Cascaro, David (dir.): Faire impression – L’école d’art de Mulhouse entre industrie et beaux-arts (1829-2009). Avec la collaboration de Yves Tenret. 16,5 x 24,5 cm (broché, couv. à rabats), 352 pages (ill. coul.), ISBN : 978-2-84066-444-4, EAN : 9782840664444, 25 €
(Les presses du réel, Dijon 2011)
 
Compte rendu par Jennifer Beauloye, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles
(jennifer.beauloye@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 1249 mots
Publié en ligne le 2012-02-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1515
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          « Faire impression. L’école d’art de Mulhouse entre industrie et beaux-arts (1829-2009) » est un recueil paru aux Presses du réel, sous la direction de David Cascaro (directeur de l’école d’art de Mulhouse, Le Quai), dans la collection « Mémoires » fondée par Jean-Louis Maubant. Dans une interview réalisée par Yves Tenret (écrivain et enseignant à l’école de Mulhouse) pour la revue en ligne Derives.tv, David Cascaro explique qu’à l’occasion des 180 ans de l’école, il a voulu « marquer le coup ». A l’heure où Bologne modifie profondément les écoles d’art européennes et où les changements de noms successifs de l’école en font oublier ses origines, il lui paraissait nécessaire de relier son actualité avec son passé dix-neuvièmiste. L’histoire de l’école de Mulhouse est ancrée dans l’histoire industrielle française bien avant celle des beaux-arts et du ministère de la culture d’après-guerre. Elle est fondée, en 1829, de la volonté des manufactures locales de créer un lieu de formation pour leurs ouvriers qui soit aussi un relais de l’académie de Paris afin d’améliorer la fabrication des impressions textiles – sur laquelle est fondée la réussite industrielle de Mulhouse. A travers cet ouvrage, il s’agit de dresser le portrait de cette école de province, des arts industriels et des beaux-arts dont elle est issue jusqu’à l’art contemporain et au design en faveur desquels elle joue un rôle actif dans la politique culturelle municipale actuelle (biennale « Mulhouse 00 », Kunsthalle).

 

          Mais il ne s’agit pas d’une publication de type monographique. Le livre mélange les genres. Il se compose de textes scientifiques, d’entretiens, notamment avec l’artiste camerounais Barthélémy Toguo (quoique son parcours ne l’ait pas conduit à Mulhouse) ou l’adjoint au maire à la culture, Michel Samuel-Weis (Pour une politique contemporaine de l’art à Mulhouse), de tables rondes regroupant des acteurs issus des mondes universitaire, municipal et institutionnel, y compris des directeurs d’autres écoles de provinces, et de témoignages ou souvenirs divers,présentés sous différentes formes. Toutes ces contributions sont rédigées par des chercheurs, des collaborateurs, des anciens élèves et enseignants, mais aussi, comme nous l’avons vu, par des artistes ou des élus. L’ensemble constitue une contribution originale à l’histoire locale de Mulhouse tout en essayant de dégager les lignes communes de l’histoire globale des écoles d’art de province.

 

          Pourtant, Mulhouse se caractérise par des spécificités géographiques, historiques, économiques et culturelles propres, sans oublier son identité industrielle forte (la ville compte parmi les premiers pôles industriels européens). Ces caractéristiques lui procurent un statut particulier au cœur de cette histoire des écoles d’art de province. Elle est en effet au croisement de multiples influences artistiques et culturelles régionales non négligeables.

 

          Mulhouse est située dans le sud de l’Alsace, à un carrefour géographique avec l’Allemagne et la Suisse. Le recueil reflète cette richesse et cette complexité culturelles. Le cas particulier de Mulhouse se trouve confronté aux modèles frontaliers ou autrichien (extrait de Gottfried Fliedl, KunstundLehre om Beginn der Moderne. Die Wiener Kunstgewerbeschule, 1867-1918, édité en 1986). L’enseignement du dessin industriel et la formation ouvrière à Mulhouse sont également comparés à ceux de l’Angleterre. En effet, dans la seconde moitié du XIXe siècle, Mulhouse était surnommée le « Manchester français ». Sous la plume d’Adrian Rifkin (Goldsmiths, University of London), l’enseignement du dessin y relève d’une question stratégique nationale.

 

          Au-delà de ces spécificités locales de la ville, l’ouvrage aborde l’ensemble des problématiques propres aux écoles d’art de province dans leur globalité. Sont notamment observées et analysées les relations ambiguës entre Mulhouse et Paris, amateurs et professionnels, beaux-arts et arts appliqués, élus, industriels locaux et ministères.

 

          Nous accorderons une place particulière au texte de David Cascaro, Les destinées de l’école de dessin de Mulhouse, qui occupe à lui seul presque un tiers du livre et est le résultat sensible de recherches approfondies. Pour lui, à travers l’exemple de Mulhouse, il s’agit de savoir dans quelle mesure Mulhouse peut refléter l’histoire des écoles d’art de province afin de contribuer à une histoire globale des institutions culturelles françaises. L’école est fondée à l’initiative des industriels de la ville, et ses préoccupations s’inscrivent ainsi dans le vaste mouvement du renouveau des arts décoratifs qui occupe tout le XIXe siècle. De sa création à nos jours, l’enseignement dispensé au sein de l’école oscille entre une formation consacrée au dessin technique et industriel ou, au contraire, orientée vers les beaux-arts. Au-delà de cette première dualité, c’est l’antagonisme local / national qui est analysé. En effet, c’est entre les intérêts locaux et les ambitions nationales que se dessine l’histoire de l’école. David Cascaro passe en revue toutes les périodes marquantes de l’École de dessin de la Société industrielle de Mulhouse, d’abord privée puis publique, entre l’histoire alsacienne, allemande, française, les différentes réformes de l’enseignement artistique, professionnel ou beaux-arts, en passant par la section unique de décorateurs étalagistes. Pour conclure son essai, David Cascaro fait le constat de la situation actuelle des écoles d’art. Si elles peuvent réussir à favoriser l’émergence de contextes artistiques locaux stimulant la création, elles manquent encore cruellement d’un marché et d’un public pourtant indispensables pour véritablement ériger ces centres périphériques en scènes artistiques durables.

 

          Pour venir étayer son propos, l’auteur a puisé dans les archives de l’école, précieuses pour l’historien, une belle sélection de photographies anciennes qui rythment l’ouvrage. Nous revoyons ainsi les différents bâtiments de l’école, ses anciens directeurs, des vues d’ateliers où figurent plâtres et chevalets ou plâtres. Sont également publiées des photographies anciennes de remises de prix, des anciens élèves à côté de leurs travaux, des documents administratifs et de vieilles photos de classes démodées.

 

          Au-delà de ces belles illustrations, et même si nous n’en attendions pas moins de la part d’une publication d’école d’art, il faut souligner la qualité et l’originalité du graphisme. Ce travail remarquable a été réalisé avec le plus grand soin par le graphiste Loran Stosskopf, qui reprend, comme un clin d’œil, la police de caractère créée par un ancien professeur de Mulhouse, François Rappo. Ce graphisme s’apprécie jusque dans les annexes de l’ouvrage avec les graphiques et les statistiques de l’école d’art de Mulhouse.

 

          En conclusion, cette publication constitue un beau recueil qui, malgré ses inégalités, non seulement « fera impression » sur les bibliophiles mais marquera aussi une étape dans la réflexion sur la place qu’occupe une école d’art de province dans la vie culturelle locale et par rapport au système français centralisé qui concentre le marché de l’art à Paris.

 

 

 

Sommaire

 

Préface

Jean Rottner, Maire de Mulhouse, p. 2

 

Introduction                                                                                                              

David Cascaro, Directeur de l’école supérieure d’art de Mulhouse, p. 5

 

Les écoles anglaises de dessin : un succès contradictoire
par Adrian Rifkin, p. 9

Art et industrie
par Gottfried Fliedl, p .29


De l’Académie des beaux-arts d’Abidjan à la Kunstakademie de Düsseldorf
Entretien avec Barthélémy Toguo, p. 47

 

Zzz
par Daniel Clochey, p. 57

Mulhouse, une histoire industrielle ?
Table ronde avec Marie-Claire Vitoux, Yves Tenret, Bernard Jacqué, Benoît Bruant, Joël Delaine, p. 63

Les destinées de l’école de dessin de Mulhouse
par David Cascaro, p. 99

In memoriam
par Yves Tenret, p. 241

Pour une politique de l’art contemporain à Mulhouse
entretien avec Michel Samuel-Weis, p. 263

Parcours d’étudiants, p. 277

Mulhouseland
par Joël Hubaut, p. 285

 

Entre Paris et la province, petite histoire des écoles des beaux-arts
Table ronde avec Jacques Sauvageot, Yves Tenret, Marc Partouche, Elisabeth Wetterwald, David Cascaro, Jean-Paul Thibeau, p. 293

Teach me Tiger !
par Arnaud Labelle-Rojoux, p.323


Annexes