Châtelet, Anne-Marie: Le souffle du plein air. Histoire d’un projet pédagogique et architectural novateur (1904-1952). 17x24 cm, 304 p., 200 images n/b, ISBN: 978-2-940406-17-3, prix: 32 €
(Metispresse, Genève 2011)
 
Compte rendu par Dominique Hervier
(hervier2dominique@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1279 mots
Publié en ligne le 2013-09-24
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1506
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          Le thème de l’école de plein air s’inscrit dans les préoccupations pédagogiques et hygiénistes du début du XXe siècle et participe de ce fait des manifestations d’urbaphobie récemment mises en lumière par F.Bourillon et A.Baubérot. Le sujet certes évoqué de loin en loin dans les publications sur l’architecture du XXe siècle, ou de façon locale (Dolf Broekhuizen pour les Pays-Bas) fait pour la première fois l’objet d’un ouvrage à part entière, dense et soigneusement documenté. L’auteur, Anne-Marie Chatelet, qui a jadis consacré sa thèse aux écoles élémentaires parisiennes de 1870 à 1914, pouvait tout naturellement en venir à s’intéresser à ce phénomène. Elle a déjà dirigé en 2003 un ouvrage collectif («L’école de plein air. Une expérience pédagogique et architecturale dans l’Europe du XXe siècle » avec les concours de Dominique Lerch et Jean-Noël Luc et la collaboration de Andrew Saint [Paris] : Éd. Recherches, 2003, 432 p, ills). En outre, son admiration pour l’école de plein air de Suresnes la conduit à s’intéresser au contexte large dans lequel s’inscrit ce chef-d’œuvre de Beaudouin et Lods et la décide à explorer la genèse des écoles de plein air. En effet, « L’architecture pour l’éducation en pleine nature est une idée paradoxale tant il parait contradictoire de bâtir pour être en plein air… » commence-t-elle par souligner. Pourtant, de ce paradoxe, soutenu par une orientation pédagogique novatrice,  est née une architecture qui a contribué à profondément renouveler la construction scolaire et qui de surcroît connaît une amplitude internationale. Dans la gestation de ces écoles, le rôle du médecin, qui préconise des cures de grand air et de soleil pour les enfants souffreteux ou atteints de tuberculose, celui de l’éducateur qui y voit l’occasion de dispenser un enseignement diversifié ou innovant (méthode Montessori), sont aussi importants que celui de l’architecte et la genèse des projets d’écoles le met bien en lumière.

 

          L’ouvrage, composé de quatre chapitres chrono-thématiques, est bien illustré dans le texte et doté de sept planches thématiques. La publication de cette iconographie dont la quête n’a pas été simple, représente une des richesses de cet ouvrage aux qualités multiples dont l’appareil critique et l’index nominum constituent un socle impeccable. En effet, l’auteur nous livre avec le Souffle du plein air une somme nourrie des archives françaises, municipales, départementales, des fonds privés et spécialisés (Archives de L’Hygiène par l’exemple du Comité français des écoles de plein air) et par les sources européennes privées (fonds Alfred Roth, Jan Duiker) et publiques (italiennes, suisses allemandes). Le dépouillement des sources imprimées – périodiques et publications en série, actes de congrès, articles et ouvrages- a manifestement procuré une mine de renseignements pour comprendre ce phénomène limité grosso modo à la première moitié du XXe siècle.

 

          Tout commence en Prusse où la première école de plein air - la Waldschule – voit le jour à Charlottenburg en 1904, avec le recours à la baraque Doecker, jusqu’alors utilisée par la médecine militaire en campagne et gage de salubrité (p.19-35). Le développement du phénomène en Allemagne (1904-1918), la diffusion de l’idée en Europe relayée par les congrès d’hygiène scolaire, puis la prolifération de ces initiatives non plus seulement en Europe mais aux USA et en Australie indiquent combien le programme - en corollaire à celui des colonies de vacances - correspond aux préoccupations sociales de la période. La situation en France est analysée en détail. Les tenants de la réutilisation de propriétés confortables à la campagne et ceux de baraquements hygiéniques et provisoires, dans l’espoir d’endiguer la forte mortalité infantile, trouvent dans des revues fondées par des instituteurs et de modestes médecins (« La revue mensuelle d’éducation rationnelle » : L’école en plein air par exemple) une tribune pour diffuser leurs idées. Le IIIe congrès international d’hygiène scolaire, tenu à Paris en 1910, contribue à susciter un intérêt qui se développe jusqu’à la veille de la Seconde guerre (p. 35-72).

 

          L’histoire architecturale de l’école de plein air – désignation plus consensuelle que celle de la Waldschule germanique - pourrait se résumer par le passage du baraquement, qui n’intéresse guère les architectes, à l’option pavillonnaire qui rejoint là une tendance forte de l’architecture hospitalière de l’entre-deux guerres (chapitre II). L’auteur est attentif dans la période 1910-1931 aux grands bouleversements politiques et économiques (Guerre de 14-18, crise de 1929) diversement ressentis selon les pays et qui introduisent dans l’installation des écoles de plein air des phases diverses. La période en tout cas voit l’apogée architecturale des écoles de plein air avec des projets et des réalisations exceptionnelles (Bloemendaal par J.H. Groenewegen ; Hilversum, école de Zonneheide par B.Bijvoet et J.Duiker) sans parler de Suresnes. On observe en France un second départ avec le rôle déterminant de l’Office d’hygiène de la ville de Paris (OPHS, 1918) et la tenue du premier congrès international des écoles de plein air (Paris 1922). L’exposé du rôle incitatif des écoles de plein air à l’innovation dans les édifices scolaires classiques par exemple dans les domaines du vitrage et du chauffage, par le choix d’une orientation méridionale des classes et la contestation de l’éclairage unilatéral constitue un des apports majeurs de cet ouvrage et permet de comprendre comment il participa à la naissance d’une architecture scolaire désormais davantage perméable à son environnement(p.79-204).

 

          Dans la période 1928-1933 - Le plein air, un idéal qui fait l’objet du chapitre III -, médecins et éducateurs se font les avocats du plein air et les congrès du CIAM l’écho de l’engouement des architectes. A.-M. Chatelet met alors en lumière un phénomène de convergence d’idées dans la mise en œuvre entre l’architecture scolaire et la branche spécialisée des écoles de plein air. Les militants de la Nouvelle Éducation et ceux du Mouvement moderne se sont rejoints pour prôner un enseignement de plein air et « une architecture liée à la nature, transparente, poreuse et de petite échelle ». Chemin faisant sont étudiés entre autres les Freiflächeschulen de Francfort de l’architecte Ernst May (écoles originales par leur implantation et par leur dispositions) et les établissements scolaires grecs des années trente - bien repérés dès 1966 par François Loyer - qui offrent à Athènes mais aussi à La Canée, à Chios ou Lamia des réalisations passionnantes.

 

          Le parcours historique du développement des écoles de plein air s’achève avec la période 1931-1953 qui voit à la fois la généralisation du principe, leur diffusion puis leur déclin. En fait, le principe n’est plus admis par les seuls spécialistes et plutôt que des institutions marginales de prévention de la tuberculose, ces écoles deviennent des lieux d’expérimentation pédagogique. Les mouvements fascistes impriment des connotations nationalistes et racistes et la guerre paralyse le fonctionnement des établissements. Si le rythme des congrès internationaux s’amplifie (Bielefeld et Hanovre en 1936, congrès avorté  de Berlin/Rome de 1941-42, Rome 1949, Zurich en 1953), en consacrant le succès des idées et de l’architecture impulsées par le mouvement, il faut cependant constater que les réalisations recensées entre 1933 et 39 ne dépassent pas la demi-douzaine (à Mannheim, en Sardaigne, Angleterre et Danemark). Au final, la généralisation des principes directeurs de l’école de plein air à l’ensemble de la construction scolaire est accompagnée d’une réussite sanitaire d’importance : la tuberculose est éradiquée par la pénicilline. L’échec de la maladie signe l’arrêt des congrès (p.259-336).

 

          L’ouvrage s’achève par la conclusion concise d’une auteure rompue à la connaissance de l’architecture moderne. Reprenant l’idée de H.R. Russel Hitchcock d’une avant-garde architecturale du mouvement moderne mieux acceptée dans ses projets d’architecture scolaire que dans ses autres réalisations, A.-M. Châtelet démontre que c’est bien grâce à l’engagement des médecins, à la vigueur du débat pédagogique et au mouvement des écoles de plein air que cela a pu se produire.