Briquel Chatonnet, Françoise – Debié, Muriel (dir.): Sur les pas des Araméens chrétiens. Mélanges offerts à Alain Desreumaux (Cahiers d’études syriaques, 1), 448 p., ISBN 978-2-7053-3837-4, 52,25 euros
(Geuthner, Paris 2010)
 
Compte rendu par Matthieu Cassin, Fondation Thiers – IRHT
(matthieu.cassin@irht.cnrs.fr)

 
Nombre de mots : 1564 mots
Publié en ligne le 2011-07-12
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1521
 
 


          Ce volume d’hommage, offert à Alain Desreumaux, ancien directeur de recherches au CNRS, par ses collègues, élèves et amis, constitue le premier volume d’une nouvelle collection créée par la Société d’études syriaques (http://www.etudessyriaques.org), les « Cahiers d’études syriaques ». Cette dernière vient compléter l’autre collection publiée par cette association, les « Études syriaques » (http://www.etudessyriaques.org/public.php), dont sept volumes ont déjà paru depuis sa création en 2004 et qui propose les actes des tables rondes thématiques annuelles que la Société organise.

 

          L’orientation du volume correspond directement à la spécialité du dédicataire, et le livre est tout entier consacré au monde syriaque, envisagé sous plusieurs aspects, qui répondent aux différentes directions prises par les travaux d’A. Desreumaux. Après une brève présentation du dédicataire, de sa carrière et de ses recherches, le volume s’ouvre classiquement par la liste de ses publications. Les trente-et-une contributions, rédigées pour la majorité en français, mais aussi en anglais et, pour l’une d’entre elles, en allemand, sont classées en six rubriques d’inégale ampleur, consacrées respectivement aux textes apocryphes, aux manuscrits, aux sites et objets archéologiques, à la littérature et aux liturgies, aux relations du christianisme et du manichéisme, et enfin à des perspectives plus contemporaines sur les chrétientés d’Orient.

 

          Comme toujours dans ce type de volume, toutes les contributions ne sont pas d’égale qualité, ni de même niveau d’exigence scientifique. On y trouve cependant un vaste panorama sur plusieurs pans des études syriaques ; la présence de contributeurs libanais, irakiens ou indiens souligne la profondeur des liens tissés par Alain Desreumaux avec ces différents pays, qui ne se limitent pas à une étude distante et froide d’un objet scientifique tenu à distance respectueuse.

 

          Sans entrer dans une analyse détaillée de chacune des contributions, on relèvera ici le contenu de plusieurs d’entre elles, parmi les plus significatives. Dans la section consacrée aux apocryphes, plusieurs contributions (voir en particulier Haelewyck, Taylor, Debié) prêtent une attention particulière à différentes lectures possibles de ces textes ; les deux premières s’attachent à étudier les frontières entre littérature apocryphe et livres du canon, à travers l’examen de leur réception chez deux auteurs. La troisième, au contraire, étudie la réception des apocryphes dans le contexte de l’historiographie syriaque ; ces textes, en effet, n’ont pas tant été lus comme des apocryphes, tels que la critique moderne les définit, c’est-à-dire comme des éléments extérieurs au canon des Écritures, mais bien comme une source parabiblique dotée d’une autorité non négligeable en matière historique. On relèvera également la contribution de Ch. Naffah, qui fournit un état de la tradition manuscrite de l’Apocalypse de la Vierge et offre ainsi l’un des éléments du dossier préparatoire à l’édition des Vies de la Vierge dans la version syro-occidentale médiévale qu’il prépare. Les autres contributions de cette section relèvent soit d’une approche littéraire, soit, à grands traits, de l’archéologie. On peut noter en passant la contribution de J.-N. Pérès consacrée au monde éthiopien.

 

          La seconde section du volume, sans doute plus technique, concerne les manuscrits. La contribution de S. Brock porte sur l’usage respectif des chiffres alphabétiques et des chiffres arithmétiques dans les manuscrits syriaques, et offre un premier inventaire à partir du fonds de la British Library. P.G. Borbone, prolongeant plusieurs études récentes, revient sur l’histoire du célèbre Codex de Rabbula et en reconstitue les déplacements par une étude complète des notes qu’il porte. Les deux contributions suivantes, dues à A. Binggeli et P. Géhin, concernent des manuscrits du Sinaï ; la première étudie en détail un calendrier melkite (M52N) que la catalogueuse de la partie syriaque des Nouvelles découvertes du Sinaï  avait relativement négligé et en montre l’apport pour la connaissance du sanctoral de l’Église melkite de Jérusalem, avant la byzantinisation. La seconde, due à P. Géhin, offre l’editio princeps d’un passage supplémentaire de Martyrius/Sahdona, provenant du Sinaï mais conservé aujourd’hui à Milan ; cette découverte a été rendue possible par le travail de reconstitution des manuscrits du Sinaï menés par l’auteur à travers divers fonds européens ces dernières années. La contribution de L. Capron propose une nouvelle édition d’un texte en christo-palestinien, l’un des domaines auxquels A. Desreumaux a consacré une part importante de ses travaux et de son enseignement. B. Outtier réalise pour sa part le tour de force de donner à la fois une nouvelle édition d’un texte géorgien et l’editio princeps du même texte en grec, tout en comparant ces deux états textuels à la version copte de la même œuvre.

 

          La troisième section, plus composite, est consacrée à diverses approches archéologiques. On retiendra en particulier la contribution de J.-P. Sodini et J.-L. Biscop, consacrée aux voies d’accès au sanctuaire de Syméon le Stylite. Celle de F. Briquel Chatonnet, consacrée à une brève inscription bilingue gréco-syriaque, ainsi que la suivante, font écho au travail de terrain mené par le dédicataire et plusieurs des auteurs du volume en vue de la publication d’un recueil de toutes les inscriptions syriaques, dont le premier volume, consacré au Kerala, est paru en 2008. On y trouve également une étude du décor mural d’un ermitage copte de Baouit, qui vient prolonger vers une autre aire linguistique et géographique les études de cette section, comme les contributions consacrées à l’Éthiopie et aux franges nord-ouest du monde byzantin le faisaient pour la première partie du volume.

 

          Les trois dernières sections sont sensiblement plus courtes. « Littératures et pratiques » rassemble à la fois une traduction annotée d’un poème d’Éphrem par F. Cassingena-Trévedy, d’une haute qualité littéraire et poétique, une étude de Ch. et F. Jullien sur les pratiques liées au Ḥnana, pâte composée à partir d’éléments qui ont été en contact avec les saints ou leurs reliques et dont les usages sont assez divers, mais aussi une contribution qui concerne la liturgie syriaque.

 

          La cinquième partie porte principalement sur le manichéisme ; on retiendra en particulier la contribution, brève et très technique, de P.-H. Poirier, qui fournit un premier index scripturaire du Contre les manichéens de Titus de Bostra ; c’est un élément important étant donné que les citations de l’Écriture que transmet ce traité sont considérées comme les témoins d’états anciens du texte, tant pour l’Ancien que pour le Nouveau Testament. L’auteur présente avec beaucoup de prudence et de clarté ce dossier complexe ; l’édition critique attendue de cette œuvre, dont la présente contribution offre des prémices, apportera sûrement du nouveau en ce domaine.

 

          La dernière section de l’ouvrage rassemble deux contributions qui portent sur la période contemporaine et offre un prolongement récent aux études qui composent l’essentiel du volume.

 

          Le livre, malgré la diversité des langues (français, anglais, allemand, syriaque, christo-palestinien, grec, géorgien et même chinois), est fort bien présenté, même si l’on peut regretter des coquilles parfois abondantes dans certaines contributions, où demeurent des marques de relecture qui auraient dû disparaître dans la phase finale du processus d’édition. De même, les cahiers de photographie 2 et 3 ont été inversés, et l’une des photos du cahier 3 dupliquée – erreur corrigée sur une feuille insérée a posteriori ; mais ces imperfections sont sûrement à porter au compte de l’imprimeur plus que des auteurs.

 

          Ce beau volume reflète bien, par sa diversité et par les origines variées de ses contributeurs, les travaux du dédicataire, ainsi que les liens professionnels, pédagogiques et amicaux qu’il a su nouer. Les spécialistes de syriaque, mais aussi tous ceux qui s’intéressent aux apocryphes et, plus largement, aux communautés chrétiennes du Proche-Orient et à leur histoire y trouveront de la matière.

 

 

 

Sommaire

Jean-Claude Haelewyck, « L’apport des Instituta de Junillus Africanus à la question du canon scripturaire de la tradition syriaque (Ancien Testament) », p. 23-34

 

David G. K. Taylor, « The Patriarch and the Pseudepigrapha : Extra-biblical traditions in the writings of Kyriakos of Tagrit (793-817) », p. 35-61

 

Muriel Debié, « Les apocryphes et l’histoire en syriaque », p. 63-76

 

Baby Varghese, « The Acts of Judas Thomas and Early Syriac Liturgy, p. 77-94

 

Elena N. Mescherskaja, « “L’Adoration des mages” dans l’apocryphe syriaque Histoire de la Vierge Marie », p. 95-100

 

Charles Naffah, « L’Apocalypse de la Vierge dans la tradition syro-occidentale médiévale », p. 101-115

 

Claire Fauchon, « L’apôtre au banquet : l’hospitalité dans les apocryphes apostoliques syriaques », p. 117-133

 

Jacques-Noël Pérès, « Édesse d’Éthiopie », p. 135-142

 

Dominique Couson-Desreumaux, « L’image d’Édesse sur les murs des monastères de l’ex-Yougoslavie d’après la collection Gabriel Millet », p. 143-155

 

Sebastian Brock, « Les signatures en chiffres arithmétiques dans les manuscrits syriaques de la British Library », p. 159-167

 

Pier Giorgio Borbone, « L’itinéraire du “Codex de Rabbula” selon ses notes marginales », p. 169-180

 

André Binggeli, « Un ancien calendrier melkite de Jérusalem (Sinai syr. M52N) », p. 181-194

 

Paul Géhin, « Un feuillet oublié de Martyrius/Sahdona à Milan (Ambr. A 296 inf., f. 87 = Chabot 51) », p. 195-205

 

Gregory Kessel, « Sinai syr. 24 as an Important Witness to the Reception History of Some Syriac Ascetic Texts », p. 207-218

 

Bernard Outtier, « Une exhortation d’Éphrem le Syrien à des moines en géorgien ? Le ms. Sinaï géorgien 97 (CPG 2152 -2945 - 4135.4 - 4145.16) », p. 219-230

 

Laurent Capron, « Le fragment araméen christo-palestinien de la Vie d’Abraham de Qidun (ms. 12746 de la collection Taylor-Schechter) : nouvelles lectures », p. 231-240

 

Robert, Hawley, « Three fragments of Antyllus in Syriac Translation », p. 241-256

 

Jean-Luc Biscop, Jean-Pierre Sodini, « L’accès Nord au domaine de Syméon le stylite : le village de Shih (Sheikh ed Deir-Shader, Bardakhan) », p. 259-268

 

Françoise Briquel Chatonnet, « L’inscription de Bamuqqa et la question du bilinguisme gréco-syriaque dans le massif calcaire de Syrie du Nord », p. 269-277

 

Joseph Moukarzel, Jean-Baptiste Yon, Youssef Dergham, « Le site de Ḥraš (Liban) », p. 279-286

 

Narmin Ali Muhamad Amen, « Notre-Dame-des-Semences à Fišḫabur et ses inscriptions syriaques », p. 287-298

 

Amir Harrak, « Un médaillon chrétien en bronze de Mossoul », p. 299-310

 

Marie-Hélène Rutschowscaya, « Ce que racontent les murs d’un ermitage copte… », p. 311-323

 

François Cassingena-Trévedy, « Requiem pour Anazit. Éphrem de Nisibe Carmina Nisibena X, traduction et notes », p. 327-332

 

Christelle Jullien, Florence Jullien, « Du nana ou la bénédiction contestée », p. 333-348

 

Jacob Thekeparampil, « Morning and Evening (Ramšo and apro) as ‘Deacons and Schoolmasters’ in the West Syriac Liturgical Tradition », p. 349-369

 

Paul-Hubert Poirier, « Pour une étude des citations bibliques contenues dans le Contra Manichaeos de Titus de Bostra », p. 373-382

 

Stanley Jones, « Some Things Mani Learned from Jains », p. 383-397

 

Mère Philothée du Sinaï, « Du monde syriaque au monde asiatique », p. 399-411

 

Florence Hellot Bellier, « Souffle de réformes sur trois Églises en Perse dans la seconde moitié du XIXe siècle », p. 415-432

 

Harald Suermann, « Arabische Christen in Israel und palästinensische Christen », p. 433-445