AA.VV.: Bouiron, Marc - Paone, Françoise - Sillano, Bernard - Castrucci, Colette - Scherrer, Nadine, Fouilles à Marseille. Approche de la ville médiévale et moderne, 463 p., 279 figures en noir et blanc ou en couleurs, format 22x28, ISBN 978-2-87772-461-6, 39 €
(Editions Errance, Paris 2011)
 
Compte rendu par Ludovic Lefebvre
(ludovic.lefebvre@orange.fr)

 
Nombre de mots : 1826 mots
Publié en ligne le 2013-03-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1488
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          Cet ouvrage est une somme érudite adressée à la fois aux spécialistes et aux amoureux  de la plus vieille ville de France (2600 ans) née par la volonté de la cité grecque d’Asie Mineure, Phocée et mentionnée dans les sources narratives par les auteurs antiques que sont Justin, l’abréviateur du Gaulois Trogue-Pompée et le géographe Strabon, contemporain d’Auguste.

 

          Marseille souffre justement d’être une « « ville antique sans antiquités » même si la période ancienne a longtemps eu les préférences sur les périodes médiévale et moderne. Jusqu’à cette somme, les deux dernières périodes étaient méconnues mais, de 1995 à 2005, 10 000 m² ont été fouillés avec une profondeur de recherche allant parfois jusqu’à 8 m. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public l’état des découvertes sur une période  méconnue de plus d’un millénaire, c’est aussi d’une certaine manière l’aboutissement de vingt ans de recherches.

 

          L’archéologie a connu une histoire tumultueuse avec le passé de la ville, les textes ont souvent été privilégiés mais la grande fouille de sauvetage de 1967, lors de la construction d’immeubles du centre commercial de La Bourse, dont une partie des vestiges conservée a donné le « jardin des vestiges », a permis de faire accélérer cette science dans la ville phocéenne et de mener des axes de réflexion. Par-delà des soubresauts, l’archéologie préventive s’est imposée peu à peu par les méthodes d’investigation, une doctrine et des règles juridiques permettant justement de passer d’une archéologie de récupération, à une archéologie de sauvetage puis, progressivement à une archéologie préventive. Cette étude s’appuie notamment sur de grandes monographies parues ces dernières années touchant cependant davantage la période médiévale que la  période moderne.

           

          L’excellence du lieu par un rappel topographique et historique est soulignée, le Lacydon (port) établi dans une calanque-estuaire et l’appropriation par les Anciens des lieux par une implantation sur trois buttes : Saint-Laurent, la butte double des Moulins et de la Roquette et Carmes. La trame urbaine médiévale a longtemps dépendu de celle héritée de l’Antiquité.

           

          Ce volume est donc centré sur les périodes médiévale et moderne et deux volumes devraient le compléter. Trois grandes fouilles sont plus précisément au centre de cette publication :

-         le quartier de l’Alcazar, fouillé en 2000 et correspondant peu ou prou aux faubourgs et remparts médiévaux ; ce quartier a été bouleversé par la construction de la salle de spectacle en 1857 mais il avait connu un grand développement au XVIIIème siècle ;

-         le tunnel de la Major, fouillé en 2001, proche de la cathédrale et du quartier épiscopal (qui fera partie d’une autre étude) dont l’époque moderne a arasé en partie les vestiges médiévaux qui, eux-mêmes avaient connu une période de destruction durant le haut Moyen Âge ;

-         l’espace Bargemon, fouillé en 2003, situé en bordure du port  et qui a souffert du dynamitage du quartier par les Allemands en 1943 ; le creusement des caves à partir du XVIIème siècle a par ailleurs détruit des informations importantes des siècles précédents. Il est d’ailleurs intéressant de relever que les dates d’édification des murs modernes sont moins  bien connues que celles de l’époque grecque. Outre la destruction des murs porteurs, on note également une rareté du mobilier archéologique.

 

          Sur l’ensemble de la période étudiée, on observe deux grands hiatus dans notre connaissance des vestiges archéologiques : entre le VIIIème et le XIème siècle, puis entre le XVème et le XVIème siècle.

 

          Marseille bénéficie de sources narratives importantes qui, si elles ont longtemps été seules mises en avant et extrapolées, constituent un appui de poids aux découvertes et aux analyses des archéologues. Ainsi le fonds archivistique médiéval est loin d’être négligeable, en commençant par celui de l’abbaye de Saint Victor. Les études historiques héritées du XIXème siècle, dont les auteurs ont eu connaissance d’éléments depuis lors disparus, restent utiles au chercheur et enfin, les représentations figurées dont le plan de Pietro Angelo Pelloia, daté de 1555 et récemment découvert, constitue à cet égard un exemple révélateur.

 

          L’ensemble de l’ouvrage s’articule autour de deux parties principales.

 

          La première, intitulée « Étude topographique et morphologique d’une ville multipolaire » (p. 35-205), s’attache à l’évolution de la ville sur la période considérée et « constitue le prolongement des monographies qui sont données dans la seconde partie » (p. 35). L’évolution de la ville est donc étudiée  notamment à travers ses soubresauts politiques, dont l’opposition comte-évêque ainsi que l’émergence du pouvoir communal sans compter le duel aragonais-angevin, jusqu’à la mainmise de la royauté capétienne et aux agrandissements voulus par Louis XIV. Les réseaux viaire et hydraulique, le découpage parcellaire, les techniques et matériaux utilisés (notamment la pierre de taille, un élément typique du paysage urbain marseillais) jusqu’aux évolutions des espaces habités ainsi que les lieux d’échanges sont donc répertoriés et analysés donnant de Marseille une image vivante et sans cesse en  mutation. Les problèmes des habitants à travers les siècles (la fonctionnalité des auberges, le passage progressif à l’immeuble d’appartement à l’époque moderne, l’émergence ou plutôt, l’importance croissante des caves) ainsi que la répartition géographique des pouvoirs sont décryptés sans oublier l’évolution du port et de la vocation commerciale de la ville.

 

          La seconde partie nommée « Présentation de quelques quartiers à la lumière des fouilles archéologiques » (p. 207-444)  revient sur les quartiers évoqués plus haut. C’est donc une analyse méthodologique, notamment par îlot, qui est retracée avec la ville supérieure (le quartier de la Major) comprenant les abords du quartier épiscopal, le rempart du front de mer ainsi que certains édifices (publics et privés), la ville basse (le quartier du Mazeau et de la Loge) et enfin, le faubourg et la Ville Nouvelle (du bourg de Morier au quartier de Roubaud) avec entre autres, les transformations dues à la volonté de Louis le Grand et ses continuités jusqu’à la Révolution.      

   

          Il ressort de cette publication que l’empreinte médiévale se fit sentir durablement dans le paysage urbain marseillais, jusqu’en plein XVIIème siècle. Mais ce paysage urbain fut largement revu par la suite en particulier dans la future Ville Nouvelle. Il est toutefois intéressant de constater que les archéologues, sur les onze siècles que concerne leur étude, sont confrontés à des phases de disette archéologique, si bien que l’idée de tenter de juxtaposer l’histoire du sol et l’historiographie paraît téméraire mais non impossible. C’est ce à quoi s’attellent  les spécialistes en fin d’ouvrage.

 

          Ainsi, le hiatus du haut Moyen Âge semble s’apparenter à  un réel déclin politique (et à un abandon de certains quartiers antiques dû aux recrudescences de la peste justinienne). Si des phases de nivellement peuvent expliquer ces carences archéologiques dans l’histoire de la ville, l’hypothèse de constructions plus rudimentaires et plus fragiles qui auraient alors été utilisées, n’est pas à écarter.

 

          Si, en gros, les périodes mérovingienne et carolingienne sont donc synonymes de difficultés pour Marseille, une certaine reprise est attestée pour les Xème-XIème siècles. Mais si celle-ci se constate dans les sources historiographiques (milieu du XIème siècle), cela est moins évident dans les fouilles archéologiques (excepté dans la périphérie de la ville).

 

          Un renouveau urbain est aisément perceptible vers la moitié du XIIème siècle dû vraisemblablement à une lutte d’influence entre les pouvoirs respectifs de l’évêque et du vicomte, désireux de matérialiser leur puissance temporelle, bien qu’il ne soit pas aisé de constater quelles furent les marques de relèvement et de redéploiement du tissu urbain imputables à chacun. On constate néanmoins le développement et la création de zones d’habitat (quartier marchand dans la ville basse par exemple) qui aboutissent même au besoin impérieux d’agrandir la ville et c’est ainsi qu’il est décidé de créer une nouvelle enceinte à l’est de la ville. Ce renouveau est imputable bien évidemment à l’accroissement démographique des XIème-XIIIème siècles commun  à toute  l’Europe occidentale, mais le port connut également une évolution liée à un événement qui affecta la même Europe durant la même période, les Croisades. Notons enfin que l’autonomie municipale semble avoir eu des effets dans la gestion du développement urbain (réseau viaire, réglementation sur les nouvelles constructions, entretien du port). L’intégration de Marseille au  royaume d’Anjou entre  la  moitié du XIIIème siècle et la moitié du XIVème siècle ne freina pas le développement de celle-ci, comme l’atteste l’extension des faubourgs ou la densification de l’habitat à l’intérieur de la ville.

 

          Avec la fin du  Moyen Âge, le spécialiste est de nouveau confronté à un véritable « hiatus archéologique » (p. 435). Après la période d’expansion  des siècles précédents, on constate une récession du développement urbain qui se manifeste par la destruction de zones d’habitat et la désertification de certains quartiers (fouilles de l’Alcazar). Ce phénomène est évidemment lié à la baisse démographique due aux catastrophes du XIVème siècle : famine, peste noire (qui est arrivée en France par Marseille) et guerre de cent ans, ainsi que les ravages causés par les terribles routiers, sans oublier, au siècle suivant, le sac des Catalans en 1423. Seulement, ce  hiatus archéologique atteignit des proportions inconnues par rapport au reste du sud de la France et la reprise ne s’effectua qu’à la fin du XVème siècle.

 

          Avec la Renaissance, Marseille connut un nouvel essor démographique, le port bénéficia de l’impulsion de la royauté et des modes urbanistiques en vogue au XVIème siècle (place du Grand-Caire). Marseille étouffait dans ses murs si bien que les terrains vierges n’existaient pas et qu’il fallut composer avec l’existant, ce qui n’empêcha pas, à proximité du port, la construction de vastes demeures. Le réseau viaire médiéval restait d’actualité même s’il faut noter l’action des collecteurs hygiénistes pour assainir et rationaliser le bâti de la ville. Cet important confinement à l’intérieur des remparts est confirmé au XVIIème siècle, où l‘on constate encore la  réduction de l’espace privé (densification attestée aussi bien par les fouilles que par les archives comme les actes notariés), étroitesse des rues et surélévation des immeubles (jusqu’à cinq étages) qui peut s’accompagner d’un gain d’espace horizontal (absorption de l’arrière-cour notamment) si bien que la réputation de la ville quant à la qualité de son habitat est décriée. La fin de ce siècle est toutefois marquée par la volonté de Louis XIV de remodeler Marseille avec la création de la Ville Nouvelle (agrandissement vers l’est par exemple). Il n’hésite pas à sacrifier de grandes demeures. Cette transformation va permettre à Marseille d’absorber l’augmentation de la population (90 000 habitants décomptés en 1716).      

 

          L’ouvrage est complété par des annexes, ensemble de sources narratives qui aident et guident l’archéologue (et le lecteur) à la découverte de la ville de Marseille médiévale et moderne. Au final, cet ouvrage se veut (p. 427) « une étape supplémentaire pour  la connaissance de Marseille médiévale » et il souhaite dans une perspective de continuité être également « la première pierre d’une  étude de la ville  moderne à partir de sources archéologiques et archivistiques ».