Clément, Pierre (dir.): Roquefort de la Montagne Noire – Un castrum, une seigneurie, un lignage. relié, 24,5 x 33 cm, 344 p. – nombreuses illustrations couleur, ISBN 978-2-86266-590-X, 60 €
(Loubatières, Portet-sur-Garonne 2009)
 
Compte rendu par Véronique Rinalducci, CNRS (Aix-en-Provence)
(rinalducci@mmsh.univ-aix.fr)

 
Nombre de mots : 2210 mots
Publié en ligne le 2013-02-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1498
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          L’ouvrage est une monographie consacrée à l’ancien castrum de Roquefort, abrité dans l’un des replis des contreforts septentrionaux de la Montagne Noire, site à l’origine de la création d’une seigneurie et d’un clan aristocratique prestigieux, sans doute le plus important de ce secteur. La seigneurie, qui naît vers l’an Mille dans le comté de Toulouse, s’étend jusqu’aux piémonts de la Montagne Noire, vers le Lauragais et le Pays de Sault au sud, le Carcassès et les Corbières vers l’est. Avec les Brens, les Alaigne, les Laurac, le lignage fait partie des « barones » qui s’élèvent aux côtés des Trencavel, face aux Toulouse, aux Albi et aux Carcassonne, seigneuries principales. L’occupation du castrum semble connaître son apogée au XIIIe siècle, aux heures les plus sombres de la Croisade des Albigeois puis de l’Inquisition, puisque le château sert de refuge aux bons hommes et bonnes femmes cathares. Aimeric de Roquefort, parmi 80 chevaliers, périt en 1211 dans le siège de Lavaur, orchestré par Simon de Monfort. L’issue de la croisade albigeoise, puis de la croisade menée par Louis VIII, qui aboutit à l’installation de la sénéchaussée royale à Carcassonne en 1226, conjuguée au passage du Languedoc sous domination française en 1271, semble fatale à bien des seigneuries dont celle de Roquefort.

 

          Une équipe pluridisciplinaire, composée d’historiens, d’archéologues et d’un conservateur du patrimoine est conduite ici par un amateur éclairé, réinventeur et aussi propriétaire du site, à qui revient la volonté de faire resurgir de l’ombre les ruines d’un castrum abandonné. La démarche, scientifique, fait feu de tout bois et se place à l’origine d’une protection ISMH réalisée sous l’égide du Service Archéologique Régional de Midi-Pyrénées. L’enquête dépasse la notion d’étude documentaire préalable et présente une introduction historique d’ampleur, susceptible d’appeler un futur programme archéologique. Pour cette étude, l’ouvrage se divise en cinq chapitres portant successivement sur les origines de la seigneurie, le lignage et son implication aux temps du catharisme, la place du castrum lui-même dans ce contexte particulier et son devenir à la fin du Moyen Âge et durant l’époque moderne. Le livre se referme sur une brève prospection inventaire. En dépit d’une inégalité des chapitres, nous retiendrons la rigueur de la structure. Chaque partie est systématiquement ponctuée par une série d’annexes composée au minimum des notes de chapitre, des pièces justificatives avec transcription des sources, et d’un index à double entrée : noms de lieux et noms de personnes. Ces annexes sont parfois étoffées de listes de personnes, d’arbres généalogiques et de notices spécifiques, et toujours de références bibliographiques exhaustives. Il convient, enfin, de souligner la qualité de cette édition où l’accent est mis sur l’esthétique et offre un In-folio à reliure pleine en toile. À l’intérieur de ce bel ouvrage imprimé sur papier glacé, chaque tête de chapitre se distingue par une page de garde sur papier de couleur dorée, de même que les transcriptions des sources principales sont imprimées sur fond d’imitation de parchemin.

 

           La thématique historique développée autour des origines de la seigneurie et du lignage de Roquefort aux temps des cathares correspond amplement aux trois-quarts de l’ouvrage. Elle bénéficie de l’éclairage exceptionnel du « Cartulaire des Trencavel » — cartulaire laïque de prestige rédigé au cours du dernier quart du XIIe siècle — et étudié par H. Débax, qui a autorisé ici l’utilisation de certaines de ses transcriptions, encore inédites au moment de la rédaction, ainsi que de celui des dépositions de l’Inquisition transcrites par G. Hancke et J. Duvernoy. Indirectement à l’origine de la seigneurie, l’abbaye de Sorèze joue un rôle important dès le IXe siècle, puisqu’elle possède des droits financiers sur la Montagne Noire pendant tout le Moyen Âge, et les droits seigneuriaux sur l’extrémité occidentale précisément où se situe le castrum. Le contexte géopolitique régional au sein duquel la seigneurie prend naissance est celui du conflit entre les comtes de Toulouse-Rouergue et ceux de Carcassonne, et le destin des Roquefort est exclusivement lié à celui des vicomtes de Trencavel qui évoluent, à cette période, dans l’entourage toulousain. Ainsi, entre 1000 et 1032 apparaissent : Ugo de Roquefort, et pour la première fois le « castellum de Rocafort », peut-être à la faveur d’une création vicomtale élevée pour limiter, selon J.-P. Cazes, le pouvoir temporel de l’abbaye de Sorèze. Cette implantation des Roquefort autour du castrum éponyme, au sein du réseau militaire des Trencavel, se trouve confirmée par actualisation des serments envers chaque vicomte jusqu’en 1153. La lignée seigneuriale des Roquefort se développe à partir de 1080, et le château est tenu, dès l’origine en coseigneurie, entre frères, ou entre branches du lignage jusqu’au XIIIe siècle. Si en 1153, l’appellation de castrum disparaît, celle de châtellenie la remplace en 1233. À cette période, les Roqueforts sont coseigneurs de l’ensemble des châteaux de la vallée du Sor, ils possèdent des droits sur des établissements religieux, dont Sorèze, et leur influence s’étend encore sur le versant sud de la Montagne Noire, en Lauragais et Carcassès. Pour résumer, les Roquefort tiennent toute la partie méridionale, marginale, du domaine des Trencavel. L’origine de la famille elle-même est analysée comme il convient à l’historien, suivant les noms portés par les plus lointains ancêtres. Chez les Roquefort, « Escafre » est porté aux XIe-XIIe siècles, dont la plus ancienne forme mentionnée, « Ischafredus : Scafred », remonte à 918 et plaide en faveur de l’origine germanique d’une famille noble wisigothique de Septimanie, présente à Alzonne (jonction des comtés de Toulouse et de Carcassonne), où les Roquefort vont acquérir des droits féodaux importants. La lumière dirigée sur les membres de la famille de Roquefort, grâce aux sources, laisse apparaître au fil du temps des relations conflictuelles avec les Trencavel et l’envergure au XIIe siècle, d’un lignage seigneurial anciennement implanté dans la région et dont la noblesse, la richesse et l’influence lui permettent d’égaler le rang des comtes.

 

          Suivant la même démarche d’analyse des sources, un chapitre important (plus de 100 pages), est consacré par G. Hancke à l’implication des membres de toutes les branches de la famille Roquefort au sein du catharisme. La destination du castrum qui devient une forteresse-refuge (jusqu’à 300 hérétiques), n’est pas sans faire écho à la complicité, plus ou moins reconnue, des vicomtes de Trencavel envers l’hérésie. Dès la fin du XIIe siècle, on connaît une dame hérétique de Roquefort, enfermée avec son fils à Termes en 1210. Nous savons que Jordan de Roquefort protège les hérétiques, vers 1220, et que la branche principale, celle de leurs cousins les Corneille, des Roquefort-Laurac et des autres branches latérales du Lauragais et familles apparentées, comptent toutes des membres compromis dans la résistance et l’hérésie.

 

          Il revient à A. Brenon la tâche de resserrer l’objectif sur ce qu’il advint du lieu lui-même pendant cette période de troubles. Là encore, l’éclairage est offert par la transcription (23 pages), de J. Duvernoy, d’une copie moderne de la déposition d’un religieux cathare originaire de Roquefort, Guilhem Rafard, converti ayant abjuré sous l’Inquisition entre 1278 et 1282.

 

          Le castrum reste, malgré tout, peu renseigné par les sources et, toujours indirectement, par la présence cathare. Pour la période médiévale, on ne dispose d’aucun écrit sur l’encadrement religieux, pas de mention de lieu de culte propre au château, ni de renseignement sur le terroir ; ce constat n’est pas exceptionnel. Au début du XIIIe siècle, nous ignorons qui occupe le castrum. De 1209 à 1229 pendant les années de guerre, nous n’en avons aucune mention, et ce silence perdure jusqu’en 1265. Si l’on reconnaît la présence d’un quartier d’habitation abrité dans le castrum, ce n’est qu’à la faveur de témoignages sur les hérétiques réfugiés qui y mènent une vie apostolique ; il semble bien que les seigneurs du lieu combattent la croisade ailleurs. Comme Durfort sa voisine, Hautpoul, Dourgne ou Puylaurens, la forteresse est devenue clandestine et l’observation de l’historien est orientée sur des écrits focalisés sur l’hérésie proprement dite. Il reste difficile d’émettre des hypothèses sur la période précise de l’abandon du site en faveur d’un glissement de l’habitat vers l’actuel village des Cammazes de Roquefort, et éventuellement sur les raisons de cet abandon, sans étude archéologique. Pour l’heure, la comparaison s’oriente tout naturellement vers le castrum de Durfort, dont les Roquefort sont cofondateurs et coseigneurs, et qui a bénéficié, lui, d’un long programme de recherches archéologiques. Mais qu’en est-il vraiment de l’évolution du castrum de Roquefort ?

 

          Il faut attendre les dernières pages de l’ouvrage pour voir illustrées les ruines du castrum, au travers d’une brève prospection-inventaire, présentée sous sa forme initiale de rapport administratif brut, enregistré au SRA de Midi-Pyrénées, et dont l’auteur n’a pas rang de signature sur la couverture du livre. On ne peut que regretter, dans une volonté affichée de publication de qualité, cette forme non retravaillée. Pourtant, cette illustration très concrète des vestiges aurait peut-être mérité d’être placée bien en amont, posant le paysage tout en respectant l’ordre du sous-titre : « un castrum, une seigneurie, un lignage ».

 

          C’est par ce court chapitre, rapporté d’une étude bien antérieure (2005), que s’affirme la volonté de rassembler toutes les informations possibles sur le château, au risque de révéler un déséquilibre des contributions à l’intérieur de l’ouvrage. Une vingtaine de jours fût allouée à une prospection et un relevé topographique qui, faute de débroussaillement conséquent, demeure inabouti, et dont on peut déplorer l’absence de géo-référencement et de raccordement précis au NGF. Pour les mêmes raisons, l’étude n’apporte malheureusement rien de neuf sur la configuration du site qui ne soit pas déjà évoqué dans les chapitres précédents, à savoir la présence d’une zone villageoise sous la protection d’un donjon. Ces résultats sont sans doute imputables à la ponctualité de l’intervention (préventive ?), en l’absence de programmation archéologique.

 

          Cette monographie née d’une initiative locale privée, revêt un caractère inattendu par la qualité matérielle du livre et par celle de ses contributions historiques qui comptent au moins 60 pages de transcriptions des sources écrites. Elle avait pour objectif de rassembler des études individuelles en rapport avec une seigneurie dont le castrum éponyme n’a pas encore fait l’objet de recherches archéologiques. L’ouvrage se situe en amont d’un éventuel démarrage d’un tel programme, alors que le choix même de son contenu et son aspect extérieur est celui traditionnellement réservé à sa publication définitive. Le résultat, en l’absence de véritable programme de recherche, se défend scientifiquement et reflète un certain courage vis-à-vis de la communauté administrative et scientifique, appelée à statuer sur l’opportunité d’un tel programme. Il constitue en tout cas la seule référence solide sur le sujet et s’élève bien au-delà de la simple étude documentaire préalable, pour emprunter un vocabulaire d’archéologue, et va jusqu’à revisiter l’émergence de la féodalité occitane. La publication apporte un réel éclairage scientifique sur l’histoire des principautés féodales régionales qui occupent la route entre le Toulousain et la Provence, et contribue amplement à l’illustration de la communauté cathare du XIIIe siècle - plus particulièrement pour G. Hancke, de la société féminine durant la période. À travers l’histoire de la croisade du Pape puis de la croisade royale, Roquefort représente un observatoire de la place de l’occupation hérétique dans l’évolution de ces villages castraux du Midi qui s’opposent à Simon de Monfort dès le début du siècle. Cette ample introduction historique semble appeler de ses vœux un programme archéologique d’envergure, du type de ceux menés à Durfort, tout voisin, par B. Pousthomis, ou de Cabaret par M.-E. Gardel. La volonté semble affichée et le dossier ouvert. Quant à savoir si au sein de la programmation archéologique française ou européenne, telle qu’elle se dessine actuellement, et au regard des contraintes économiques actuelles, ce type d’archéologie castrale longue et ingrate peut encore prétendre à un avenir, la question reste posée.

 

 

Sommaire

 

Avant-propos — Pierre Clément 9

 

Préface — Anne Brenon 13

 

Aux origines du château et des seigneurs de Roquefort (XIe et XIIe s.) — Jean-Paul Cazes 15-64

Le site de roquefort et sa seigneurie 17

La famille de Roquefort 29

Tableau généalogique 40

Dossier documentaire 44

Notes 62

Index 64

 

La famille de Roquefort à l’époque du catharisme (XIIIe s.) — Gwendoline Hancke 67-174

Le noyau familial 69

La branche des Roquefort-Laurac 105

Branche latérales et membres incertains 124

Une famille apparentée : les Unaut, seigneurs de Lanta 142

Annexes 147

Tableaux 155

Sources, bibliographie, notes 162

Index 174

 

Eléments sur la société cathare de Roquefort au XIIIe s. à travers la déposition de Guilhem Rafard devant l’Inquisition — Anne Brenon 183-242

Un castrum cathare au temps de la croisade ? 187

L’enfance de Guilhem Rafard 190

Le catharisme à Roquefort au milieu du XIIIe s. 196

Guilhem Rafard, croyant de Roquefort 200

Le voyage en Lombardie 203

Guilhem Rafard, bon homme à Roquefort 206

Capture, abjuration, dénonciations 211

Notes 215

Tableaux généalogiques 216

La population du castrum de Roquefort entre 1228 et 1275 218

Transcription/traduction — Jean Duvernoy 221

Index 242

 

Roquefort et sa seigneurie du XIVe s. à la Révolution — Marc Comelongue 247-286

Le castrum de Roquefort 249

Les seigneurs de Roquefort-les-Cammazes  252

L’église de Roquefort 261

Annexes 263

Tableaux généalogiques 275

Notes 279

Index 286

 

Castrum de Roquefort. Document Final de Synthèse de prospection inventaire — Pierrick Stéphant 289

 

Conclusion — Michel Barrère 332

 

Remerciements — 339