages de l’art sont reconnus. Le chapitre La robe de Mme Swann, questionnant un passage de Marcel Proust (A l’ombre des jeunes filles en fleur) suit la même logique méthodologique en  notant qu’un objet décrit, en tant qu’objet du discours, n’est ni multiplicité ni unité. Les éléments descriptifs, dialectiques et la mémoire conduisent l’auteur à noter que l’espace de description est partiellement offert par la construction d’un point de vue, que la notion d’objet est ambiguë et que la figurativité est un des traits les plus fréquents dans la description d’objets.

 

          La troisième et dernière partie est consacrée à la théorie de l’image, dont le titre est explicite (« Théorie de l’image », p. 145-197). Loin de réduire l’iconicité à une propriété de signes, l’auteur tente de la définir comme un moment phénoménologiquement nécessaire à l’intérieur même d’un procès de constitution. Le but de cette dernière partie de l’étude est d’obtenir une compréhension globale de l’iconicité et des signes iconiques. Partant des trois grandes questions habituellement citées (ressemblance, représentation, mimétique), J.-F. B. tente de les clarifier et obtient des définitions de fonctions qui se cumulent sans se confondre. Il existerait un lieu ou un moment où l’iconicité se transforme en une fonction symbolique de référence. Par la classification des dépendances liées et libres, selon les termes de l’auteur, celui-ci espère obtenir un résumé d’une grammaire de l’iconicité. Parmi les règles, il note la réciprocité du rapport de tout à partie, la transitivité essentielle à la définition d’une composition et la thématisation, rendant le tout concret. L’iconicité est alors le moment de composition et de stabilisation. Enfin, dans un dernier chapitre, l’auteur interroge les rapports entre sens et signification. La perception est initialement une expression du rapport aux qualités perceptibles. L’auteur brosse avec justesse un tableau retraçant les résultats de son analyse consacrée à l’architecture générale de l’expression (p. 191), avant de continuer la réflexion par l’étude de sculptures en polystyrène expansé de Dubuffet. Revenant au premier objet de son étude (développé au premier chapitre de la première partie de l’ouvrage) et tout en citant toujours les textes de l’artiste, J.-F. B. remarque que ceux-ci proposent une réponse au niveau de la direction de signification précédemment étudiée : l’œuvre doit être regardée comme un langage. Si cette dernière étude n’est pas véritablement conclusive, on apprécie l’ouverture laissée par l’auteur.

 

          Ces analyses de sémiotique, si diverses qu’elles soient dans leurs règles et leurs expressions, participent à la fonction iconique. Par ces études, J.-F. Bordron suggère au lecteur d’élargir la notion d’image, en ne la cantonnant plus uniquement dans ses modalités de perceptions visuelles, mais en cernant le champ complet de notre expérience. Les qualités de rédaction, l’érudition des recherches et de la pensée mises en œuvre offrent un ouvrage à la fois complexe et suscitant les questionnements. Grâce à de fréquentes mises au point, définitions, reprises et reformulations des idées maîtresses, le lecteur pénètre dans un ouvrage parfois hermétique tant les idées sont riches de concepts (philosophiques, sémiotiques et phénoménologiques). Ces rappels ponctuels sont donc les bienvenus et recadrent la pensée du lecteur.

 

          L’iconicité et ses images contribue, dans un esprit scientifique, à démontrer la pertinence des interrogations multidisciplinaires, sans qu’il y ait pression d’y répondre de manière définitive. Le questionnement prime sur le résultat.

 

          Adressé à un lectorat de spécialistes, ceux-ci trouveront dans l’ouvrage de Jean-François Bordron une définition de la sémiologie par un ensemble de traits qui, sans exprimer directement une forme (c’est-à-dire sans être iconiques), participent de la configuration du monde vécu.